‹ Jésus de NazarethChapitre 26 sur 47 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La eomposition des évangiles

” La tradition évangélique se présente sous la forme de quatre récits (1) dont la parenté est certaine et dont les trois premiers sont même parallèles dans une notable partie de leur étendue. Avant qu’il soit possible de caractériser cette tradition, il y a une question d’histoire littéraire à résoudre, c’est celle des relations que ces récits

ont entre eux (2). Il faut considérer séparément le groupe

des trois premiers évangiles, connus sous le nom de synoptiques, et le quatrième (3).

(1) Nous pouvons négliger les évangiles apocryphes car, dans ce qui nous en a été conservé, il n’y a rien qui ne soit secondaire par rapport aux évangiles canoniques.

(2) Pour la justification détaillée de la théorie que nous présentons ici en abrégé nous renvoyons à notre Intr., I, II.

(3) Sans nous arrêter au fait que l'attribution du second ‘évangile à à Marc ne saurait être regardée comme rigoureusement établie, nous appellerons, pour plus de commodité, son auteur Marc, tout comme nous appellerons les

auteurs des trois autres Matthieu, Luc et Jean, alors que l'attribution du

troisième évangile à Luc est très contestable et que celle du premier et du quatrième à Matthieu et à Jean n’est certainement pas fondée,

GocuEez. —,Jésus de Nazareth 45

Le plus ancien des synoptiques est l’évangile de Mare ; il a dû être composé, peut-être à Rome, à une date de peu postérieure à 70: Son auteur paraît être un palestinien d’origine, peut-être le Jean-Marc dont parle le livre des Actes (12, 25, etc.). C’est une œuvre déjà complexe dont l’auteur a utilisé, sans doute en les insérant dans un cadre créé par lui, des traditions et des sources diverses:

De ces sources les deux meilleures sont un recueil de. récits remontant à l’apôtre Pierre et qui constituaient l'écho de sa prédication missionnaire et une collection de discours, les Logia, dont l’origine première paraît fort ancienne, mais à laquelle Marc a relativement peu emprunté, sans doute parce qu’il la savait entre les mains des lecteurs à qui il destinait son œuvre.

Une dizaine d’années environ après sa composition, l'évangile de Mare paraît avoir subi quelques retouches qui n’ont pas sensiblement modifié sa physionomie.

Les Logia que Mare a connus et diserètement utilisés doivent être conçus, d’après nous, comme un recueil. plutôt que comme une œuvre littéraire fortement charpentée et disposée suivant un plan raisonné. Cette col. lection est allée en. s’enrichissant et, par là même, en: se diversifiant parce que, comme cela était naturel, HAE y insérait les paroles et les discours attribués à Jésus qu’il connaissait et qui avaient été négligés ou. ignorés ss par les premiers rédacteurs. On peut encore distinguer avec une précision suffisante trois états de la collection. Le premier qui n’est sans doute pas la forme primitive mais seulement la plus ancienne que nous puissions. atteindre, est formé par les éléments du recueil que Matthieu ; et Luc lui ont empruntés et qui apparaissent chez eux

disposés dans le même ordre. C’est une forme de ce premier état que Marc paraît avoir connue et utilisée: Les deux autres états sont ceux que Matthieu d’un LCôTE,, f: Luc de l’autre, ont eus. à leur disposition. À chacun d’eux

il faut attribuer non seulement les éléments que Matthiew et Luc ont en commun et qui manquent chez Mare, mais encore certains autres morceaux qui ne se trouvent que chez lun ou chez l’autre, mais qui sont du même type que les morceaux communs (1) ou qui sont en relation étroite avec eux (2). Quelques-uns se présentent dans le premier et dans le troisième évangiles sous des formes trop différentes pour qu’on puisse les attribuer directement à la même source (3).

Les évangiles de Matthieu et de Luc sont, en gros, deux essais, parallèles mais indépendants l’un de l’autre, de concentration de la tradition évangélique. Leurs auteurs qui paraissent avoir travaillé, approximativement, Lue entre 75 et 85 et Matthieu entre 80 et 90, ont voulu réunir en une œuvre unique les deux documents principaux qui existaient de leur temps sur l’histoire évangélique : le récit de Marc et les Logia. L’un et l’autre ont, en outre, recueillh diverses sources accessoires. Luc s’est proposé en plus de donner une relation cohérente, complète et bien ordonnée. Son œuvre marque ainsi une tentative pour faire passer des récits qui étaient originairement des œuvres d’édification dans le domaine proprement httéraire. Malgré cela, l’évangile de Luc est encore du même type que ceux de Mare et de Matthieu.

Le quatrième évangile a dû être composé entre 90 et 110. Bien que ce soit, eomme les synoptiques, une œuvre d’apologétique et de mission et non un livre d’histoire,

(1) EH en est ainsi, par exemple, pour un certain nombre de paraboles qui se trouvent seulement chez Matthieu ou seulement chez Luc.

(2) Parexempleles malédictions:quine se trouvent que chez Luc (6, 24-26) et qui ont un lien organique avec. les béatitudes (6,20-23) qui se trouvent aussi chez Matthieu (5, 3-10).

(3) Par exemple les béatitudes qui se présentent chez Matthieu (5, 3-10) et chez Luc (6, 20-23), sous des formes trop différentes pour qu’on puisse les expliquer par un travail rédactionnel, mais. qui sont cependant trop semblables pour qu’on puisse les juger indépendantes.

il présente certains traits qui lui sont particuliers. I} suppose que ses lecteurs, non seulement connaissent la tradition évangélique mais encore qu'ils en ont certaines relations entre les mains, selon toute vraisemblance nos évangiles synoptiques auxquels 1l fait assez souvent allusion, soit en les corrigeant expressément sur quelques points, soit en supposant connus de ses lecteurs certains faits auxquels il n’a pas lui-même fait allusion mais qui y sont racontés. Le quatrième évangéliste n’a pas prétendu substituer son livre à ceux de ses devanciers ; dans une assez large mesure, il ne serait pas pleinement intelligible sans eux ; il a voulu seulement, sur la base qu'ils lui offraient, développer un certain nombre de méditations sur des thèmes de l’histoire évangélique, il les a

encadrées — ce qui trahit l'influence du type créé par.

les synoptiques — entre un récit relatif au début du ministère de Jésus et une relation de la passion.

Le but essentiellement théologique et religieux du quatrième évangile étant admis, une question très délicate se pose relativement aux moyens qui y sont mis en

œuvre. Les uns, comme Jean Réville (1) et M. Loisy (2), 4

estiment que toutes les déviations que le quatrième évangile présente par rapport aux trois premiers s’expliquent par des raisons d’allégorie ou de symbolisme ; les autres, comme Godet (3) et Zahn (4), et d’une manière moins absolue le Père Calmes (5), pensent que Jean s’est

inspiré, pour corriger les récits de ses prédécesseurs, de.

(1) Jean Revirce, Le quatrième évangile, son origine, sa valeur historique,

Paris, 1901, *1902.

(2) Azrrep Loisy, Le quatrième évangile, Paris, 1903, 21921. Dans la se-.

conde édition M. Loisy a | atténué sur quelques points la théorie exposée dans”

la première.

(3) Frépéric GopeEr, Commentaire sur l'Évangile de saint Jean, Paris, Neuchâtel, Genève, 1864-1865, 1902-1905. :

(4) Tnsonor Zauw, Das Evangelium des Johannes ausgelegt, Leipzig, 1908. (5) Games, L’évangile selon saint Jean, Paris, 1904.

souvenirs directs et personnels. Dans une certaine mesure, cependant, les exégètes conservateurs admettent que les souvenirs du vieil apôtre étaient quelque peu estompés et qu’il ne distinguait pas nettement entre le Jésus qu'il avait suivi en Galilée et en Judée et le Christ idéal qui vivait dans son cœur. Aucune de ces théories ne nous paraît tenir entièrement compte de toutes les

données assez complexes du problème. Nous croyons que,

sans avoir eu proprement de soucis d’histoire, le quatrième évangéliste a connu des sources et des traditions écrites ou orales qu’il est impossible de reconstruire avec précision, ni même de caractériser et de dater avec certitude, mais dont plusieurs se révèlent excellentes par la comparaison avec la tradition synoptique. Sans avoir eu aucun souci d'utiliser historiquement les sources dont il disposait, Jean leur a emprunté des données, parfois même il lui est arrivé d’en insérer quelques fragments

dans son récit. Nous serions, par exemple, disposé à re-

connaître de ces sources derrière les récits qui nous présentent Jésus baptisant à côté de Jean-Baptiste (3, 22) ou venant à Jérusalem pour la fête des Tabernacles (7, 15), ou encore étant arrêté par la cohorte conduite par le tribun (18, 3. 12). Ces données ne sont conservées dans le quatrième évangile que d’une manière sporadique et ce fait est caractéristique, nous dirions volontiers symbolique: il montre que la littérature évangélique ne s’est pas directement intéressée à l’histoire du ministère de

Jésus. Elle n’en a conservé le souvenir qu’à cause de sa

valeur religieuse.

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La notion d’Évangile

Luc, au début de son livre, dit à Théophile à qu al le dédie qu’il a entrepris de l’écrire pour convaincre son ami de la certitude des choses qui lui ont été enseignées (1, 4). Jean dit de même, dans sa conclusion, que Jésus a » accompli beaucoup d’autres miracles que ceux -qu'al a racontés et il continue en ces termes : « Ceux-ci ont été écrits afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu et que, par cette foi, vous ayez la vie en son nom } (20, 31). Un évangile est donc, avant tout, non pas un livre d'histoire mais un livre d’édification et d’ensergnement rabgieux: L'histoire est un moyen d'instruction ; elle n’est pas un but en elle-même.

C’est ce querévèleaussi l'examen du terme même d’ Évargile. Dans la Bible grecque, si le terme d’euanggelia ne se rencontre (1) que dans le sens matériel de nouvelle favorable (2), le verbe de même racine euaggelizein se rencontre … parfois, notamment dans le Second Ésaïe, avec un sens

(1) Seulement au féminin et pas au neutre comme dans la terminélogie chrétienne. Le mot neutre évangile apparaît pour la première fois sur lé … terrain grec.On le trouve (au pluriel) dans une inscription de Priène qui date de 9 avant Jésus-Christ (texte et traduction dans J, Rourriac, Recherches sur le grec du Nouveau Testament d’après les inscriptions de Priène, Paris, 1911, p. 69-73). Dans cette inscription relative à l'introduction du calendrier. »

Lu 4

julien en Asie, Auguste est célébré comme le « Sauveur » du monde et il est

dit « le jour de la naissance du dieu a été, pour le monde, le commencement … des bonnes nouvelles qu’il apportait ». Il faut remarquer que cette inscription n’établit aucune relation entre le terme d’évangile et la qualification de Sauveur donnée à Auguste, L'emploi du pluriel montre que ce qu’on attend de F l’empereur ce sont des biens matériels, non un souverain bien religieux. — —

(2) Par exemple, ZI Rois, 18, 20. 22. 27. IV Rois, 7, 9.

qui annonce et prépare la notion chrétienne d'Évangile (1). L’Ancien Testament contient ainsi, au moins impheitetement, l’idée d’un Évangile qui est la proclamation d’une délivrance divime. Ce qui donne à ce fait toute sa portée c’est que les évangélistes (2) présentent expressément le mimistère de Jésus comme la réalisation de ces prophéties. Ÿ

Sur le terrain chrétien, c’est avec l’apôtre Paul qu’apparaît pour la première fois, à notre connaissance, le terme d’Évangile, tantôt sous la forme absolue « l'Évangile », tantôt sous une forme déterminée «l'Évangile de Dieu», { mon Évangile » ou « l'Évangile du Christ ». « L’Évanpile » au sens absolu, c’est la doctrme prêchée par Paul, le mystère de la rédemption de l’humanité pécheresse rachetée par la mort et par la résurrection de Jésus Christ (1 Cor., 15,1); c’est en ce sens que l'Évangile est la puis-

sance de Dieu ( Rom., 1, 16). De cette sigmfication fonda-

mentale en dérive une autre, celle de prédication de la rédemption ( Phil., 1, 7 ; 2, 22 etc.). L’Évangile de Dieu c’est l'Évangile qui vient de Dieu et que l’apôtre a été, par lui, chargé de prêcher (Rom., 1, 1; 15,16 etc.). Quant au terme d’«Évangile du Christ»il ne faut pas l’entendre dans le sens d’enseignement donné par Jésus, mais dans

“celui d'enseignement dont le Christ est le contenu es-

sentiel (3) (1 Cor., 9,12 etc.). L'Évangile c’est donc, pour Paul, une prédication dont le contenu est le Christ ré-

-dempteur. Ce n’est pas une histoire, bien que l’élément

historique y ait sa place et en soit la base. C’est la même conception que l’on trouve aussi dans tous les autres livres du Nouveau Testament en dehors des évangiles.

(1) Par exemple Ps. 40,10 ; 96, 2. Nah., 1, 15 (2, 1). És., 40, 9 ; 52, 7; 60, 6 ;, 61,1.

Games re n22167; 22.

(3) Pour la justification de cette affirmation,voir Maurice GoGuez, Intr., I, p. 25-28.

Les livres qui racontent l’histoire de Jésus s'appellent évangiles parce qu’ils ont été composés, non dans un intérêt historique ou biographique, mais dans un intérêt missionnaire. Ce sont des livres qui exposent la prédication apostolique et prêchent la foi chrétienne. Évangile de Jésus Christ dans Me., 1, 1, ne signifie pas Évangile prêché par Jésus Christ mais doctrine dont le contenu essentiel est Jésus Christ. L'auteur de l’évangile m’est que l'interprète de la doctrine du salut. C’est ce qui explique l’objectivité avec laquelle les œuvres de ce type sont intitulées d’une manière absolue « l'Évangile » et la modestie avec laquelle leurs auteurs présumés sont indiqués par un simple « selon ». Ce n’est qu’à une époque relativement tardive que le mot évangile a pris le sens qui a prévalu dans la suite, celui de livre qui relate l’histoire de Jésus.

Jésus ne paraît pas s’être servi lui-même du terme d'Évangile (1). Il n’est mis dans sa bouche, à la fois par Matthieu et par Marc (2), que dans deux passages (Me., 13, 10. Mt., 24, 14. Me., 14, 9. Mt., 26, 13). Dans l’un et dans. l’autre, l'Évangile n’est pas l’enseignement de Jésus maïs la prédication future des apôtres. Dans l’un comme. dans l’autre, il est plus que douteux que le mot Évangile vienne de Jésus. Dans le premier, les rédacteurs se sont. servis du terme qui désignait, au temps où ils écrivaient, l’enseignement chrétien. Quant au second, 1l y a de fortes raisons de penser que le morceau où 1l se trouve (lépi-. sode de l’onction de Béthanie) ne faisait pas partie de la couche la plus primitive de la tradition évangélique et, . dans la solennelle affirmation que le geste de la femme

(1) Il faut naturellement éliminer les passages où le mot Évangile est employé par le narrateur (Me., 1, 1. 14. M1., 4, 23 ; 9, 25) et ceux où il est bien mis dans la bouche de Jésus par Marc (1,15 ; 8, 35 ; 10, 29) mais ne se trouve pas dans les textes parallèles de Matthieu et de Luc. 2

(2) Luc n’a pas de parallèle à ces passages.

sera raconté partout où l'Évangile sera prêché, il paraît bien y avoir une rémimiscence de l’époque où ce morceau ne faisait pas encore partie de l'Évangile (1).

Avec les Pères apostoliques et les Apologètes, on voit apparaître à côté de la notion d'Évangile doctrine celle d’Évangile document ou récit.

Ce que nous avons vu du sens du mot Évangile dans les premières générations chrétiennes montre que ce n’est pas dans un intérêt historique que l’on a, à l’origine, recueilh, conservé et transcrit les traditions relatives à la vie et à l’enseignement de Jésus. La pensée des premiers Chrétiens était toute entière orientée vers l'avenir et non vers le passé. Ils attendaient le retour prochain du Christ, qui devait achever l’œuvre de rédemption commencée, et toute préoccupation d’organisation était étrangère à leur esprit. Dans la mesure où ils avaient besoin d’une autorité, ils la trouvaient dans l’Ancien Testament et dans le sentiment qu’ils avaient d’être inspirés et dirigés par l'Esprit. Cependant, 1l était impossible que ceux qui avaient vécu dans l’entourage de Jésus ne conservassent pas précieusement le souvenir de ce qu’il avaitété, de ce qu'il avait fait et dit. Il y avait là, pour eux, une source d'inspiration et un exemple. Lorsqu’au lendemain de la passion commença à se constituer une théologie chrétienne, les méditations des disciples de Jésus se concentrèrent autour d’un fait historique, la mort du Seigneur. Cette mort contredisait l'impression qu'avait produite sa vie et son enseignement puisqu'elle le représentait comme abandonné et même comme maudit de Dieu. La nécessité de résoudre cette contradiction fut, pour la pensée chrétienne, le plus puissant des stimulants.

Jésus avait été, pour ceux qui avaient vécu avec lui

(1) Maurice Gocuet, L'Évangile de Marc dans ses rapports avec ceux de Mathieu et de Luc, Paris, 1909, p. 255 ; Intr., I, p. 2988.

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