‹ Jésus de NazarethChapitre 5 sur 47 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Flavius Josèphe

Le plus ancien témoignage non-chrétien sur Jésus est, ou plutôt serait, s’il était authentique, celui de Josè-

‘phe (2). Dans ses œuvres telles que nous les lisons, Jésus

est nommé deux fois, au XVIIIe et au XXE livre des Antiquités juives.

Le premier de ces textes est ainsi conçu :{ À cette époque parut Jésus, homme sage, s’il faut l’appeler homme. Car il accomplit des choses merveilleuses, fut le maître de ceux qui reçoivent avec plaisir la vérité et entraîna beaucoup de Juifs et aussi beaucoup d’Hellènes. Celui-

là était le Christ. Sur la dénonciation des premiers de

notre nation, Pilate le condamna à la croix ; mais ceux qui l’avaient aimé au début ne cessèrent pas de le révérer], car 1l leur apparut le troisième jour,ressuscité comme

l’avaient annoncé les divins prophètes ainsi que mille

(1) K. Luck, De antiquissimis quae ad Jesum Nazarenum spectant testimoniis, Giessen, 1913,

(2) La meilleure édition des œuvres de Josèphe est celle de Niese, Berlin, 1885-1895, 6 vol. Une traduction française a commencé à paraître sous la direction de Tn. Rernacu (Paris, 1900 ss.). Sur Joséphe voir Scnürer,, Gesch., I, p. 74-106 (avec bibliographie très complète).

autres merveilles à son sujet. Encore aujourd’h siste la secte qui, d’après lui, a reçu le nom de tiens » (1). SE

Ce texte est donné par les trois manuscrits que

106) l’a connu. Mais One DA 100 00 car, pa deux fois, il cite l'hommage rendu par Josèphe à Jacq en observant que, pourtant, Josèphe ne reconn

pas que Jésus füt le Christ (Com. in Mi. X, M |

(1) Ant. Jud., XVIII, 63-64. Nous reproduisons la traduction donnt M. Tu. HÉRTES (Josèphe sur Jésus, Revue des Études juives, t. XXXN a p. 3). A la bibliographie que donne Scuürer (Gesch., I, p. 544- 549) 5 aut AIRES PARKER Josephus and Christ, Theol. Tidschrift, 1913, p. 135-414

ne MER Wiss. Kunst u. Technik, 1943, P- 1037-1068 ; Sn 1 De Katholieck, 1915 (pour l'authenticité). Barirror, Orpheus et l'Évangile Paris, 1910, p. 6-22 ; K. Linck, p. 3-31 ; Norpen, Josephus und Tacitus ü ber Jesus Christus di messianische Prophetie, N. Rtotr Î. d. klass. | u, deutsche Lüteratur, 1913, p. 637-668; Serrz, Das Christuszeu, Josephus Flavius, Hist. Jahrb., 1914, 4; Jacosy, Jesus bei Jos

Tacitus Ann., XV, kâ, Z.N, T. W., 1913, XIV, p. 286-297; Cons Zeugnisse A Tacitus und Pond ont über Christus, Zi N. XV, 1914, p. 114-1440; Gœrmais, Mélanges d'histoire ré Bruxelles, 1914; Brüne, St u.Kr. 1919, p. 139 s. (texte inauthe mais substitué à un texte où Josèphe parlait de Jésus). R. La Josephus, Giessen, 1920 (passage ajouté après coup par Jesphe même).

(2) Le texte de Josèphe paraît avoir existé sous une autre tr un dialogue apocryphe sur une discussion religieuse à la cour des Sas on nie « Joséphe a parlé du Christ comme d’un horame juste et bo

. bien à beaucoup. » Brarke, Das sogenannte Religionsgespräc Sassaniden, T. U., N. F., 43, Leipzig, 1899, p. 36.

Les arguments de critique interne paraissent encore plus probants. Si Josèphe avait dit de Jésus:4s1l faut l’appeler un homme » et « il était Le Christ », s’il avait parlé de résurrection, de miracles et d’accomplissement de prophéties, 1l aurait été chrétien. Dès le xvi® siècle, l'authenticité du texte a été contestée, notamment par Osiander ; on a quelque peine à s’expliquer comment un critique tel que Harnack a pu la défendre. (1).

Le texte que nous liscns trahit avec évidence une main chrétienne, mais l’interpolateur ne s’est-il pas borné à remanier ce qu'avait écrit Josèphe ? (2) Et, sil’on accepte cette hypothèse, peut-on reconstruire le texte original ? Ou bien doit-on seulement retenir qu’il parlait de Jésus, ce qui serait déjà un fait important ? Schürer a fait remarquer que, si l’on écarte les expressions et les phrases dont l’origine est certainement chrétienne, ce qui reste est très insignifiant. Mais l’interpolateur pourrait parfaitement avoir mutilé le texte primitif en même temps qu'il le surchargeait. Norden remarque que le récit du gouvernement de Pilate dans le XVIIIe livre des Antiquités est constitué par une série d’épisodes présentés comme ‘des troubles qui se sont produits parmi les Juifs, les mots 669660 et Ooov6siw servant de leit-motiv. Ce schéma est interrompu par les paragraphes 63-64 qui traitent de Jésus. Si on les écarte, les paragraphes 62 et 65 se relient parfaitement l’un à l’autre. Le fil entre eux est rompu par ce qui est dit de Jésus. Norden consi-

(1} Parmi les plus récents défenseurs de l'authenticité nous citerons Boze, Flavius Josephus über Christus und die Chrisien in den jüdischen Altertümern, Brixen, 14896 ; Knezzrer, Flavius Josephus über Christus, Stimmen aus Maria-Laach, 1897, p. 1-19, 161-174 ; Burxirr ; HarNAcCk, etc. (voir p. 36 n. 1).

(2) La thèse de l’inauthenticité est admise — en dehors des auteurs cités, p. 36, n. 1 —par Scaürer ; Niese, Detestimonio christiano quod est apud Josephum, Marburgi, Ind, lect. hib., 1893-94 ; celle de l’interpolation par Tu. Re1- Nacn, Josèphe sur Jésus, Rev. d, ét. juives, t, XXXV, 1897, p. 1-18.

dère donc le morceau comme entièrement inauthentique. Mais Corssen observe contre ce système que Je schéma du récit est artificiel. Les événements rapportés ne sont pas tous, au sens strict du mot, des troubles. IL est, par exemple, question au $ 62 d’un incident qui s’est produit à Rome et auquel les Juifs n’ont pas été mêlés et au $ 65 non d’agitations parmi les Juifs mais de mesures prises contre eux. On pourrait ainsi concevoir, sile texte original avait contenu un développement sur Jésus,

que son histoire ait été présentée, elle aussi, comme

celle d’un trouble. L’argumentation opposée par Corssen à la théorie de Norden nous paraît décisive, mais

elle n’établit encore qu’une simple possibilité. Peut-on.

aller plus loin ? Dans le remaniement d’un texte transparaissent le plus souvent certaines particularités du texte primitif. C’est,'selon Corssen, le cas dans le passage qui nous occupe. L’expression « recevoir avec plaisir » est une formule que Josèphe affectionne et qu’il n’emploie pas moins de 7 fois au XVIIIe livre des Antiquités, Les mots « les premiers d’entre nous » sont aussi bien de

son style. On pourrait en dire autant de l’épithète de” « homme sage » appliquée à Jésus ; elle se comprend dif-

ficilement sous la plume d’un Chrétien, tandis qu’elle répond bien à la tendance de Josèphe d’assimiler à des

écoles philosophiques les mouvements juifs proprement,

religieux comme le pharisaïsme, le sadducéisme ou Pessénisme. L'idée de Grecs se rattachant à Jésus est aussi très caractéristique. Il se peut que le rédacteur chrétien

de notre passage se soit efforcé d’imiter le style de Jo-

sèphe, il est difficile cependant de penser qu'il y aït si bien réussi. Le passage pourrait donc être le remaniement d’un texte écrit par Josèphe lui-même.

Cette conclusion paraît confirmée par le fait que, dans

le passage du XX° livre où il est question de la mort de

Jacques, celui-ci est présenté comme « le frère de Jésus,

FR

surnommé le Christ », ce qui paraît indiquer que ce Jésus était un personnage déjà connu des lecteurs, dont par conséquent Josèphe devait avoir fait mention.

Est-il possible de reconstruire, par conjecture, le texte original de Josèphe ? M. Théodore Reinach le pense et, éliminant ce qui vient d’une main chétienne, il rétablit le texte suivant : « À cette époque parut Jésus, dit Christ, habile homme (car c'était un faiseur de miracles) qui prêchait aux gens avides de nouveautés et il séduisit beaucoup de Juifs et aussi beaucoup d’Hellènes. Bien que Pilate, sur la dénonciation des premiers d'entre nous, l’eût condamné à la croix, ceux qui l’avaient aimé au début (ou ceux qu'il avait trompés au début) ne cessèrent pas de lui être attachés et, aujourd’hui encore, subsiste la secte qui, de lui, a pris le nom de Chrétiens ». Ce n’est là qu’une conjecture, car s’il est aisé de reconnaître dans le texte actuel ce qui vient d’une main chrétienne, il est plus difficile de deviner ce que pouvaient contenir les parties supprimées par l’interpolateur.

Il y a dans le livre XX des Antiquités ($ 200) une autre mention de Jésus. Elle se trouve dans le récit de la mort de Jacques que le grand-prêtre Ananos fit juger et lapider, pendant la période où, entre la mort de Festus et l’arrivée de son successeur Albinus, le pouvoir romain semble s'être un peu relâché à Jérusalem. « Ananos, dit ce texte, réunit le sanhédrin et fit comparaître le frère de Jésus surnommé Christ et quelques autres sous la prévention d’illégalité (& rapavounoàvrwv) Et il les fit lapider ». Eusèbe cite ce texte (H.e., II, 23, 21-24) mais Origène qui, à trois reprises (1), établit, d’après Josèphe, une relation entre la mort de Jacques et la destruction du Temple, a lu le passage dans un texte remanié par un Chrétien. Schürer (Gesch., I, p. 581) en conclut

(1) OmiGÈène, Comm. in Mi, 17 ; C, Celse, I, 47 ; II, 18,

difliculté, c’est que la tradition présente Jacques com

au texte grec dans lesquelles il est question de Jésus (après Il, 94 : 3,

que le texte actuel est, lui aussi, suspect d’interpol Cette conclusion est excessive. De ce que le pa était de ceux que les Chrétiens pouvaient être tenté surcharger, il ne résulte pas qu'ils l’aient fait. Il y a d leurs, entre l’expression « Jésus surnommé Christ » et la déclaration catégorique « il était le Christ » du livre XVIII, une grande différence. Les mots considé rés peuvent donc être authentiques (1). | Mgr Batiffol (2) a cru pouvoir tirer de ce texte une clusion importante. L’accusation portée contre Jacques et ses associés est formulée en termes ambigus qui peuvent viser la violation des lois romaines aussi bien que de la Loi juive. Pour admettre que le motif de l’accusa ait été la révolte contre la loi romaine, il faudrait ati buer au grand- -prêtre et au sanhédrin un souci de lo; lisme romain qui paraît leur avoir été bien étran e 5 on ne comprendrait pas, dans cette hypothèse; qu ils aient pu être, comme le dit Josèphe, accusés à ce sujet. auprès du gouverneur (3). Que pourrait, demande M£ Batiffol, être une révolte contre la religion sinon le ch ar tianisme des accusés ? Ce raisonnement se heurte a

un très strict observateur de la Loi. Le texte de Josè nous RAA trop sommaire pour qu’on puisse aff qu'il n’a pu y avoir entre le grand-prêtre et Jac d'autre motif de rivalité que le christianisme (4).

(1) C’est par exemple l’opinion de K, Lincx, p. 31. (2) Barirroz, Orph. et l'Év., p. 13 8. ; (3) Mgr Barirroz ajoute que le châtiment infligé, la lapidation, suf un crime d'ordre religieux, Ceci n’est pas convaincant, car il ne paraï que les seuls blasphémateurs aient été lapidés. (4) Une version slavonne du De Bello judaïco contient diverses a

5, 4). 11 suffira, pour en établir le caractère très secondaire, de Trés qui est dit de la mort de Jésus dans le premier morceau : Jésus se tie at 9) Mont des Oliviers et refuse d’anéantir, comme on le lui demande,

. Même si l’on reconnaît que le silence de Josèphe sur Jésus et le christianisme n’est pas aussi complet qu’on le dit parfois, le caractère extrêmement sommaire des allusions que l’on trouve, dans l’hypothèse la plus favorable, n’en est pas moins frappant. Comment l'expliquer alors que l’œuvre de Josèphe porte précisément sur le milieu et sur : l’époque dans lesquels le christianisme est né et a commencé à se développer ? N’est-1l pas surprenant qu’un auteur qui à parlé des Pharisiens, des Sadducéens, des Esséniens, des Samaritains, n’ait rien dit, ou ait dit si peu de chose, des Chrétiens ? Un silence aussi complet est plus embarrassant peut-être pour les mythologues que pour leurs adversaires. De quel droit, en effet, en pourrait-on conclure que Jésus n’a pas existé et se refuserait-on à nier qu'il y ait eu un mouvement chrétien en Palestine avant 70 ?

Puisque ce n’est pas seulement de Jésus mais aussi du christianisme que Josèphe n’a pas parlé, comment expliquer son silence ? Uniquement par le caractère de Josèphe et par le but de son œuvre. L'écrivain a voulu flatter les Romains et se concilier leurs bonnes grâces. Pour cela, il a effacé du tableau qu’il traçait tous les traits susceptibles de les froisser ou de les inquiéter. C’est ainsi qu’il n’a pas,ou presque pas, parlé du messianisme qui constituait cependant le centre des préoccupations juives au premier siècle. Il l’a fait parce que le mes-

les autorités romaines. Les J'uifs l’accusent alors auprès du procurateur d’avoir . fomenté un complot. Celui-ci, après avoir massacré beaucoup d’innocents, se saisit de Jésus et, constatant que ce n’est pas un malfaiteur, le libère après avoir obtenu de lui la guérison de sa femme. Les Juifs, jaloux de ce succès, donnent trente pièces d’argent à Pilate et obtiennent ainsi le droit de crucifier Jésus. On a peine”à comprendre comment le premier éditeur A. BE- RENDTS (Die Zeugnisse von Christo im slavischem De Bello Judaïco des Josephus, Leipzig, 1906), a pu voir dans de pareils récits des éléments authentiques que Josèphe aurait fait disparaître en traduisant son œuvre d’araméen

en grec,

sianisme était une menace contre Rome, puisque le règne du Messie ne pouvait s'établir que sur les ruines de PEm-

pire. Josèphe a présenté Jean-Baptiste comme un prédi=.

cateur de morale en laissant tomber tout ce qui faisait de lui le prophète du Messie, l’annonciateur du baptême de feu (Ant., XVIII, 116-119). La prédication de la repentance est ainsi privée par lui de tout ce qui la supporte et lui donne un sens. Le peu que Josèphe a conservé du messianisme lui sert à flatter bassement le pouvoir, en rapportant les prophéties messia-

niques à Vespasien (1). Il n’était pas possible de parler du christianisme en l’amputant du messianisme,

aussi Josèphe a-t-1l gardé le silence à son sujet. Il pourrait en outre avoir été déterminé par une autre

raison. ÀÂu moment où il écrivait —et au moins depuis la

persécution de Néron — le christianisme était séparé du judaïsme. Josèphe pouvait ainsi le considérer comme étranger à l’histoire qu’il voulait écrire (2). Il n’en était

sans doute pas de même du christianisme palestinien, mais Josèphe n’en pouvait parler sans exposer le judaïsme

à l'accusation d’une compromettante solidarité avec un

mouvement dangereux, odieux aux classes dirigeantes et sur lequel on a supposé qu'il avait contribué à attirer

l'attention de la cour de Néron. (3). Le silence de Josèphe n’est donc pas le silence de l’ignorance, c’est celui de la

rudence et de la peur, c’est un silence intéressé. Loin P peur,

d'établir que Jésus et le mouvement chrétien n’ont pas existé en Palestine au premier siècle, il établit seulement

(1) De Bel. jud., VI, 310-314. La même chose se trouve aussi chez Tacite,

(Hist., V, 13) et chez Suétone (Vesp., 4), qui ont probablement emprunté ce … e

détail à Josèphe.

(2) Evo. Meyer, Urspr. u. Anf., I, p. 211.

(3) C’est ce que suppose Corssen (Z. N. T. W., XV, 1914, p. 135), qui fait remarquer que Josèphe était à Rome au DRE de l'incendie et qu'il était

en relation avec l’impératrice Poppée. #

que Josèphe n’a pas voulu, en en parlant, se compromettre et compromettre avec lui le peuple juif. (1)

Les raisons qui expliquent le silence ou la discrétion de Josèphe rendent compte aussi du fait que, d’après Photius (cod. 13), Juste de Tibériade, auteur d’une Chronique et d’une Histoire de la guerre juive écrites à la même époque et dans le même esprit que l’œuvre de Josèphe, n’ait pas non plus parlé de Jésus et du christianisme.

Quant à Philon, chez qui on s’est parfois étonné de ne pas trouver de mention de l'Évangile, il suffit de rappeler qu'il mourut sans doute peu après 40 (2) et que rien ne prouve que le christianisme ait été porté à Alexandrie avant cette date.

Que le Talmud et les autres sources juives (3) ne disent rien de Jésus qui ne soit la déformation de la tradition chrétienne, c’est ce qu’expliquent suffisamment la date de ces documents et le fait que ceux qui les ont rédigés étaient dirigés par des préoccupations uniquement polémiques. Leur seule intention était de combattre les Chrétiens ; ils n’avaient aucun souci de faire l’histoire de leur religion. La première mention des Chrétiens dans la littérature juive est la malédiction que contiennent les

(1) Jou. Weiss, Jesus von Nazareth, Mythus oder Geschichte ? Tübingen,

- (2) Philon a fait partie de l'ambassade envoyée à Rome par les Juifs d'Alexandrie en 40, il était alors d’un âge avancé (Leg. ad Gaium, $ 28, éd, Mancey, Il, p. 572), lui-même se qualifie de vieillard ($ 1, M., IX, p. 545). Le récit de cette ambassade fut écrit immédiatement après.

(3) Sur cette littérature voir H. Larsze, Jesus Christus im Thalmud, Leiïpzig, 1891 ; éd. anglaise avec additions de DALMAN et STREETER, Jesus Chrisl in the Talmud, Midrash, Zohar and the Luurgy of the Synagogue, Cambridge, 1893 ; R. T. Herror», Christianity in Talmud and Midrash, London, 1903 ; À. Meyer, Jesus im Talmud, dans Hennecxe, Handbuch zu den neutesiamentlichen Apokryphen, Tübingen, 1904, p. 47-71 ; I. L. Srracx, Jesus, die Häretiker und die Chrisien nach den aeltesien jüdischen Angaben, Leipzig, 1910. ,

Schemonè Esrè, prière quotidienne des Juifs (fin du Ier siècle) : «Que périssent les Nazaréens et les Minim ! »

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Les auteurs latins

Le premier texte latin dans lequel soit nommé le Christ

date de 110 ; c’est la lettre de Pline à Trajan sur la conduite

à tenir à l’égard des Chrétiens (1). Il expose commentil

agit, punissant pour leur obstination ceux qui, interrogés”

deux ou trois fois, persévéraient dans la confession du christianisme, relâchant ceux qui, dénoncés comme Chrétiens, déclaraientne pas l’être et,en présence du gouverneur, invoquaient les dieux, offraient le vin et l’enicens devant la statue de l’empereur et maudissaient le Christ. Le cas de ceux qui confessaient avoir été autrefois Chrétiens

mais déclaraient ne plus l’être embarrasse Pline ; il lés”

a interrogés et a confronté leurs réponses avec les renseignements obtenus en mettant à la torture deux diaconesses. Il n’a découvert, déclare-t-il, qu’une superstition grossière et immodérée. De ce qu’il dit des pratiques.

chrétiennes, un point est à relever. Les Chrétiens avaient”

coutume de se réunir à jour fixe et de chanter une hymne (carmen dicere), ou, si l’on veut, d’invoquer le Christ

(1) X, 96. L'authenticité de ce texte a été souvent contestée depuis SEMLER. Elle ae cependant généralement admise; voir en dernier lieu E, Cn. Bagur, Remarques sur les deux letires de Pline et de Trajanrelatives aux Chrétiensde Bühynie, R. H. L. R,, 1910, p. 289-307 ; Lixcx, p. 33-60 ; Rernacm, Orpheus, p. 371 ; Coucnoup, le mystère de Jésus, p. 26, n. 2. Il peut y avoir dans la lettre de Pline quelques interpolations chrétiennes (Cf. GuicnesErr, Ber-

tullien, Paris, 1901, p. 77-90 ; Maurice Gocuez, L’Eucharistie des origines.

à Justin Martyr, Paris, 1910, p. 259-263). Au point de vue qui nous occupe ici, nous pouvons les négliger.

comme un dieu. Ce texte atteste le culte du Christ, mais ne dit pas expressément s’il était conçu comme un personnage ayant vécu sur la terre ou comme un être purement idéal. L'expression « Chrisio quasi deo » paraît cependant indiquer que, pour Pline, le Christ n’est pas un dieu comune les autres. Ce qui le distingue ne serait-ce pas qu'il a vécu sur la terre ?

Le témoignage de Tacite dans les Annales est plus explicite :« Pour détruire la rumeur (qui l’accusait de l’incendie

. de Rome), Néron supposa des coupables et leur infligea des

peines très recherchées, ce furent ceux qui, haïs pour leurs infamies, étaient appelés, par le vulgaire, Chrétiens. L’auteur de ce nom, Christ, avait été, sous le règne de Tibère, condamné au supplice par le procurateur Ponce Pilate. Cette exécrable superstition, refrénée pour le moment, surgissait à nouveau, non seulement en Judée, lieu d’origine de ce mal, mais aussi dans la ville où affluent et fleurissent toutes les atrocités » (1).

Il y a deux choses dans ce passage dont l’authenticité - est certaine (2). Une première notice concerne l'incendie de Rome et la persécution contre les Chrétiens, une seconde, le Christ. (3). La première reflète le point de vue

des contemporains de Tacite, 1l y est question de la haine

et du mépris soulevés par les Chrétiens et des infamies qui leur étaient reprochées, alors que c’est précisément l'accusation portée par Néron contre eux qui paraît avoir

(1) Ann., XV, 44. Voir, outre certaines des études citées à propos de Josèphe, Laxcx, p. 61-103 , Barirroz, Orph. ct l'Év., p. 44-47.

(2) Elle est admise sans réserves par S. Reinacu, Orpheus, p. 335. Ho- CHART, après avoir vu dans ce passage une interpolation (Études au sujet de la persécution des Chrétiens sous Néron, Paris, 1885, p-vin) a soutenu que toute l'œuvre de Tacite était une fiction du xv® siècle (De l'authenticité des Annales et des Histoires de Tacite, Bordeaux, 1890 ; Nouvelles considérations au sujet des Annales et des Histoires de Tacite, Paris, 1894). La théorie de Hochart n’a guère été admise que par Drews, Die Christusmythe, T, p. 179.

(3) Conssen, Z. N. T. W., XIV, 1913, p. 135.

C Fr que le christianisme avait été étouffé par la du Christ et n’était réapparu que vers 64, simultané ment à Rome et en Judée. Cette résurrection aa [ crable superstition en Judée ne peut être comprise qi

on suppose que Tacite ne distinguait pas en deux manifestations de messianisme que constit christianisme et judaïsme. Les mots « non seuler en Judée » viseraient alors le sursaut de nationali qui provoqua la révolte et la guerre juives (1). Nous vons par là nous faire une idée du caractère de la sour elle n’était pas chrétienne puisqu “elle supposait échpse du christianisme après la mort de Jésus (2 5 n’était pas juive non plus, car un document juif n’au pas appelé Jésus : le Christ et n’aurait pas présent > le judaïsme comme solidaire du christianisme (3).

(1) Gonssex, Z. N. T. W., XIV, 1918, p. 193.

nius (dans NonDpen, N. Jahrb, 1913, p. 651 s.) et de Meyer (l Anf., I, p. 505) qui pensent que Tacite eut à s'occuper des Chrétie dant son gouvernement d'Asie et qu’il avait fait une enquête sur Ve leur ms GE Meyer (Urspr. u. Anf., III, p. 505), croit reconn it

adfectus et la formule de 7 Tim., 6,13, «il a rendu témoignage deva Pilate », (Sur le caractère de cette formule qui a, sous une forme u différente, passé dans le symbole apostolique, voir plus loin, p. 17 pense que Tacite a connu la confession de foi des Chrétiens, Ré l gatoires des persécutés, Outre ce quiest dit plus haut, il faut obse l'opinion de Meyer,que d’un côté, il est question seulement de ” cont tion prononcée par le procurateur et de l’autre de Ja profession de Jésus, Les deux choses sont done loin d’être équivalentes,

(3) Ces deux points ont été bien mis en lumière par Barirr l'Év., p. 46.

m1 Li. vas = # *

. L'hypothèse d’après laquelle Tacite aurait pu consulter des pièces oflicielles conservées aux archives de l’empereur ne doit être mentionnée que pour mémoire, puisque ces archives étaient secrètes et que rien n’autorise à penser qu'une exception à la règle générale ait été faite en faveur de l’historien (1). Le dépendance de Tacite par rapport à Josèphe, supposée par Harnack,a été généralement écartée, notamment par Goetz, Norden et Corssen. Le fait que, dans le récit qu’il donne de la guerre juive, Tacite a utilisé le De bello judaïco de Josèphe (2), n’est guère probant car, s’il était difficile à Tacite de négliger un document aussi important que le récit donné par Josèphe de la guerre, il n’y à aucune raison de penser que Tacite, qui avait pour le judaïsme le plus profond mépris, ait lu les Antiquités juives et qu’il ait été y chercher des renseignements pour compléter son récit de l’incendie de Rome. Entre le texte de Tacite et le passage de Josèphe il y a d’ailleurs de très notables différences. Le texte de Josèphe dit que la mort de Jésus n’a pas eu pour effet de faire cesser la foi de ses disciples; Tacite, au contraire, suppose que le christianisme a disparu provisotrement à la mort de son fondateur. Le jugement de Josèphe sur le christianisme est, en somme, favorable ; celui de Tacite est souverainement méprisant. Enfin Tacite paraît prendre Le mot Christ pour le nom du fondateur de la secte, tandis que Josèphe sait que ce fondateur s'appelait Jésus et que le mot Christ désigne la dignité qu’il s’attribuait.

Goetz (3) a supposé que Tacite s’était renseigné sur le christianisme auprès de son ami Pline le Jeune.Les deux auteurs envisagent bien le christianisme au même point

(1) Tacrre, Hist., IV, 40, Cf, Pu. Faumra, Les sources de Tacite, Paris, 1899, p. 93245,

(2) Hist., V, 13, dépend de De bello jud., VI, 310-314,

(3) Gozrz, Z. N, T. W., XIV, 1918, p. 295 s.

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de vue, celui de la police, mais ce fait caractérise 1 tude de tous les Romains. Par contre,il y a entre Pl Tacite une différence importante. S'ils sont d’ace

pour ne voir dans le christianisme qu’une supersti

Batiffol (1), s'appuyant sur le fait que Tacite a utilisé Histoires de Pline l’Ancien,a supposé qu'il aurait pu emprunter sa notice sur les Chrétiens. C’est là une jecture qui, par sa nature même, reste invérifie

Mais un fait est acquis, c’est que Tacite a connu un. cument, qui n’était ni juif, ni chrétien, et qui ratta

pulsore Chresto a tumultuantes, Roma ue chassa de Rome les Juifs, qui, sous l’impulsion de C tos ne cessaient de s’agiter » (2). Faut-il voir … Chrestos (3) un agitateur Juif inconnu comme le certains critiques (4) et en conclure que le texte. TARDOTES pas aux Chrétiens ? Ou bien, faisant état fait qu’à Rome les Chrétiens semblent avoir été appe és

(1) Barirroz, Orph. et l'Év., p. 46 s.

(2) Ici encore Hocnanr (Ét. au suj. de la pers. des Chrét., p. 282 arbitrairement supposé une interpolation chrétienne, Cette thèse est in nable, car jamais un Chrétien ne se serait exprimé comme le fait Sué

(3) Lixcx (p. 106, n. 2) donne une liste de plus de 80 insectes 5 où se rencontre le nom de Chrestos.

(4) Laxcx (p. 105 s), S. Rernacn (Orpheus, p. 334) et Coucnoup

Xpnoravol et non Xprotiavoi (ay faut-1l penser que c’est du Christ qu’il est question et que ce seraient des discussions à son sujet qui auraient agité la juiverie de Rome et provoqué la mesure prise par Claude ? Le fait que Suétone nomme Chrestos comme un personnage connu, sans joindre à son nom quodam ou aliquo (2), est favorable à la seconde interprétation, aussi est-elle généralement acceptée (3). Le texte de Suétone nous apprend seulement que le christianisme était arrivé à Rome sous le règne de

Claude et qu’on le mettait en rapport avec un personnage

. du nom de Chrestos. Mais Suétone a pu croire que

Chrestos était venu à Rome sous Claude (4), et cela montre combien peu les Romains se préoccupaient, au début du ne siècle, des traditions dont se réclamaient les Chrétiens.

Ce que les auteurs romains disent de Jésus et du christianmisme se réduit donc à fort peu de chose. Seul le témoignage de Tacite est nettement incompatible avec la théorie d’un Christ purement idéal. La rareté des renseignements fournis par les auteurs latins reste cependant frappante. On sait combien il faut être prudent dans le maniement de largument e silentio. Pour qu’il soit probant,il faut deux conditions qui ne sont pas réalisées dans le cas qui nous occupe. Il faut d’abord que le silence soit complet, ce qu’il n’est pas, sans même qu’on fasse intervenir ce que pouvait contenir la partie de la littérature contempo-

(14) Dans Tacrre, Ann.,XV, 44, le Codex Mediceus a la forme Chrestianos. Dans les trois seuls passages du Nouveau Testament, où se trouve le mot « Chrétiens » (Actes, 11, 26 ; 26, 28. I Pierre, 4, 16), la première main du Sinaiticus a Xonotiavol celle du ms. B. Xpetotuavol. Cf. aussi Jusrin I Ap., 4. TERTULLIEN, Ap., 3 ; Ad nationes, I, 3.Lacrance, Div, Inst., IV, 7. La forme Xpnatiavot est fréquente dans les inscriptions, CE Lincx, p. 78s,

(2) Barirroz, Orph, et l'Ev., p. 43,

(3) Meyer, Urspr. u. Anfj., III, p. 468.

(4) Preuscnex (Chresto impulsore, Z. N. T. W., XV, 1914, p. 96) a supposé quelque rapport entre la donnée de Suétone et la tradition d’après laquelle Jésus serait mort sous Claude (cf. p. 237 n. 3).

GocueL. — Jésus de Nazareth k

raine qui n’a pas été conservée. Il faut ensuite que le silence soit vraiment significatif, c’est-à-dire que les autours considérés aïent nécessairement dû parler, säls les avaient connus, des faits dont ils ne disent rien. Cette seconde condition n’est pas non plus réalisée, Pline, Tacite et Suétone s'accordent pour ne voir dans le chrislianisme qu'une méprisable superstition. Elle ne les a occupés que dans la mesure où elle a été une occasion de troubles, [ls n’en parlent que pour rapporter les-mesures prises contre elle, non pour en rechercher l'origine, encore moins pour faire l’histoire de son initiateur réel ou supposé,

# L'importance qu'a prise, dans la suite, le christianisme induit beaucoup de modernes à une singulière erreur de perspective, Parce que la naissance du christianisme leur apparaît comme le fait le plus gros de conséquences de toute l’histoire du premier siècle, ils ont peine à com: prendre que les anciens n'aient pas vu les choses sous le même angle et qu'ils n'aient prêté quelque attention au christianisme qu’à l’occasion de certains incidents qui n'ont pas ou pour son développement d'importance essentielle,

Les Acta Pilati

wi Il n'y a aucune raison de penser qu'il ait jamais existé à Rome de document officiel relatif à la condamnation de Jésus par Ponce Pilate (1). Il est vrai qu’en deux pas: sages de son Apologie adressée, vers le milieu du second siècle, à Antonin le Pieux, à Marc Aurèle, à Lucius Verus,

(1) Sur une recherche de documents d'archives qui, d'après M. S: Rrt- NAGH, aurait 6t6 faite à Antioche au temps d'Ignace, voir p. 94 8,

au Sénat et à tout le peuple romain, Justin Martyr ‘invoque, pour confirmer le récit qu’il donne de la passion et des miracles de Jésus, les Actes de Ponce Pilate (1 Ap., 35 ; 48. Cj.38) et que Tertullien, dans son Apologeticum, qui date de 197, parle d’un rapport qu’aurait adressé à Tibère, Ponce Pilate, «déjà chrétien dans son for intérieur » (Jam pro sua conscientia christianus) (Apol., c. 5. CJ. 21). Eusèbe qui cite le ch. 5 de l’Apologeticum (H.e., I, 2), ne paraît pas connaître le document dont il parle tandis que, dans un autre passage (H.e., IX, 5, 1), 1l cite des Actes de Pilate forgés par les païens pour lutter contre le christianisme, Il a existé toute une littérature d’Actes de Pilate qui, notamment sous la forme qu’elle a revêtue dans l’évangile de Nicodème, a joui d’une grand vogue au Moyen-Age (1). Les critiques sont d’accord pour estimer que cette littérature, sous la forme que nous connaissons, est de basse époque et, en tout cas, pas antérieure au ve siècle, mais il n’est pas certain que le fond

| premier ne remonte pas plus haut puisque Épiphane

(rv£ siècle) a connu des Acta Pilati (Haer., 50, 1).

Les récits pour lesquels Justin et Tertullien invoquent lPautorité des Acta Pilati ou d’un rapport adressé par le procurateur à l’empereur, dépendent de la tradition évangélique et accentuent seulement sa tendance à présenter Pilate comme bien disposé à l’égard de Jésus et convaincu de son innocence (2). Les documents visés

(4) Sur cette littérature, voir R. A. Lapsrus, Die Pilatusakten, Kiel, 1871, 21886; Harnacx, Geschichte des altchrisilichen Lütteratur bis Eusebius, IT, Die Chronologie, 1, p. 604-612 ; BarDENHEwWER, Geschichte der alikirchlichen Litteralur, I, Freiburg 1. B.,1902, p. 409-411 ; A. SruezkEN, Pilatusakten, dans Hennecxe, Handbuch zu. den neutestamentischen Apokryphen, Tübingen, 19084, p. 143-153,

(2) Sur cette tendance voir Maurice Gocuez, Les Chrétiens et l'Empire romain à l'époque du Nouveau Testament, Paris, 1908, p. 22-26; Juifs et Romains dans l'histoire de la Passion, Paris, 1911, (Extr. de R. H. R,, t. LXII),

par eux seraient donc de rédaction chrétienne, maïs estil certain qu'ils les aient connus, et fassent autre chose que de supposer leur existence ?

Justin ne s’exprimerait pas autrement qu'il ne Je

fait s’il avait seulement entendu parler des Actes de

Pilate ou s’il en supposait l'existence. Beaucoup d’auteurs ont donc pensé que ces Actes n’existaient pas de son temps (1) et le fait que, dans un autre passage de l’Apologie (I, 24, 2), il cite de la même manière les registres du recensement de Quirinius confirmerait cette opimion. On a objecté que Justin citait les Actes non seulement à l'appui de son récit de la passion mais aussi pour justifier la relation qu’il donne des miracles de Jésus. Il devait donc, pense-t-on, connaître le document, ou au moins savoir quel était son contenu (2). Mais la première hypothèse est exclue par la manière assez vague dont les Actes sont cités ; la seconde ne va pas sans difficulté. Comment, si un document aussi important avait existé,

Justin ne l’aurait-il connu que par oui-dire ? C’est sans. doute par une simple conjecture qu’il a supposé que les.

Acta Pilati devaient relater à la fois le procès de Jésus et sa carrière.

Quelques auteurs, cependant, à la suite de H. von

Schubert (3),ont cru trouver une trace de l'existence

d’un fond premier des Acta Pilati avant l’époque de Justin. Ils s’appuient sur le fait qué l’évangile de Pierre et Justin (7 Ap., 35) racontent que, par dérision, on fait asseoir Jésus sur un siège en l’invitant à juger (4).

{1) C’est l'opinion de Lapsius, de HarnaAcx, de BARDENHEWER, et aussi |

de Mgr Barirro, Orph. ei l'Év., p. 37 8.

(2) Sruezken, Hdb. z. d, Ni. Ap., p.147.

(3) H. von Scaugerr, Die Komposition des pseudopetrinischen Evangelienfragments, Berlin, 1893, p. 176 s.

(4) Il n’y a ancune trace d’un semblable épisode dans les HE canoniques, sauf peut-être dans Jn., 19, 13, si l’on donne, dans ce passage,

Comme l’hypothèse d’une relation directe entre l’évangile de Pierre et Justin se heurte à certaines difficultés, on a supposé qu'ils dépendaient l’un et l’autre d’une source commune. Mais, s’il en était ainsi, rien ne prouverait que cette source fût autre chose qu’une simple tradition extracanonique.

Quant à Tertullien, Harnack pense qu’il a simplement utilisé ce qu’il trouvait chez Justin et que c’est son œuvre qui a suggéré la composition de la lettre de Pilate à l’empereur qui se trouve aux chapitres XL-XLII des Actes de Pierre et de Paul (1). Les derniers mots de cette lettre révèlent en effet son caractère polémique et montrent qu’elle a dû être rédigée pour combattre les Actes païens dont parle Eusèbe (A. e., IX,5, 1). Cependant Justin et Tertullien n’invoquent pas le témoignage de Pilate à propos des mêmes faits et le document est présenté par Justin comme des actes, par Tertullien comme une lettre à l’empereur. Tertullien lui aussi ne fait qu’une allusion assez vague au document, il ne le connaît pas directement, Tout au plus en a-t-il entendu parler, s’il n’en conjecture pas tout simplement l’existence. Comme ni Origène, ni Eusèbe ne font allusion à des Actes de Pilate (2), on peut penser qu’ils n’existaient pas de leur temps.

Quelle est la portée de cette absence d’un témoignage de Pilate sur le supplice de Jésus ? Pour M. Salomon … Reinach, elle est décisive : « Il n’y eut pas de rapport

au verbe un sens transitif. Mais, même ainsi, la scène aurait un tout autre caractère que dans Justin et dans l’évangile de Pierre.

(1) Acta Apostolorum apocrypha, ed. Lirsrus et BonneT, I, Lipsiae, 1891, p. 1968,

(2) Le silence de ces deux hommes est important à cause de leur vaste érudition ; celui d’'Eusèbe est tout particulièrement significatif. Il est au moins troïs passages de l'Histoire ecclésiastique où il aurait pu difficilement ne pas parler des Acta Pilati s’il les avait connus, Ce sont I, 9 (à propos de Pilate), IT, 2 (citation de l’Apol, de Tertullien), IX, 5, 7 (citation des Actes de: Pilute païens).

officiel alors qu’il devait y en avoir un, dit-il ; la conclusion qui s'impose n’est assurément pas favorable à l’histo-= ricité de la passion » (1). Une conclusion aussi radicale ne nous paraît pas justifiée. De ce que de faux Acta Pilati ont été fabriqués, aussi bien par les Chrétiens que par leurs adversaires, il ne résulte pas qu’il n’en ait jamais existé d’authentiques, mais seulement que ces Actes, suls existaient, n'étaient pas à la disposition de ceux qui auraient eu intérêt à les consulter. Nous savons que des archives des empereurs n’étaient pas ouvertes au Sénat. Tacite lui-même, malgré ses relations avec Nerva et Trajan, ne paraît pas avoir pu en obtenir communmication (2). À plus forte raison n’étaient-elles pas accessibles aux particuliers et les apologètes chrétiens ne purent-ls y faire des recherches. Si leurs adversaires avaient été plus favorisés et avaient été autorisés à en faire qui seraient restées vaines, ils en auraient fait état dans leur

olémique. De ce qu’une pièce officielle n’a pas été pro- P q q P

duite,on ne peut donc conclure qu'il n’en ait pas existé. Mais, même s’il était établi qu'il n’y a pas eu de rap-

port de Pilate à Tibère, quelle serait la portée de ce fait à.

Justin qui a supposé l'existence d’un rapport, dit M. Salomon Reinach (3), était mieux placé que nous pour juger des obligations d’un procurateur. Mais la mort de Jésus avait à ses yeux une portée si capitale qu’il lui était difficile de penser qu’elle n’ait pu être pour Pilate qu'un incident sans importance. En outre, Justin. subit linfluence de la tendance qui fait de Pilate, contre les Juifs, un témoin favorable à Jésus. Tout ce que nous savons

de Pilate nous le montre comme un homme cruel et sans scrupules, pour lequel la vie de ses administrés ne pesait …

(1) S. Rerxacu, À propos de la curiosité de Tibère, C. M. R., LIT, p. 19.

C£. IT, p. 442 ; Orpheus, p. 335.

(2) Px. Fagra, Les sources de Tacite, p. 324 s. T'acrre, Hist., IN, 40. (3} Sazomon Rernacu, C. M. R., IL, p. 16.

pas d’un grand poids ; il n’hésitait pas à envoyer au supplice quiconque lui résistait ou pouvait devenir prétexte à agitation. Jésus n’a certainement pas été la seule victime de ses procédés de justice expéditive. Condamner à mort n’était pour lui qu’un acte d’administration courante. Pense-t-on que, dans chaque cas particulier, il ait jugé nécessaire d'envoyer un rapport à l’empereur et de risquer par là de fournir des armes à ses ennemis en leur permettant de l’accuser de cruauté et d’injustice ?

Pas plus que le silence presque complet de Josèphe ou que la rareté et la sobriété des renseignements fournis par les historiens latins, l’absence d’un rapport de Pilate à l’empereur ne constitue une objection à l’historicité de Jésus.

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