L’inspiration et les visions
M. Couchoud (2) pense qu’une des sources principales. de l’histoire évangélique c’est l'inspiration, et cela doublement. D’abord les oracles des inspirés, considérés comme. des communications directes du Christ lui-même, auraient
(1) Ce que nous disons du récit de la marche sur les eaux pourrait être répété à propos de celui de la tempête apaisée (Me., 4, 35-41, M4., 8, se Le., 8, 22-25), qui paraît n’en être qu’une variante,
(2) Coucnoun, le mystère de Jésus, p. 164 s. =
été attribués à Jésus dans un soi-disant ministère historique ; ensuite certains actes, notamment certaines guérisons accomplies par des Chrétiens et expliquées par la puissance du Christ qui les dirigeait, en sont venus à être considérés comme ayant été accomplis par Jésus luimême. Ainsi les guérisons accomplies par Pierre au nom du Christ, les enseignements donnés par lui, les paroles prononcées en extase par Étienne sous l’influence du Christ spirituel en seraient venus à être considérés comme des actes et des paroles d’un Jésus dont la b10graphie se serait ainsi constituée par un transfert de l’histoire des premiers Chrétiens (1).
La théorie est ingénieuse ; elle peut paraître séduisante, car bien des enseignements de Jésus sont présentés en fonction, non de son temps, mais de la situation qui existait dans l’ancienne Église, au temps de la rédaction des évangiles. Le quatrième évangile commet un anachronisme manifeste quand il parle de l’exclusion de la synagogue comme d’une mesure dont auraient été menacés, du vivant de Jésus, ceux qui l’auraient reconnu pour le Messie (9, 22 ; 12, 41) et l’anachronisme n’est pas moins évident dans les synoptiques où Jésus est censé parler de comparution de ses disciples « devant les gouverneurs et les rois (2) » (M4, 10, 18. Mc., 13, 9. Le., 21- 12). Il n’y a pas eu là création, mais seulement adaptation de la tradition aux besoins de ceux pour qui les évangiles ont été écrits. Il n’est pas surprenant que les auteurs de livres populaires n’aient pas soigneusement distingué entre l’enseignement donné par Jésus et son application. Nous avons, à propos de l’apôtre Paul (3), montré que l’on faisait dans l’Église primitive une différence très
(1) Coucnoup, le mystère de Jésus, p. 47, 58 8.
(2) Le terme employé dans les évangiles peut aussi se traduire par empereurs.
(3) Voir p. 1275.
nette entre la parole du Seigneur et les révélations L inspirés, Il n’est, dans ces PRES pas concevable qu’on ait br les deux choses. Il n’y a aucune raison de penser que la distinction faite à l’époque primitive, qui a été celle de la plus grande floraison des dons spirituels a À ait été atténuée dans la suite, à un moment où l’intensi de la vie de l'esprit allait en s’affaiblissant. | "LS
On ne peut, comme le voudrait M. Couchoud (1), expli= quer par des visions l’origine des récits évangéliques. Bar phrase : « J’ai reçu du Seigneur », qu’emploie Paul dan © I Cor., 11, 23, n’a pas, nous l’avons vu (2), le sens qui lui prête, mais suppose l'existence ‘et l’utilisation d’une tradition antérieure. \ 4
Il est vrai qu’au début du récit évangélique on trouve | « une vision, celle qui accompagne le baptême de Jésus, mais elle est expressément présentée par Marc (1, 9- A1) comme une vision de Jésus, et de ce que Jésus, comme. dl Paul, peut avoir eu des visions (3), il ne résulte aucunement qu’il n’ait pas été un personnage historique. x
Une autre vision, la transfiguration (Mc., 9, 2-8 et PAT à joue un rôle dans " seconde partie de l” PR. mais Ce rôle, en tout cas, n’est qu'accessoire, la transfiguration |
n'étant que la confirmation céleste de la confession « Pierre. C’est celle-ci qui est le véritable pivot de l’histoi évangélique, puisque c’est immédiatement après qu: g Pierre a déclaré à Jésus : « Tu es le Christ », que cette his- L toire prend, avec la première annonce des souffrances « de la mort du Messie, une orientation nouvelle, La ti
(1) Coucuoup», le mystère-de Jésus, p. 141.
(2) Voir p. 129s.
(3) Les visions n’occupent d’ailleurs dans la vie de Jésus qu’une place restreinte. En dehors du récit du baptême et de celui de la transfigure où, autant qu’on peut saisir le sens premier du récit, il s'agirait d'une y des disciples et non de Jésus, nous n’en constatons qu’une, c’est cell vise cette parole : « J’ai vu Satan tomber du ciel comme un éclair» (Le., [ encore faut-il se demander s’il y a là autre chose qu’une expression
figuration est d’ailleurs mal intégrée dans l’histoire de Jésus. Elle doit avoir été, à l’origine, un récit d’apparition du ressuscité qui n’a pu être conservé sous sa forme primitive, parce qu'il impliquait une conception de la messianité que la foi de l’Église avait dépassée (1).
3. Le transfert d'éléments empruntés à l'histoire apostolique.
Il »’est pas inconcevable que la tradition des paroles de Jésus se soit enrichie d’aphorismes ou de déclarations qui ne lui étaient pas originairement attribués (2), mais on ne peut constater avec certitude aucun fait de cet ordre dans la tradition évangélique (3). Il ne s’agirait d’ailleurs que d’un phénomène d’agglomération qui supposerait l’existence de la tradition évangélique.
On a, 1l est vrai, signalé le cas de deux paroles prononcées par Étienne au moment de son supplice : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit » et « Seigneur, ne leur impute pas ce péché » (Actes, 7, 60). Elles ont une affinité évidente avec celles que Luc attribue à Jésus mourant : « Seigneur, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font » (23, 34) et « Père, je remets mon esprit entre tes mains » (23, 46). Certains auteurs ont cru pouvoir admettre qu'il y avait entre les deux groupes de paroles une relation de dépendance, l'originalité étant du côté du livre
(4) Voir notre étude : Notes d'histoire évangélique, IT, Esquisse d’une interprétation du récit de la transfiguration, R. H. R., t. LXXXI (1920), p. 145-
(2) C’est ainsi que les Actes (1, 15 ; 41, 6) mettent dans la bouche de Jésus l'annonce du baptême d’esprit que les synoptiques (Me., 1, 7, Mi., 3, 11. Le., 3, 16), donnent comme une parole de Jean-Baptiste.
(3) Les évangiles attribuent à la fois à Jean-Baptiste (Mt., 3, 10, Le., 3, 9) et à Jésus (M4, 7, 16-20 ; 12, 33. Le., 6, 43-44, Cf, Jn., 15, 1 8.) la parole sur l'arbre et les fruits, mais il s’agit sans doute là d’une image, qui doit être
. plus ancienne que Jean-Baptiste, Il serait aussi possible que Jésus ait repris
un thème de l’enseignement de Jean-Baptiste,
des Actes (1). M. Loisy, il est vrai, penche, avec certains autres critiques, en faveur de la priorité de cette ee des Actes par rapport au récit de l’évangile (2). Même si. ce fait ne rigoureusement établi, il ne faudrait pas en Le tirer des conclusions trop étendues ni trop rigoureuses, puisque ces deux paroles de Jésus, dont la première me fait même pas partie du texte primitif de Luc, sont, en tout cas, des éléments secondaires étrangers à la plus ancienne tradition de la passion (3). La dépendance de Luc par rapport aux Actes n’est d’ailleurs pas absolument certaine. Les Actes ont été écrits après le troisième évangile par le même auteur ou le même rédacteur. Ra= contant le martyre d’Étienne, il a pu, même s’il connais sait et utilisait une tradition plus ancienne, introduire des traits qui rappelaient la passion de Jésus, obéissant ainsi … à un mobile qui a inspiré l'attitude des martyrs et des confesseurs et agi avec puissance dans toute la littérature hagiographique. {
Si des paroles nous passons aux récits, la théorie du transfert dans la vie de Jésus de ce qui, riginairement, À aurait appartenu à l’histoire apostolique n’est pas plus plausible. Le fait sur lequel on s’appuie ici est l’analogie, à en effet assez frappante, qu'il paraît y avoir entre une s série de récits relatifs à Pierre et une série de miracles x attribués à Jésus (4). |
Ce sont surtout trois morceaux qu’il faut considérer … 1C1 : ES
amène de partout à Pierre pour qu'il les guérisse en les … touchant de son ombre, notice qui présente certaines ana-. logies avec Me., 6, 53-56, où il est raconté comment, au % (1) Coucnoun, le mystère de Jésus, p. 54 s.
(2) Loisy, Les Actes des Apôtres, Paris, 1920, p. 352. (5) Voir p. 204, n. 8, | (4) Coucuoup, le mystère de Jésus, p. 44 8. ; Srauz, Le document 70,
moment où Jésus revient à Gennésareth après la première multiplication des pains, on lui amène des environs tous les malades là où il passe, et comment ceux qui parviennent seulement à toucher le bord de son vêtement sont guéris. L’analogie des deux récits ne doit pas faire méconnaître et négliger les différences qu’il y a entre eux. L’épisode occupe dans l’histoire de Jésus une place organique qu’il n’a pas dans celle de Pierre. Il se place, dans l’évangile, à un moment où Jésus est constamment en route. Au contraire, Pierre est à Jérusalem à l’époque à laquelle se rapporte la notice d’Actes, 5. L’affluence extraordinaire des malades et leur empressement ne sont pas justifiés comme dans le récit évangélique ; il y a donc en lui une accentuation caractéristique de l’élément miraculeux. La même conclusion s’impose aussi si nous considérons que les guérisons de Jésus sont opérées par contact direct, celles de Pierre par la simple action de son ombre ;
20 A Lydde, Pierre guérit l’impotent Énée qui, depuis huit ans, était couché sur un grabat (Actes, 9, 32-35). On a rapproché ce récit de celui de la guérison du paralytique dans Marc, 2, 1-12. Mais deux traits essentiels du récit de Mare manquent dans les Actes : d’abord la preuve de foi extraordinaire que donnent le malade et ceux qui l’apportent en découvrant, pour arriver jusqu’à Jésus, une partie du toit de la maison. C’est ensuite la discussion sur le pardon des péchés. Le récit des Actes est donc une simphfication de celui de l’évangile ; l’originalité ne peut être de son côté ;
39 A Joppe, une femme du nom de Tabitha, en grec Dorcas, ce qui signifie la gazelle, qui faisait beaucoup de bien et distribuait d’abondantes aumônes, vient à mourir. On dépose son corps dans la chambre haute et l’on va chercher Pierre à Lydde. Celui-ci, conduit auprès du corps de la défunte, fait sortir tout le monde et, après avoir prié, se tourne vers le corps et dit : { Tabitha, lève-
toi ». La femme alors ouvre les yeux et s’assied, Pierre la prend par la main et la fait lever. Appelant les saints et les veuves, il la leur présente vivante (Actes, 9, 36-43): Ce récit a des analogies frappantes avec celui de la guérison de la fille de Jaïrus (Me., 5, 21-24. -35-4804m0 par.). Au moment où Jésus, après son excursion à Gérasa, revient sur la rive occidentale du lac, un chef de la synagogue, Jaïrus, lui demande de venir imposer les mains à sa fille qui est à toute extrémité. Pendant que Jésus est en route, on annonce à Jaïrus que l'enfant est morte. « Ne crains point, crois seulement », lui dit Jésus. Arrivé à la maison de Jaïrus, il y trouve une foule de gens qui pleurent et se lamentent, il les renvoie tous, ne gardant avec lui que le père et la mère de l’enfant et les ‘trois dis: | à ciples qu’il a amenés. Il entre dans la chambre où est, l'enfant et, la prenant par la main, lui dit en araméen : « T'alitha koum », c’est-à-dire : « Enfant, je te le dis, lèvetoi », L'enfant, qui avait douze ans, se lève ; Jésus la rend à ses parents en leur recommandant de lui donner à manger. Yan à Il n’est pas vraisemblable que ces deux récits, au moins dE dans les rédactions que nous en connaissons, soient tout à fait indépendants l’un de l’autre. Mais de quel côté est la priorité ? Dans l’évangile cette histoire est combinée, d’une manière très étroite, à celle de la guérison dela femme à la perte de sang (Me., 5, 25-34) tandis qu'elle est isolée dans les Actes. Ceci déjà est favorable à la prio= à rité du récit évangélique. D’autre part, l’histoire de larés surrection de Tabitha trahit l'influence de deux récits de 12 l'Ancien Testament, celui de la résurrection du fils de la veuve de Sarepta par Élie (1 Rois, 17) et celui de la résurrection de l'enfant de la femme sunamite par Élisée, (II Rois, 4, 33). C’est donc un récit plus évolué que celui de Mare, où ces influences ne se révèlent pas. Le récit eat 25
és LU
aussi plus merveilleux dans les Actes, où il s’agit dela