OUEST RE
sa valeur et sa portée ont un tout autre caractère. Quelle
que soit l’origine de la notice utilisée par le rédacteur des Actes, nous ne sommes pas assurés d’en connaître la
se . . L teneur originale. Il se peut, en particulier, que la for-
mule « ce qui concerne Jésus » soit à mettre au compte du
rédacteur (1) et qu’elle exprime seulement le sentiment que la position religieuse d’Apollos, à son arrivée à Éphèse,. le préparait à devenir chrétien. Priscille et Aquilas ont sans doute reconnu dans l’ardent et éloquent messianiste qu'il était, un homme qui pourrait rendre des services éminents à leur foi et ils ont réussi à le gagner à leurs. idées. Mais nous ne voulons pas insister sur cette inter-
prétation qui, dans une certaine mesure, est conjecturale,
L’exégèse de Smith repose sur un postulat qui est en contradiction avec des données historiques certaines. Ce postulat, c’est que la doctrine du baptême chrétien, opposé à celui de Jean-Baptiste, est un élément essentiel de l’histoire de Jésus, en sorte que celui qui ignore le baptême.
chrétien doit nécessairement ignorer toute l’histotre « évangélique. Si, au début de son ministère, Jésus peut,”
comme l'indique Jean (3, 22 ; 4, 1),avoir administré un.
baptême qui devait être de tous points identique à celui, de Jean-Baptiste, il paraît y avoir renoncé dans la suite (2): Aucun texte n’attribue à Jésus l'institution du baptême
pendant son ministère et, quand on considère l’intérêt qu'il y avait pour l’Église à couvrir de l’autorité du maître les rites qu’elle pratiquait, on ne peut manquer d'estimer ce silence extrêmement significatif. Seul Mat-
thieu (28, 19-20) raconte que Jésus ressuscité, au moment où il va quitter ses disciples, leur dit : « Toute puissance.
m'a été donnée dans les cieux et sur la terre. Allez et
(1) Meyer, Urspr. u. Anj., III, p. 1125.
(2) La tradition a si peu le sentiment que le baptême remonte à Jésus. que le quatrième évangéliste, après avoir reproduit une notice d’ après ne quelle Jésus avait baptisé, la corrige lui-même (4, 2).
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convertissez (1) toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils et du Saint Esprit ». Ni Luc, ni Jean (2) n’ont d’équivalent de ce récit qui apparaît ainsi comme relativement récent. Le passage de Matthieu a pour but d'appuyer sur l’autorité du Christ ressuscité, c’est-à-dire du Christ esprit, l'institution du baptème pratiqué par l’Église. Ceci ne révèle rien sur l’origine réelle du rite, mais établit seulement qu’il n’a pas de place dans le ministère historique de Jésus (3). On peut, dans ces conditions, parfaitement comprendre qu'il n’ait pas été immédiatement introduit dans tous les milieux chrétiens. Le fait que Paul (I Cor., 7, 14), sans faire aucune allusion au baptême, admet que les enfants des Chrétiens sont saints, c’est-à-dire appartiennent à Dieu, uniquement parce qu’ils sont nés de parents saints eux-mêmes, indique que l’on ne connaissait pas le baptême des enfants dans les communautés pauliniennes et permet de supposer que le rite n’était pratiqué que pour ceux qui entraient dans l’Église, non pour ceux qui y étaient nés. Il pourrait n'avoir pas été usité à l’origine dans la communauté de Jérusalem. Sans doute, les récits des Actes parlent à maintes reprises du baptême (4), mais leur témoignage n’est pas décisif car le rédacteur de ce livre a naïvement projeté dans la communauté primitive la situation qui existait dans l’Église de son temps. L’usage du baptême pourrait être né,comme le suppose Bousset (5), non au sein de la communauté palestinienne mais dans la
(1) Littéralement : « faites disciples »,
(2) Le témoignage de Marc manque sur ce point, par suite de la mutilation de la fin de son livre. La finale mauthentique de Marc — qui ne paraît pas antérieure au u® siècle — donne (16,16) quelque chose d’équivalent avec ceci de particulier que la pratique du baptême est seulement supposée, mais pas directement attribuée à une institution.
(3) Meyer, Urspr. u. Anf., III, p. 245.
(5) Bousser, Th. R., XIV, 1911, p. 383.
Diaspora à Antioche peut-être, par analogie avec le bap= tême juif des prosélytes. Une prédication se rattachant directement au ministère historique de Jésus et s'appuyant sur les souvenirs de Êce ministère, pourrait parfaitement n’avoir connu que le baptême de Jean. L’exégèse de Smith appelle une autre objection. Il n’est nullement établi que l’expression « ce qui concerne Jésus » doive être comprise dans le sens de « la doctrine sur Jésus ». Smith lui-même reconnaît que ré mepi ruée
peut signifier « les histoires que l’on raconte sur quel:
qu’un (1) », mais il pense que, dans les trois textes du Nouveau Testament où, en dehors de Actes, 18,25, on trouve cette formule, il est question de la doctrine et non de l’histoire de Jésus ou du moins qu’il en était originairement question.
D’après Actes, 28, 31, pendant les deux ans qu'il passe
en captivité à Rome, dans la maison qu’il a louée, Paul -
enseigne librement « ce qui concerne le Seigneur Jésus
Christ ». Paul n’a pas raconté des histoires aux Romains, il leur a prêché l'Évangile. Mais c’est supposer résolue.
dans Le sens des théories mythologiques la question même qui est débattue, que de poser en principe que l’Évangile paulinien est une doctrine sur Jésus ne comportant aucun élément historique (2). Dans l’enseignement donné aux Romains, comme dans celui qui avait été donné aux Galates (3, 1), la crucifixion d’un personnage historique a dû servir de point de départ à la prédication paulinienne.
“ii Les deux passages évangéliques où se trouve l’expression 4 ce qui concerne Jésus » sont caractéristiques. Dans l’histoire de la femme à la perte de sang, Marc dit:
« Ayant entendu ce qui concerne Jésus, elle vint dans la
(1) C’est le sens que l’expression a évidemment dans Actes, 28, 15, (2) Sur cette question voir plus loin, ch. v et vr.
L'HYPOTHÈSE D'UN PRÉCHRISTIANISME y
foule et toucha son manteau par derrière, car, s’étaitelle dit, si je touche son manteau, je serai sauvée » (Mc, 5, 27-28). « Ce qui concerne Jésus » ne peut-être que le récit de ses miracles, qui fait espérer à la malade qu’elle aussi pourra obtenir sa guérison, Smith est bien obligé de reconnaître que tel est bien le sens du passage, mais il essaye d’écarter son témoignage en soutenant qu’il doit être mis au compte d’un reviseur de Mare (1). S'il avait été primitivement question de guérison, la femme aurait dit non pas : « je serai sauvée » mais: « je serai guérie».. Cette observation ne tient pas compte du fait que, dans de nombreux passages, «€ être sauvé » a exactement le même sens que «être guéri» (Me., 5, 23 ; 6, 56. Le., 8, 36.50). On trouve même l’expression « sauver une vie » opposée à « tuer » (Me., 3, 4. Le., 6, 9). Il n’y a là aucune impropriété d’expression, puisque, d’après la conception courante du temps, la maladie était due à l’action d’un démon dont le malade devait être délivré pour être guéri. La parole attribuée à la femme : « je serai sauvée » ne prouve donc pas qu "originairement il ait été question d'autre chose que de guérison.
Smith pense aussi que les mots « ayant appris ce qui concerne Jésus » ne peuvent appartenir au texte primaitif parce qu’ils n’ont d’équivalent ni dans Matthieu, ni dans Luc. Mais ces deux évangélistes donnent de la péricope une recension sensiblement plus brève que celle de Marc. La comparaison des trois récits conduit à penser que, comme c’est assez souvent le cas, il y a abréviation du récit par Matthieu et par Luc et non développement par Marc. Ce qui ne se trouve en effet que dans son récit est trop insignifiant pour qu’on puisse découvrir une raison qui l'aurait fait ajouter, tandis que le seul désir de condenser une narration assez ample suflit pour expliquer la forme qu’ils ont adoptée. Il n’est donc pas
(1) Sarre, D. vorchr, Jes., p. 5.
possible d’attribuer à un rédacteur secondaire la forme « ce qui concerne Jésus » prise dans le sens de « ce qu'avait fait Jésus ».
Le passage Le., 24, 19 n’est pas moins significatif, On connaît l’histoire des deux disciples qui, le lendemain de la mort de Jésus, regagnent Emmaüs en s’entretenant de ce qui vient de se passer. Jésus qu'ils ne peuvent encore reconnaître, les rejoint et chemine avec eux ; il leur demande de quoi ils parlent. L’un d’eux répond : «Tu dois être un étranger bien isolé à Jérusalem pourne pas savoir ce qui s’est passé ces jours-c1... l’affaire de Jésus de Nazareth » (rà mepi ‘Insoùd voù Natapnvod). L'affaire de Jésus de Nazareth ne peut être que la condamnation et le supplice du prophète en qui ils avaient mis leur espérance. Entendre l’expression comme se rapportant à une doctrine sur Jésus être divin, ne donnerait ici aucun sens, aussi Smith est-il obligé de supposer que la péricope a été l’objet d’un remaniement profond (1). Mais c’est là une conjecture qui ne repose sur rien et qui n’est formulée qu’à cause des exigences du système. |
L'expression « ce qui concerne Jésus » vise donc rh toire ou certaines parties de l’histoire de Jésus. Il n’y a. aucune raison de donner à cette expression un autre sens dans Actes, 18, 25. Il ne faut donc pas voir dans Apollos un Juif enseignant une forme de la doctrine sur Jésus qui ignore l’histoire évangélique mais un Chrétien qui ne connaît pas le baptême.
Si ce « diamant d’un prix inappréciable » est ainsi Ôôté à Smithles pierres qu'il a tenté de grouper autour de lui, pour en former une parure, perdent une grande partie de leur valeur. Nous ne sommes pas, pour cela, dispensé de les examiner (2).
(1) Suirn, D. vorchr, Jes., p. 4.
(2) Nous laissons provisoirement de côté le cas des disciples d’Éphèse sur lequel nous reviendrons plus loin, p. 77 5.
L'HYPOTHÈSE D'UN PRÉCHRISTIANISME 73
Il y a d’abord le cas de Simon le Magicien. Il est raconté dans Actes, 8, 9-13, que, quand Philippe vient évangéliser la Samarie, 1l rencontre un magicien du nom de Simon, jouissant d’une grande autorité sur la population qui le tenait pour « la grande puissance de Dieu ». Comme les autres Samaritains, Simon se convertit à la prédication de Philippe. Un peu plus loin, il est dit que, lorsque, à la venue de Pierre et de Jean, Simon constate que l’imposition des mains des apôtres confère le Saint Esprit, il offre de l’argent à Pierre pour recevoir le même pouvoir. Pierre repousse sa proposition avec indignation et prononce sur lui une malédiction. Simon demande alors aux apôtres de prier pour lui afin que son péché lui soit pardonné (3, 18-24).
Pour Smith, la rapidité de la conversion ‘de Simon et des Satis s’explique par le fait qu’ils étaient déjà gagnés à des idées très analogues à celles que prêchait Philippe. C’étaient donc déjà des Chrétiens, bien qu'ils fussent étrangers à la tradition que l’on prétend rattacher à un Jésus historique (1). Smith tire ici du texte tout autre chose que ce qu’il contient. Il y est question de la conversion de Simon et des Samaritains à l'Évangile prêché par Philippe (2) et non d’une fusion du groupe des Simonites avec l’Église représentée par Philippe, fusion qui aurait été déterminée par le fait qu’on aurait reconnu que c’étaient, en somme, les mêmes idées qui étaient professées de part et d’autre.
Il y a, dans la seconde partie du récit relatif à Simon, bien des éléments suspects. On y rencontre une théorie qui n’est pas primitive sur l’apostolat et l’imposition des mains et l’on. peut y voir, avec M. Meyer et M. Alfa-
{1} Suirs, D, vorchr. Jes., p. 11.
(2) Et rien n’indique que cette conversion ait été plus rapide que celle de païens étrangers à toute idée analogue à celle des Chrétiens.
ric (1), une fiction apologétique qui montre comment les missionnaires chrétiens escomptaient la conversion de la communauté simonienne et la préfiguraient par celle de Simon lui-même. La première partie de la notice a une tout autre valeur. Elle révèle l'existence en Samarie, au temps de la première mission, d’un gnosticisme préchrétien qui n’a peut être pas été sans exercer une sensible influence sur le développement de la pensée chrétienne (2). Mais cette gnose simonienne, pour autant que nous pouvons nous en fure une idée, n’est pas la doctrine préchrétienne
de Jésus qu’imaginent les mythologues, et qui aurait. q g gues, q
cousisté en un culte rendu à un personnage divin. Tout ce que nous savons de la gnose simonienne est l’idée de
lincarnation dans un homme, Simon, de la grande puis-
sance de Dieu (3). Ceci montre — et c’est une indication infiniment précieuse que certains théoriciens ne devraient pas perdre de vue — que l’idée d’une personne humaine en qui s’incarne un principe divin n’était nullement
étrangère au milieu dans lequel le christianisme est né.”
Nous ne reconnaissons pas non plus un adepte du pré=
christianisme dans le magicien Elymas ou Bar-Jésus, faux-prophète juif, que Paul rencontra à Paphos dans … l’entourage du proconsul Sergius Paulus (Actes, 13, 6-12).
Smith interprète le nom de Bar-Jésus dans le sens de « serviteur ou adorateur de Jésus » (4), sens qui serait
plausible si le nom de Jésus n’était pas attesté comme courant. Ce n’est que par un cercle vicieux, en postulant
(1) Meyer, Urspr. u. Anf., III, p. 291; Prosper ALraric, Christianisme …
et gnosticisme, Revue historique, t. CXLV, 1924, p. 45.
(2) Azrarrc, Revue historique, CXLV, 1924, p. 42-54.
(3) Il ne nous paraît pas possible d'admettre, comme on l’a supposé, que Simon pourrait avoir subi l'influence de l’enseignement de Jésus (comme le pense Meyer, Urspr. u. Anf., III, p. 278), encore moins celle du pauli-
nisme (comme l’admet Hannacx, Lehrbuch der Dogmengeschichte, 1,
Tübingen, 1909, p. 270, n. 1).
(4) Surre, D. vorchr, Jes., p. 16.
L'HYPOTHÈSE D'UN PRÉCHRISTIANISME 75
& priori que Bar-Jésus est un nom théophore, qu’il est possible de trouver dans l’épisode un argument en faveur d’un culte préchrétien de Jésus. Smith (1) fait aussi état de ce que le proconsul qui n’est pas encore initié à la prédication des apôtres demande à entendre d’eux « la parole de Dieu » (13, 7). Il est bien évident que les termes du récit sont à mettre au compte du rédacteur. Si le proconsul a vraiment manifesté le désir d’entendre Paul et Barnabas, ce n’est pas parce qu’il voyait en eux les prédicateurs d’une doctrine qu’il connaissait déjà, mais parce qu'ils se présentaient comme les porteurs d’un * message divin.
Le cas des exorcistes d’Éphèse (Actes, 19,13-20) qu’invoquent aussi les mythologues (2) n’a pas la portée qu’ils Jui prêtent. Impressionnés par les miracles de Paul à Éphèse, sept exorcistes juifs, fils d’un prêtre du nom de Skeuas, essayent de se servir de la formule dont il usait avec succès et adjurent des esprits en disant : « Je vous adjure par le Jésus que Paul prêche ». Mais l’esprit leur répond « Je connais Jésus et je sais qui est Paul, : mais vous, qui êtes-vous ? » et le possédé tombe sur les exorcistes et les maltraite (3). Le fait est sans portée quant à l’existence d’un culte préchrétien de Jésus. Il ne s’agit que de l’imitation par des gens du dehors d’une formule d’exorcisme dont on avait constaté la puissance. Il en est au moins ainsi dans le texte que nous lisons et rien n’autorise à supposer qu'il en ait été autrement dans la source.
D’après les mythologues, le christianisme n’aurait pas eu un foyer unique de rayonnement qui serait Jérusalem.
(1) Suiv, D. vorchr. Jes., p. 20.
(2) Suite, D. vorchr. Jes., p. 22.
(3) Il y a quelques incohérences dans le récit où il est question tantôt d’un démoniaque, tantôt de plusieurs, Elles paraissent venir de la fusion de deux récits parallèles et sont sans portée.
Il en aurait eu simultanément plusieurs. On aurait, après coup, effacé le souvenir de ce fait pour rattacher le christianisme à la prédication de Jésus. Cependant, on pourrait encore reconnaître que Chypre et la Cyrénaïque ont été des centres de rayonnement du christianisme entièrement indépendants de Jérusalem. D’après Actes, 11, 20, ce sont des hommes de Chypre et de Cyrène qui, les premiers, se sont mis, à Antioche, à prêcher l'Évangile à des païens (4). Mais nous savons, par Actes, 4, 36, qu'un cypriote qui devait dans la suite jouer un rôle important à Antioche fut, conquis à l'Évangile à Jérusalem et Actes, 6, 9 nous apprend que des gens appartenant à la synagogue des Affranchis (2), des gens de Cyrène, d'Alexandrie et d'Asie. s’élevèrent violemment contre Étienne, ce qui prouve que l'Évangile avait été prêché par lui dans cette synagogue. Il n’y à done aucune raison de penser que ce soit ailleurs qu’à Jérusalem ou dans les communautés issues de celle, de Jérusalem, que les Cypriotes et les Cyrénéens qui ont joué un rôle actif dans les premières missions, soient » devenus chrétiens. rK
Ceci s’applique aussi à ce Mnason « cypriote et disciple ancien » qui reçut Paul dans sa maison à son arrivée à Jérusalem (Actes, 21, 16) et en qui on a voulu voir aussi un adepte d’un culte préchrétien de Jésus (3). Bien que cypriote, il habitait Jérusalem et en disant que c'était un disciple ancien — nous sommes entre 56 et 58 — le rédacteur a voulu indiquer seulement qu’il était chrétien depuis longtemps.
(1) Surru, D. vorchr. Jes., p. 21. ; (2) Certains critiques pensent qu’au lieu de « des Affranchis », il faudrait, avec la catène arménienne, lire :« des gens de Lybie ». En grec la confusion entre les deux mots est paléographiquement très facile. (3) Suiru, D, vorchr. Jes., p. 22.