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Pincarnation de la plus haute autorité morale. Ils avaient
pris l'habitude de regarder à lui, d'attendre ses conseils, de s'inspirer de son exemple. Lui disparu, d'autorité morale de sa personne ne s’évanouit pas, ‘elle se ‘transforma et s’attacha au souvenir de ses actestet ‘de'ses paroles.
Un triple intérêt a donc assuré la conservation de souvenirs de l’histoire évangélique : un intérêt sentimental d’abord ; ceux qui avaient été en contact avec Jésus ne pouvaient pas laisser son souvenir s’évanouir dans
leurs esprits et dans leurs cœurs; un intérêt moralensuite,
les paroles et les actes de Jésus étant considérés comme fournissant ou inspirant la solution des problèmes moraux et pratiques en présence desquels on pouwait se trouver; un intérêt théologique enfin, car on ne pouvait faire abstraction de ce que l’on considérait comme l’épisode humain du grand drame rédempteur.
Au début, tout au moins, on n’a pas attaché un prix particulier à ce que la tradition conservât une histoire cohérente de la vie de Jésus. Au point de vue spéculatif, la seule chose qui importait e’était le simple fait de sa mort ; au point de vue moral, c’étaient des paroles, des actes, des attitudes dans lesquels s’était exprimée l’âme de Jésus. Ainsi dès l’origine l’Église a eu besoin de itraditions sur la vie de Jésus mais des souvenirs fragmentaires lui suffisaient plemement.
C’est à cette situation que correspondent, par exemple,
les épîtres de Paul qui, nous l’avons vu, supposent da P Ù )
connaissance de maimt détail de l’histoire évangélique. et le souvenir de beaucoup de paroles du maître maïs.
non une tradition cohérente, organique et systématique sur sa vie. C’est sans doute sous une forme dispersée .que les premiers évangélistes ont trouvé la substance de leurs récits.
L'absence de préoccupations chronologiques
On comprend ainsi deux faïts qui frappent tout d’abord quand on examine la tradition évangélique et les conditions dans lesquelles elle se présente. Le premier est que nous n'avons mi dans la tradition canonique, ni dans la tradition extra-canonique, aucune indication précise sur les conditions de temps dans lesquelles s’est déroulée l’histoire évangélique ; le second est que le plan suivant lequel est disposée l’histoire évangélique dans les synoptiques (1) est artificiel. Il a été arbitrairement créé par le premier évangéliste pour grouper des souvenirs que la tradition lui fourmissait à l’état isolé.
Il convient de reprendre successivement ces deux points.
À propos de l’apparition de Jésus dans l’histoire, Paul dit seulement que Dieu l’a envoyé à l’achèvement des temps (Gal., 4, 4). C’est là une notion dogmatique de laquelle ïl faut cependant retenir cette idée que c’est dans la dernière période de l’histoire du monde, dans celle à laquelle Paul a le sentiment d’appartenir, que se place lhistoire évangélique. Ceci déjà prouve que l’absence de toute indication chronologique chez Paul ne peut pas être interprétée comme une preuve que, pour lui, le drame rédempteur est dénué de tout contact avec la réalité historique. L’étroite relation que Paul établit entre la
{1} Nousrne parlons que des trois premiers évangiles puisque, de ce qui a été dit plus haut, résulte que c’est seulement improprement qu’on peut parler d'un cadre historique où géographique du quatrième évangile, L’apparence d’un cadre résulte de ce que l’évangéliste a juxtaposé des scènes et des épisodes en se servant comme de transitions de fêtes qui motivent des voyages de Jésus à Jérusalem,
mort du Christ et son retour qu’il croit imminent prouve aussi que ce ne peut être qu’à une époque toute récente que s’est déroulé le drame évangélique.
Il faut ajouter que Paul n’avait aucune raison de répéter dans ses épîtres ce qu’il avait,sans doute, eu l’occasion d'exposer à mainte reprise dans son enseignement oral touchant les circonstances de la mort de Jésus.
Dans les évangiles de Mare, de Matthieu et de Jean, l’époque de la mort de Jésus est au moins indirectement indiquée par la mention de Pilate,bien que les narrateurs ne l’aient pas nommé pour fournir une indication chronologique mais à cause du rôle qu’il avait joué dans l’histoire de Jésus (1). | . Le premier auteur chez qui apparaisse une véritable préoccupation chronologique est Luc qui, dans 3, 1-2, indique, par une série de synchronismes, l’époque du début du ministère de Jean-Baptiste. La valeur des données qu’il fournit importe peu (2). Ce qui est intéressant c’est qu’il ait jugé nécessaire de les donner.
La chronologie de la vie de Jésus présente dans la tradition ultérieure un singulier flottement. Certains auteurs, M. Salomon Reinach par exemple (3), en ont tiré argument contre l’historicité de cette tradition. Voyons comment les choses se présentent.
Irénée (Haer., II, 22, 5) déclare, en s’appuyant sur le
(1) Il en est de même dans 1 Tim., 6, 13.
(2) Leur valeur a été récemment défendue par En. Meyer, Urspr. u. Anf.; 1, p. 46-51 et par C. Cicnorius, Chronologisches zum Leben Jesu, Z. N. T. W. XXII, 1923, p. 16-20. La grosse incertitude qui empêche de faire fond sur ces indications est que nous ignorons leur provenance. Elles ne peuvent avoir
leur origine dans la tradition chrétienne qui, nous l'avons vu, ne s’est pas, à l’origine, intéressée à ces questions. Le fait que la tradition juive, telle que nous la connaissons par Josèphe, a conservé le souvenir de Jean-Baptiste, permet de conjecturer, comme le fait Meyer, que c’est à une source juive que Luc a puisé,
(3) Sazomon Reixacu, À propos de la curiosité de Tibère C. M. R., WI,
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quatrième évangile et sur les presbytres qui ont connu Jean, c’est-à-dire, comme cela est admis par tous les critiques, sur l’œuvre de Papias (1), que Jésus est mort non pas à trente mais à cinquante ans (2) et c’est certainement Irénée qui est la source des auteurs qui attestent la même conception (3). Irénée connaît le canon des quatre évangiles et lui attribue une valeur absolue qui ne laisse pas subsister celle des évangiles apocryphes (4). Il est donc très invraisemblable qu’il se soit inspiré d’une tradition différente de la leur. Ses idées ont leur origine dans une interprétation particulière des données évangéliques. Corssen (5) a fait remarquer que, dans le
(1) Papias, évêque d’'Hiérapolis en Phrygie naquit, sans doute, aux environs de 85, il composa vers 140 un ouvrage en cing livres intitulé : Explications des paroles du Seigneur, dont Eusèbe a conservé quelques fragments et d’où paraissent provenir tous les renseignements qu’'Irénée dit tenir des presbytères. Euskse (Æ1. e., III, 39, 13) qualifie Papias de « petit esprit »et, de fait, certaines histoires qu’il rapporte montrent qu’il devait être fort crédule,
{2} La même conception se trouve dans un autre traité d’Irénée, la Démonstration de la prédication apostolique, c. 74.
(3) On trouve des traces d’une conception analogue dans d’autres textes, par exemple dans la lettre de Pilate à Claude, qui constitue la partie la plus . ancienne des Act@ Pilati (cf. p. 34), dans le commentaire d'HippozyTE sur Daniel, IV, 23, 3, ete. M. Sazomon Reinacn, (C. M. R., III, p. 22), cite aussi le fait que « dans toute une série d’œuvres d’art chrétiennes, sarcophages, ivoires, mosaïques, dont quelques-unes remontent au rv® siècle, Jean baptisant Jésus est présenté comme un homme de cinquante ans au moins, alors que Jésus est un enfant de dix à douze ans. Or, suivant Josèphe, le Baptiste mourut plusieurs années avant 36 ; s’il baptisait en 30, Jésus serait né au plus tôt en 18 ou 20,etmort à trenteans, aurait subilapassion vers 50 (encore sous Claude)», On ne saurait mettre ce fait en relation avecla tradition attestée par Irénée, puisque celui-ci fait mourir Jésus non à 30, mais à 50 ans, A l’époque de laquelle datent toutes ces œuvres d’art, l'autorité des évangiles canoniques était incontestée. Elles doivent être expliquées par la liberté que comportent les représentations figurées, qu’on n’est pas en droit de prendre pour des documents susceptibles d’être interprétés avec une absolue rigueur.
(4) Sur les idées d’Irénée relatives au canon évangélique, voir ZAHN, Geschichte des neutestamenilichen Kanons, I, 1, Erlangen, 1888, p. 150-163.
(5) Corssen, Warum ist das vierte Evangelium für das Werk des Apostels Johannes erklärt worden ? Z. N, T. W,, II, 1901, p. 216.
passage mêmé où se trouve laffirmation qui nous occupe Irénée déclare qu'après son baptême, Jésus est venu trois fois à Jérusalem pour la Pâque. Il se met par là en contradiction flagrante avec lui-même. On x relevé chez Irénée deux indications qui nous mettent sur la voie de l’explication cherchée. D'abord, dans le passage même où il donne son avis sur l’âge auquel Jésus: est mort, [rénée indique qu’il a dû sanctifier par sa vie toutes les étapes de la vie humaine (Haer., 22, 4. Cf. 18,7}. Il y à là une considération dogmatique qui se combine d’une manière étrange avec lautorité reconnue à la tradition des évangiles. En second lieu, Irénée (J1,. 22, 5) s’appuie sur l'autorité du quatrième évangile et sur la tradition des presbytres qui ont connu Jean, c’est-à-dire sur Papias. On peut encore apercevoir par quelle exégèse on a tiré du quatrième évangile l’idée que Jésus était. mort à cinquante ans. Dans Jean, 8, 57, les Juifs disent à Jésus : «Tu n’as pas encore cinquante ans ». Il ny a évidemment là aucune indication sur l’âge réel de Jésus à ce moment-là, mais [rénée et, sans doute, les preshbytres avant lui, désireux de faire sanctifier par Jésus l’âge auquel on pensait que homme atteignait la plénitude de son développement (1), ont entendu que Jésus avait presque cinquante ans. Un autre texte de l’évangile peut avoir suggéré ou confirmé cette même interprétation. Dans l'épisode de la purification du Temple, les Juifs demandent à Jésus de justifier, par un miracle, l’autorité qu'il a prise en chassant les vendeurs. Il répond : « Détruisez ee Temple et je le rebâtirai en trois jours » (2, 19), ce qui, remarque l’évangéliste, se rapporte non au Templede Jérusalem mais au corps de Jésus (2, 21). Les Juifs répondent « On a mis quarante-six ans à bâtir ce Temple et tu le
(1) HippocrATe d’après Ps. P#iLon, De opificio mundi, 105, Cf. Nombres 4, 3, 30, 39 ; 8, 24. ES
rebâtirais en trois jours ! » (2, 20). Il suffisait d’appliquer à la réponse des Juifs le même symbolisme qu’à la déclaration de Jésus pour aboutir à cette idée que Jésus avait quarante-six ans au moment de la purification du Temple.
H n’y a donc pas, chez Irénée, de tradition au nom de laquelle on pourrait critiquer celle des évangiles mais seulement des combinaisons inspirées par des principes allégoriques et des considérations dogmatiques. L'idée d’Irénée et de ceux qui l’ont suivi ne saurait être interprétée comme la preuve de doutes ou d’hésitations relatives à la tradition courante. Et c’est tirer de prémisses très inconsistantes des conclusions qui les dépassent singulièrement, que de penser, avec M. Salomon Reinach, qu'une tradition qui faisait mourir Jésus sous Claude, c’est-à-dire après 41, ne pouvait avoir fait originairement mention de Ponce Pilate qui fut disgrâcié en 36 et par conséquent que. la plus ancienne relation de la passion ne devait pas contenir le nom du procurateur romain (1).
Ce qu’il faut retenir de traditions comme celle d’Irénée c’est que, pendant longtemps, s’est maintenue l’indifférence dont la première génération avait fait preuve à l'égard de ce qui, dans l’histoire de Jésus, n’avait qu’un intérêt biographique.
Le plan des évangiles La même conclusion ressort aussi du fait que, pendant la génération qui a suivi la mort de Jésus, on s’est attaché
(1) Saromon Reinxcs,. €. M. R,, IIL p: 22.
seulement à des souvenirs isolés sans se préoccuper de les grouper en un tout cohérent, répondant au développement réel des faits. C’est ce que montre le « caractère du cadre des évangiles synoptiques.
L’évangile de Marc se compose d’une introduction et de quatre parties dont la première ae être décomposée en huit sections.
L'introduction est constituée par trois notices sommaires sur Jean-Baptiste, le baptême et la tentation de Jésus (1, 1-13).
La première partie (1, 14-8, 26) donne le tableau du ministère galiléen de Jésus et de sa prédication de l'Évangile aux foules. Le retour en Galilée, la vocation des premiers disciples, la journée de Capernaum, la prédication itinérante et la guérison du lépreux forment une première section qui présente l’activité de Jésus bien accueillie par la foule (1, 14-45) ; puis viennent une série de conflits qui s'élèvent entre Jésus et les Pharisiens et qui aboutissent à un conciliabule des Pharisiens et des Hérodiens qui veulent le faire disparaître (2, 1-3, 6). C’est la seconde section qui, immédiatement après les succès du début, fait apparaître les difficultés qui s’aggraveront jusqu’au drame final. La troisième section est comme un intermède, Jésus ne se laisse pas décourager par l'opposition qu’il rencontre mais continue son ministère de guérisons en même temps qu’il prépare l’avemir par l’institution de l’apostolat (3, 7-19). Avec la quatrième section (3, 20-35) le conflit s’aggrave. Les proches de Jésus eux-mêmes l’accusent d’avoir perdu le sens et les pharisiens déclarent qu’il est possédé de Beelzébul.
La cinquième section donne un spécimen de l’enseignement de Jésus constitué par trois paraboles accompagnées d’explications et de réflexions théoriques. Dans cette section l’évangéliste explique l’échec de Jésus déjà annoncé dans les sections précédentes. Ne pouvant ad-
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mettre qu'il n'ait pas été voulu, il développe la théorie de l’endurcissement provoqué intentionnellement par l'emploi de la parabole destinée à dissimuler la véritable pensée de Jésus aux non-initiés (4, 1-34).
Une sixième section (4, 35-6, 6 a) montre Jésus quittant le territoire de la Galilée pour agir à Gérasa en terre païenne. Il n’est pas, à proprement parler, mal accueilli, mais le moment d’agir sur des non-Juifs n’est pas encore venu. Îl faut voir dans l'épisode de Gérasa une préfiguration de la mission chétienne. De retour en Galilée, Jésus guérit la fille de Jaïrus et la femme à la perte de sang, puis vient à Nazareth où il est repoussé par ses compatriotes.
Comme après les conflits de la deuxième section Jésus avait préparé l’avenir par l'institution de l’apostolat, après son rejet à Nazareth il envoie les apôtres en mission. À cet épisode est rattaché, d’une manière un peu artificielle, le récit de la perplexité d’Hérode et, rétrospectivement, celui de la mort de Jean-Baptiste (Sepième section : 6, 6b-30). Les récits qui suivent jusqu’à la fin de la première partie de l’évangile (huitième section : 6,:31-8, 26) présentent une disposition très caractéristique. Un même épisode, la multiplication, ou plutôt, la distribution des pains, est raconté deux fois sous deux formes assez voisines pour qu’on n'hésite pas à y reconnaître deux variantes d’un même récit et il semble que les épisodes qui suivent la seconde multiplication des pains (traversée du lac, discussion avec les Juifs, guérison) correspondent assez exactement à ceux qui accompagnent la première. Ce doublet montre l’importance que cette partie du récit avait pour la tradition.
La distribution des pains a dû être conçue comme une anticipation de la cène, comme une tentative suprême faite par Jésus pour conquérir le peuple que n’avaient
GoGueL. — Jésus de Nazareth 16
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gagné ni les appels, ni les guérisons (1). Leur échec est manifesté par l'opposition des Juifs qui soulèvent, après la première, la discussion sur le pur et l’impur et qui, après la seconde, demandent à Jésus un signe du ciel.