LL", RE
Désormais le sort du ministère public de Jésusest réglé,
l’échec est complet et irrémédiable. Jésus en prend en
quelque sorte son parti et renonce à tout enseignement
public destiné à gagner la foule.
Dans la seconde partie de l'Évangile (8, 27-10, 52), c’est
uniquement à ses disciples que Jésus s’adressera (2).
En même temps, son enseignement va prendre un Carac=
tère nouveau. Ce n’est plus l'Évangile du Royaume mais P y
celui du Messie. Jésus révèle à ses disciples le sort qui”
l'attend en Judée et leur annonce sa résurrection, mais
ils ne comprennent pas cet. enseignement. Après cha-
cune des trois prophéties de souffrances qui forment comme la charpente de cette partie de l’évangile (8, 31- 32 ; 9, 30-32;10, 32-34) se place un récit où éclate l’inintelligence des disciples (8, 32-33 ; 9,33-37 ; 10, 35-45). Une
importance particulière, pour la disposition de l’évangile
de Mare, revient à la première péricope de cette seconde partie, celle où l’auteur rapporte la confession de Pierre près de Césarée de Philippe (8, 27-30). À partir de cette péricope la notion de la messianité de Jésus domine le récit et fait l’objet central de l’enseignement donné aux
apôtres.
La troisième partie de l’évangile commence avec l'en
trée de Jésus à Jérusalem et se termine au moment où … les Juifs se préparent à former un complot contre Jui
(1) Maurice GoqueEt, L'Eucharistie, p. 51 s:
(2) Les quelques récits où interviennent d'autres personnages ont leur. centre de gravité dans les enseignements particuliers que Jésus y rattache.
pour ses disciples (par exemple, 10, 17-31), ou sont insérés là où nous les
lisons parce que la tradition les localisait en Judée (par exemple, 10,
(11, 1-13, 37). Cette partie de l’évangile contient à la fois des discussions entre Jésus et les Juifs et des enseignements donnés aux disciples. Les récits sont disposés suivant une progression bien marquée. Après que, par son entrée solennelle à Jérusalem (11, 1-11) et par la purification du Temple (11, 15-19), Jésus, a, en quelque sorte, pris position, se placent une série de discussions qui accentuent le conflit et le rendent définitif, ainsi que cela est marqué par les invectives contre les Pharisiens qui sont les dernières paroles de Jésus prononcées en public (12, 38-40). L’évangile rapporte ensuite l’enseignement sur les choses finales donné par Jésus à ses disciples (13, 1-37) ; c’est, en quelque sorte, un testament qu'il leur laisse. Un seul épisode de cette partie de l’évangile présente un caractère différent des autres : c’est celui de la pite de la veuve (12, 41-44) que l’évangéliste a placé ici parce que la scène se passant dans le Temple ne pouvait être msérée ailleurs.
Les récits de la passion qui forment la dernière partie de l’évangile (14, 1-16, 8), ont entre eux des relations si étroites qu’il n’est pas nécessaire de montrer qu'ils forment bien un groupe. Ils s’enchaînent d’une manière nécessaire
depuis le complot des Juifs jusqu’à la venue des femmes au sépulere qu’elles trouvent vide (1).
Le plan suivant lequel est disposé l’évangile de Marc a un triple caractère : 1l est psychologique puiqu’il repose sur l’idée du développement de l’opposition chez les Juifs et de l’inmtelligence chez les disciples ; 1l est logique et chronologique puisqu'il montre dans les événements le contre-coup de lPaccueil fait à Jésus ; il est géogra-
(1) L'évangile de Marc ne donne pas de récits d’apparitions du ressuscité, sa fin ayant de bonne heure disparu. Ceux qu’on lit dans le texte reçu ont été ajoutés, après coup, par un homme qui connaissait les autres évangiles. D'après une indication que donne l’évangéliaire arménien d’Edschmiadzin, ce serait le presbytre Aristion,
phique enfin puisqu'il divise l’histoire de Jésus en trois grandes périodes: ministère galiléen, ministère itinérant, ministère Jérusalémite.
C’est sur le plan adopté par Marc que reposent aussi les récits de Matthieu et de Luc et rien, peut-être, ne montre mieux que ce fait la dépendance du premier et. du troisième évangiles par rapport au second. L’un et l’autre cependant ont dû modifier, dans une certaine mesure, la disposition adoptée par Marc afin de pouvoir introduire dans leurs récits les éléments qu’ils voulaient ajouter à ceux que donnait Marc.
Dans l’immense majorité des cas, les morceaux empruntés par Matthieu à Marc se trouvent chez lui dans Île même ordre. Comme chez Marc le récit est divisé en deux parties par l’épisode de Césarée de Philippe. Mais, dans la première partie, Matthieu n’a pas reproduit l’agencement un peu recherché que nous avons trouvé chez Marc. Ce n’est pas qu’il se soit représenté autrement la marche des événements, mais la trame du récit de Marc était trop serrée pour permettre l'insertion des éléments que Matthieu voulait ajouter.
L’évangile de Matthieu s’ouvre par une introduction (1, 1-4, 11) qui, outre ce qu’on lit dans l’évangile de Mare, mais sous une forme un peu développée en ce qui concerne Jean-Baptiste et la tentation, contient l’évangile de l'enfance. |
Le récit du ministère galiléen (4, 2-16, 12) est divisé en quatre sections. La première (4, 2-9, 34) est formée, après un court préambule, de deux tableaux : la prédication en paroles (5, 1-7, 29) et la prédication en actes (8, 1-9, 34) qui illustrent les deux termes « prêchant et guérissant » employés dans 4, 23 pour caractériser l’activité de Jésus. Le Sermon sur la Montagne (5, 1-7, 29)a été inséré comme spécimen de l’enseignement de Jésus là où, dans l’évangile de Mare, il était pour la première
fois question de cet enseignement (Me., 1, 21-22) (1). Le tableau de l’activité de Jésus est constitué par une série de morceaux empruntés soit à Marc soit à d’autres sources ; il est disposé de manière à illustrer la réponse de Jésus à la question du Baptiste :« Les aveugles voient, les impotents marchent, les lépreux sont nettoyés, les sourds entendent, les morts ressuscitent » (11, 5). Ce tableau est conçu avec une certaine objectivité en ce sens que l’évangéliste ne rapporte pas l'impression que produisent les actes de Jésus.
C’est dans la deuxième section (9, 35-10, 42) qu’est mis en lumière l’accueil fait à Jésus. Nous avons d’abord, par anticipation sur l’ordre suivi par Marc, l’envoi des disciples en mission et, reproduit d’après les Logia et non
d’après Marc, le discours qui accompagne cet envoi. C’est surtout l’idée des difficultés que rencontreront les missionnaires et de l’hostilité à laquelle ils se heurteront qui est développée (9, 35-10, 42), puis vient, après uné note sur la prédication itinérante (11, 1), la question des envoyés de Jean-Baptiste à Jésus, suivie du témoignage de Jésus sur Jean-Baptiste, de la parole sur le Royaume de Dieu violenté et de la parabole des enfants (11, 2-19). Ces morceaux montrent le précurseur lui-même perdant la foi. Les paroles sur Jean-Baptiste sont immédiatement suivies de la malédiction des villes galiléennes incrédules (11, 20-24) et, soit que l’évangéliste n’ait pas voulu terminer ce morceau sur une note exclusivement négative, soit qu’il reproduise la disposition de sa source, de la doxologie sur la révélation faite aux enfants (11, 25-27) et de l’appel aux fatigués et aux chargés (11, 28-30). Au chapitre 12, Matthieu reprend le fil de la narration
(1) La correspondance est rendue évidente par le fait que l'impression produite par le Sermon sur la Montagne est caractérisée par Matthieu (7, 28-29), exactement avec les termes que Marc avait employés à propos de l’enseignement dans la synagogue de Capernaum (1, 21-22).
de Marc avec les deux récits de conflits relatifs au sabbat
(12, 1-14) et la notice d'ensemble sur les guérisons ac-
complies par Jésus et sur les foules qui viennent à li
(12, 15-21). Suivant toujours Mare, il donne ensuite l’ac-
cusation de possession et la réponse de Jésus (12, 22-50)
mais sous une forme plus développée. Puis vient le cha-
pitre des paraboles (13, 1-52) (1) qui, bien que moms
nettement que chez Mare, a aussi le caractère de réflexion
théorique sur l’échec de Jésus. La fin de cette section est constituée par le rejet de Jésus à Nazareth (13, 53- 58).
Pour la troisième section (perplexité d’Hérode et mort de Jean-Baptiste : 14, 1-13) et pour la quatrième (groupe des multiplications des pains : 14, 13-16, 12), le récit de | Matthieu est exactement parallèle à celui de Mare (2).
Dans la seconde partie de l’évangile qui va de la confession de Pierre à la guérison des aveugles de Jéricho (16, 13-20, 34), Matthieu suit de très près le récit de Mare. Sur aucun point il n’a un ordre différent. Il se borne à omettre deux petites péricopes (Mc., 9, 38-41. 49-50) e * ajouter quelques morceaux (3). $
Le rapport du récit de Matthieu avec celui de Mare dans la troisième partie qui se rapporte au ministère jérusalémite (21, 1-25, 46) est le même que dans la seconde, Une seule péricope de Marc n’a pas été reproduite, c’est
PPS PTS Doi JE |
(1) Les paraboles données par Marc sont complétées par d’autres qui. viennent des Logia. La dépendance de Matthieu par rapport à. Mare résulte avec évidence de ce que l’explication de la parabole de Vivraïe, (13, 36-48), qui n’a pas d’équivalent dans Marc,est rejetée après la conclusion de l’enseignement en paraboles et séparée d’une manière très peu naturelle de la parabole elle-même (13, 24-30) qui paraît correspondre, pour l'essentiel, à la parabole de la semence chez Mare (4, 26-29).
(2) À part l'addition et la suppression de quelques éléments peu impor- … tants. |
(3) Les uns sont combinés à des récits qui viennent de Marc (16, 17-19; 17, 20 ; 18, 4 ; 49, 1. 40-12, 28), les autres sont insérés entre des récits em 3 pruntés à Mare (17, 24-27 ; 8, 10-35 ; 20, 1-16).
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Lol piton
celle de la pite de la veuve (Me., 12, 41-44). D'autre part, Matthieu a ajouté quelques morceaux (1).
Dans le récit de la passion et de la résurrection qui constitue la quatrième et dernière partie de l’évangile (26, 1-28, 7), il n’y a ni omission mi transposition du récit de Marc à noter, mais seulement l’addition de quelques éléments nettement secondaires (2).
Enfin Matthieu poursuit son récit au delà du point où s’arrête, pour nous, celui de Marc; 1l l’achève par le récit de l'apparition en Galilée et de la mission donnée par Jésus à ses disciples (28, 8-20).
Ce n’est donc que dans la première partie de son récit que Matthieu s’écarte sensiblement de la disposition adoptée par Marc; il le fait, à la fois, pour incorporer dans son récit la substance des Logia et pour grouper en masses eompactes les éléments similaires fournis par l’une ou par l’autre des deux sources dont il dispose.
L'introduction d'éléments nouveaux n’a pas déterminé dans l’évangile de Luc, comme dans celui de Matthieu, une transformation et un remaniement du plan primitif. Les éléments nouveaux sont, en général, intercalés dans la trame du second évangile.
Luc ouvre son livre par une dédicace à Théophile où il expose le but qu’il s’est proposé (1, 1-4), puis vient l’introduction (1, 5-4, 13) constituée par deux éléments, un évangile de l'enfance différent de celui de Matthieu (4, 5-2, 52) et les récits relatifs à Jean-Baptiste, au baptême et à.la tentation de Jésus ; ce dernier récit est précédé d’une généalogie (3, 1-4, 13).
La première partie de l’évangile de Luc contient le récit du ministère galiléen de Jésus (4, 14-9, 17) disposé un
(1) Joints à des récits de Marc (21, 10-11. 14-16 ; 23, 1-36 (en grande partie), 24, 10-12, 26-28. 30 a. 37-41) ou insérés entre eux (21, 28-32 ; 22, 1- 44:23, 37-39 ; 24, 42-54 ; 25, 1-46).
peu autrement que dans le second évangile. Après une petite notice sur la prédication itinérante (4, 14-15), vient la scène de la prédication de Jésus à Nazareth (4, 16-30) qui anticipe sur une histoire que Marc raconte un peu plus tard. Luc a opéré ici un déplacement car l’épisode de Nazareth suppose une activité suivie et organisée de Jésus à Capernaum (4, 23b) telle qu’elle ne sera racontée que dans 4, 31 s. Ce déplacement donne au début du ministère de Jésus un caractère dramatique et illustre deux idées dominantes : la première est que l'Évangile est la réalisation de la prophétie, la seconde qu'il n est pas bien accueilli.
Après la scène de Nazareth, Luc place les récits relatifs à Jésus à Capernaum (4, 31-41), la fuite de Jésus dans un lieu désert (4, 42-43), la prédication itinérante en Galilée (4, 44) — racontée plus brièvement que dans Mare certains éléments de sa notice devant être repris ailleurs — et la guérison du lépreux (5, 12-16). Ces morceaux se suivent dans le même ordre que chez Mare, mais, avant le dernier de la série, Luc insère l’épisode de la pêche miraculeuse (5, 1-11) qui remplace le récit plus simple de la vocation des premiers disciples chez Marc. Le tableau
de la première activité de Jésus est suivi, comme dans
Marc, d’une seconde section où une série de conflits annoncent déjà l’échec de la prédication de Jésus (5, 17-6, 11). La troisième section (apostolat et guérisons : 6, 12-19). reproduit encore la disposition de Marc.
Dans ce qui suit, on ne trouve, au contraire, rien qui corresponde à la quatrième section de Marc (accusation de folie et de possession) (1). Par contre, Luc place ici deux sections qui lui sont propres : la quatrième est cons-
(1) L'épisode de Beelzébul se retrouve, sous une forme plus développéeet qui ne paraît pas venir de Marc, dans un autre contexte (11, 14). La peus de Jésus sur ses véritables parents est donnée ailleurs (8, 19-21 ).
tituée par un discours dans la plaine (6, 20-49) qui est l'équivalent, bien que sous une forme moins développée, du Sermon sur la Montagne donné par Matthieu.
La cinquième section est constituée par une série de morceaux qui manquent chez Marc et dont une partie seulement se retrouve chez Matthieu (Le., 7, 1-8, 3). Ces morceaux sont assez disparates et on ne voit pas à quoi répond leur insertion à cet endroit. On peut supposer que Luc, qui paraît tenir à interrompre le moins souvent possible le fil de la narration de Marc, a profité de ce qu’il l'avait abandonné, pour placer à la suite du discours de Jésus une série de récits nouveaux.
La sixième section de Luc (8, 4-18) correspond à la section des paraboles de Marc, mais avec quelques simplifications. Dans la septième (8, 19-56) et dans la huttième sections (9, 1-9), Luc ne se sépare de Marc que sur des points secondaires. La neuvième et dernière section de la première partie présente par rapport au récit de Marc une très grande simplification. Elle ne contient que le retour des disciples et la première multiplication des pains (9, 10-17).
Dans la seconde partie de l’évangile qui s'ouvre avec la confession messianique de Pierre, Luc commence par suivre très exactement la narration de Marc jusqu’à l’épisode des miracles faits au nom de Jésus (9, 18-50) (1). Puis de 9, 50 à 18, 14, 1l abandonne le récit de Mare pour donner toute une série d’épisodes qui lui sont particuliers et qui constituent une troisième partie de son évangile. Jésus paraît y être continuellement en route et, bien que le développement géographique ne soit pas nettement marqué, il semble se diriger vers Jérusalem. L’ana-
(1} Une seule péricope de Marc n’est pas reproduite par Luc, c’est l’entretien de Jésus avec ses disciples, à la descente de la montagne de la transfiguration {Me., 9, 9-13). Ce morceau peut avoir été omis parce qu'il traitait une question de dogmatique juive, qui n’intéressait plus les lecteurs de Luc.
lyse montre que ce récit (que l’on appelle souvent, d’une manière d’ailleurs assez inexacte : récit de voyage ou réert du ministère en Pérée) n’est pas homogène (1). Que l’on considère les interlocuteurs de Jésus, les circonstances supposées par chaque épisode, les transitions qul y a. entre eux, on se convainc que les récits successifs qui. forment cette partie de l’évangile n’ont pas d'unité, mais qu'ils ont été empruntés à des sources diverses et groupés artificiellement. Il semble que Luc ait interrompu le récit de Marc en un point arbitrairement choisi pour y insérer une série de morceaux qu'il ne voulait pas laisser perdre, mais qu’il ne savait où placer. Avec 18, 15 1l reprend le fil du récit de Marc exactement au point où il l’avait abandonné et la quatrième partie de son récit (18, 15-19, 27. correspond à peu près exactement à la fin de la deuxième partie de Mare (2).
Le récit du ministère jérusalémite qui constitue la cinquième partie de l’évangile (19, 28-21, 38) est aussi assez proche de Marc. Luc omet la malédiction du figuier et ne donne pas la division en journées, 1l indique seulement, à la fin de son récit, que Jésus enseignait pendani le jour dans le Temple et que, la nuit, il se retirait sur le Mont des Oliviers (3).
La sixième partie formée par le récit de la passion et de la résurrection (22, 1-24, 53) est, pour la disposition générale, assez proche de la partie correspondante du récit de Marc, mais présente à maïnts égards une physionomie un peu particulière à cause de la disposition ou de. la forme de quelques-uns des plus importants récits qui. la constituent. Il se pose ainsi un problème spécial au point de vue des sources que Luc a suivies dans sa nar-
(1) Voir sur ce point Maurice Gocuecz, Intr., 1, p. 464-481,
(2) Omission de Mc., 10, 35-45. Addition de Le., 19, 14-27.
(3) Lue omet Me., 12, 28-34, dont il a donné Lhvuimelent dans 10, SRE ajoute 19, 39-44.
ration de la passion (1). Le récit de la résurrection est constitué, après la découverte du tombeau vide, par les apparitions à deux disciples sur le chemin d'Emmaüs et aux apôtres réunis à Jérusalem. Ce dernier récit est suivi de celui de l’ascension (24, 1-53). Il faut noter que Luc ne connaît que des apparitions judéennes.
Il résulte de l'analyse qui précède que le plan de Luc n’a pas une valeur autonome. C’est un simple élargissement de celui de Mare.
Le fait que ni Matthieu n1 Luc n’ont entrepris de disposer, leur récit de la vie de Jésus autrement que ne l’avait fait Marc et qu’ils se sont bornés à retoucher la disposition adoptée par leur devancier, là où cela était nécessaire pour permettre l'introduction d'éléments nouveaux, est déjà significatif. Il prouve que {Matthieu et Luc qui ont disposé de sources d'informations que n’avait pas Marc, n’y ont rien trouvé qui leur ait fourni des indications relatives à la disposition et à la suite des faits. Cette première observation est déjà défavorable à l’hypothèse d’après laquelle le développement du récit de Marc correspondrait à la suite réelle des événements.
La question cependant ne peut être résolue que par un examen direct du plan de Marc. Nous nous bornerons 1e1 à quelques remarques qui ne prétendent pas épuiser le problème de la vie de Jésus, mais qui doivent seulement aider à dégager le caractère du plan de Marc. La première portera sur la notion du secret messianique. L’épisode de Césarée de Philippe (8, 27-30), dans lequel Pierre reconnaît Jésus pour le Christ et l’histoire de la transfiguration (9, 2-8) qui lui sert de confirmation céleste, constituent le pivot autour duquel est articulée toute la construction de l’'évangile. À partir de ce moment les disciples étant pré-
(1) Voir A. Waurier Dp’Ayaazziers, Les sources du récit de la passion chez Luc, Paris, 1920,
parés à recevoir cet enseignement quasi-ésotérique, Jésus essaye de leur faire comprendre la nécessité des souffrances et de la mort du Messie. Cette construction de. Marc répond-elle au développement réel des faits ? Il y a lieu d’en douter. On rencontre dans la première partie de l’évangile des éléments qui présentent nettement Jésus, non pas, sans doute, comme le Messie au sens traditionnel, mais, du moins, comme un envoyé de Dieu, comme le Fils de l'Homme, c’est-à-dire celui qui est chargé par Dieu de la réalisation de l’œuvre rédemptrice. Nous ne ferons pas état, pour l’établir, du récit du baptême (1, 9-11), où 1l y a une déclaration messianique expresse puisqu’originairement, 1l semble que ce récit.ait rapporté une vision de Jésus et non une révélation accordée au peuple ou aux disciples (1). Mais il faut demander si des épisodes comme. la vocation des disciples (1, 16-20), l'institution de lapostolat (3, 13-19) et l’envoi des apôtres en mission (6, 6-13), ne supposent pas, chez le narrateur, l’idée que celui qui agit avec une telle autorité a dû, pour être ainsi obéi, révéler ce qu'il était à ceux qu’il choisissait et envoyait.. Certains récits comme la guérison du paralytique (2, 1-12}, avec la déclaration que le Fils de l'Homme a, sur la terre, le pouvoir de pardonner les péchés (2, 10), n’auraïent aucun sens si Jésus ne s’était encore donné que pour un docteur ou même pour un prophète. Les guérisons de démoniaques et la discussion sur Beelzébul qui s’y rapportent sont, à cet égard, particulièrement caractéristiques. Les expulsions des démons ne sont pas, pour l’évangéhiste, et n'étaient pas pour Jésus, de simples actes de puissance et de miséricorde, c’étaient des actes essentiellement messianiques. Elles supposent, en effet, une victoire remportée sur Satan le prince des démons, c’est-à-dire la réa-
(1) On pourrait cependant se demander si Marc a bien intégralement conservé le caractère primitif du récit et s’il ne se représente pas que le peuple est au moins le témoin de la vision de Jésus, 2
hsation en puissance de l’œuvre même qu’on attendait du Messie ou tout au moins une anticipation de cette victoire. C’est ce que montre la réponse de Jésus quand les Pharisiens l’accusent de chasser les démons par Beelzébul le prince des démons (Mc., 3, 22). Jésus répond d’abord par un raisonnement par l’absurde. Si Satan se fait la guerre à lui-même, 1l ne pourra subsister, sa domination touche à son terme (3, 23-26) ; puis 1l donne l’explication des expulsions, il le fait par la parabole de l’homme fort : «Personne ne peut, dit-il, entrer dans la maison de l’homme fort et piller ses biens s’il ne l’a, au préalable, lié » (3, 27). L'homme fort, c’est 11 Satan, le prince des démons ; Jésus ne peut piller ses biens, c’est-à-dire lui arracher ceux qu’il tient sous sa domination s’il ne l’a, d’abord, vaincu. Cette victoire remportée sur les démons c’est essentiellement un acte messianique et l’affirmation de Jésus a, pour l’évangéliste, la portée d’une déclaration messianique. C’est ce que montre le texte de Luc qui ajoute cette déclaration : « Si c’est par le doigt de Dieu que je chasse les démons, c’est donc que le Royaume de Dieu est arrivé jusqu’à vous » (Le., 11, 20). Un fait encore montre que la proclamation messianique de Mc., 8, 27 s. ne saurait, si l’on s’en tient aux données de Marc, avoir la portée que l’évangéliste lui-même lui attribue et marquer l’apparition dans l’histoire évangélique d’une idée nouvelle, c’est la reconnaissance de Jésus comme Fils de Dieu par les démoniaques (1). « Les esprits impurs (2), lorsqu'ils lapercevaient, raconte Marc (3, 11), tombaient à ses pieds et s’écriaient : Tu es le Fils de Dieu. » Sans doute, Mare ajoute que Jésus leur commandait de se taire (3, 12. Cf. 5, 7), mais il est impossible que ces déclarations que l’évangéliste se représente comme fréquentes aient pu
(1) Pour l’évangéliste les démons sont des êtres surnaturels qui voient et comprennent des choses qui échappent aux hommes. (2) C'est-à-dire les possédés,
passer inaperçues des disciples et qu’en les entendant ils n’aient pas compris ou soupçonné que Jésus était le Messie. Ainsi, au témoignage de Marc lui-même, épisode de Césarée de Philippe n’a pas eu, en réalité, la portée que lui attribue l’évangile. C’est le pivot sur lequel s’artircule le récit, mais non celui de histoire évangélique elle-même.
En se plaçant à un autre point de vue, on arrive à une conclusion identique. « Nous montons à Jérusalem, dit Jésus à ses disciples, le Fils de l'Homme sera livré aux grand-prêtres et aux scribes, ils le condamneront à mort et le livreront aux païens » (10, 33). C’est une convenance dogmatique qui détermine Jésus à quitter la Galilée: Q Il faut que le Fils de l'Homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grand-prêtres et les scribes, qu’il soit mis à mort et, après trois jours, il ressuseitera » (8, 31. Cf. 9, 30-32). La venue de Jésus à Jérusalem est présentée par Marc comme une marche au supplice. C’est la proclamation messianique de Pierre qui déclanche le drame. Après que Jésus a été rejeté par le peuple de Galilée, 1l se révèle comme Messie à ses disciples et monte à Jérusalem pour y mourir, conformément au plan rédempteur. Jésus a-t-1l bien, comme l’indique Marc, pris, librement et de lui-même, l’initrative de venir à Jérusalem et d’y venir pour y mourir ? Son départ de Galilée paraît avoir eu d’autres causes que celles qu’indique Marc. À la suite de la série des conflits on lit : « Les Pharisiens sortirent aussitôt et tinrent conseil avec les Hérodiens pour chercher comment ils feraient périr Jésus » (3, 6). Dans Marc, cette indication est isolée, elle ne devait pas être dans la tradition primitive à laquelle 1l a emprunté cette donnée. On ne peut avoir parlé d’un complot formé contre Jésus sans avoir indiqué ce qui en est résulté. La tradition primitive n’a pas été intégralement conservée … parce qu’on a substitué une construction dogmatique de
l’histoire de Jésus au récit de son développement réel. De cette tradition primitive, un autre fragment est peut-être conservé, sous une forme d’ailleurs altérée, dans l’épisode relatif à Hérode et à la perplexité qu’il éprouve au sujet de Jésus (Me., 6, 14-16 et par.). Tel que nous le hisons, ce récit est en marge de l’évangile, il ne joue aucun rôle dans le développement des faits. C’est un débris d’une tradition dans laquelle Hérode devait jouer un rôle actif dans l’histoire de Jésus. Wellhausen (1) a ingénieusement conjecturé que, là où on lit dans Luc (9,9) : « Hérode cherchaît à le voir », il y avait primitivement « il cherchait à le faire mourir ». En dehors de Me., 3, 6, l'avertissement de 8, 15 : « Gardez-vous du levain des Pharisiens et du levain d'Hérode », est une trace de cette hostilité.
On trouve, dans un passage particulier à l’évangile de Luc une indication extrêmement précieuse dans le même sens. À la fin du séjour de Jésus en Galilée, quelques Pharisiens viennent lui dire : « Va-t-en, pars d'ici, car Hérode veut te tuer » (Le., 13, 31).
Cette tradition doit être historique car elle contredit la conception générale des évangélistes qui représente toujours les Pharisiens comme résolument hostiles à Jésus. Comment pourrait-on d’ailleurs concevoir qu’on ait secondairement substitué un motif humain au motif dogmatique du départ de Jésus pour Jérusalem ? (2)
Jésus n’est pas venu seulement à Jérusalem pour y mourir. Son séjour paraît avoir eu une durée plus longue que ne l’indiquent les synoptiques. On ne comprendrait
(1) WeLLHAUSEN, Das Evangelium Marci, Berlin, 1903, p. 51. (2) Cela est si vrai que, dans la réponse de Jésus, Luc (13, 32-33) a ajouté
une phrase qui explique le départ de Jésus pour Jérusalem par la convenance:
qu’il y a à ce que le Messie ne meure pas ailleurs que dans la ville sainte. I] y a ainsi, dans son texte, un doublet qui n’est pas naturel. Il y a peut-être
aussi un souvenir de l'hostilité témoignée à Jésus par Hérode, dans le récit.
non historique de Lr,, 23, 6-16.
pas, sans cela, une parole comme celle que Matthieu (23, 37) et Luc (13, 34) nous ont conservée d’après les Logia : « Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je. voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes ? Et vous ne l’avez pas voulu» (1). On comprendrait aussi malaisément comment, dans les quelques jours dont parlent les synoptiques, le drame de la passion aurait eu le temps de se nouer et de se développer. Jésus vient si peu à Jérusalem pour y mourir qu'il organise soigneusement son entrée dans la ville sainte pour impressionner les spectateurs et que, par son action et son enseignement publics, il s’efforce de rallier la foule à sa cause. Sans doute, il a dû apercevoir combien dangereuse était la partie qu’il jouait. S'il échouait, sa mort était certaine, car ses ennemis ne désarmeraient pas. Il n’a pas reculé quand il en était temps encore, mais il'a accepté, à l’avance, le sacrifice qui pourrait lui être demandé (2). Sa mort cependant était si peu dogmatiquement nécessaire pour lui que, par la précaution qu'il prenait de sortir chaque soir de Jérusalem, il a tenté d’échap-. per à ses ennemis et que, peut-être, sans la trahison de Judas, il y aurait réussi. L'épisode de Gethsémané (Me, 14, 32-42) est, à cet égard, très caractéristique. Au der-. nier moment, quand Jésus voit que le cercle de ses ennemis se resserre autour de lui, il est épouvanté. La scène, dans ses éléments essentiels, est certainement historique; elle est trop en contradiction avec l’idée du Christ accep-.
(1) Jean (7, 1 s.) fait venir Jésus à Jérusalem, au moment de la fête des Tabernacles, c’est-à-dire dès le début d'octobre, Nousavons essayé de montrer que le récit johannique repose ici sur une tradition de grande valeur, Zntr., II, p. 4115.
(2) En lui attribuant une valeur rédemptrice, non en vertu d’une théorie dogmatique, mais dans le sentiment que si Dieu permettait qu'il périsse, ce ne pouvait être que parce que sa mort était nécessaire pour l'accomplisse= ment de son œuvre. EE
tant avec sérénité, presqu’avec impassibilité, la nécessité de ses souffrances et de sa mort (1) pour qu’on puisse admettre qu’elle a été créée par la tradition.
A l’époque de la composition du plus ancien de nos évangiles, un plan dogmatique avait déjà été substitué au développement historique des événements et cela dans des conditions telles que les rédacteurs des évangiles n’ont plus trouvé devant eux que des traditions fragmentaires. On aperçoit cependant que l’histoire de Jésus avait, à l’origine, un tout autre caractère.
S1, comme le disent les mythologues, la tradition évangélique n’était que la projection sur le plan de l’histoire d’un mythe ou d’un drame rédempteur idéal, l’histoire évangélique serait homogène. Elle aurait été d’emblée agencée suivant des principes dogmatiques ; on n’y pourrait constater, comme dans nos évangiles actuels, ce défaut d'adaptation qui résulte de ce que la tradition des faits était inadéquate et rebelle au cadre dans lequel on a voulu l’enfermer. Le caractère de la narration de Mare n’est explicable que si matière et cadre ont deux origines différentes. Le cadre a été élaboré par la réflexion dogmatique, les éléments du récit (2) n’ont pas été créés en fonction de ce cadre, mais empruntés à la tradition pour le remplir.
(1) Telle qu’on la trouve,par exemple, dans la triple prophétie des souffrances et de la mort.
(2) Dans leur ensemble, bien entendu, et sans que soit préjugée la solution du problème critique que pose chacun d’eux.
GocuEL, — Jésus de Nazareth 17
De quelques facteurs du développement de la tradition évangélique
Pour confirmer nos conclusions, il nous reste à exami-. ner diverses théories par lesquelles on a parfois voulu. expliquer, en tout ou en partie, l’origine des récits évangéliques (1). |
Une remarque de méthode doit être formulée tout. d’abord. L'histoire évangélique n’est pas un bloc homogène apparu d’un seul coup, telle que nous la connais= sons. Les observations que permet de faire la coexis-… tence de trois récits parallèles montrent que la tradition. a évolué, et cela dès la période qui a précédé la rédaction de l’évangile de Marc, sans doute dès les premiers temps de la vie de l’Église. De cette évolution nous pouvons en. partie reconnaître et en partie conjecturer, quelles ont été les causes, mais 1l n’est pas légitime de penser que les fac-. teurs qui ont déterminé l’évolution de la tradition évangélique, ses transformations et ses adaptations soient” aussi celles qui lur ont donné naissance. Transformation et création sont deux choses fort différentes, et ce qui rend. compte de la première ne suffit pas à expliquer la se-. conde. On le constate aisément en examinant quelques-. unes des causes qui ont influencé l’évolution de la tradi-. | tion et par lesquelles on a parfois voulu expliquer sa ; naissance. | Ho