‹ JésusChapitre 22 sur 27 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

HACHIIfATlOR^ DBS ENHBIIIS DB l<8UI

Jésus passa Tautomne ^t une partie de l'hiver à Jérusalem. Cette saison y est assez froide. Le portique de Saioraon, avec ses allées couvertes, était le lieu où il se promenait habituellement. Ce portique se composait de deux galeries, formées par trois rangs de colonnes, et recouvertes d*un plafond en bois sculpté. 11 dominait la vallée de Cédron, qui était sans doute moins encombrée de déblais qu'elle ne Test aujourd'hui. L'œil, du haut du portique, ne mesurait pas le fond du ravin, et il semblait, par suite de l'inclinaison des talus, qu'un abîme s'ouvrît à pic sous le mur. L'autre côté de la vallée possédait déjà sa parure de somptueux tombeaux.

Quelques-uns des monuments qu'on y voit aujourd'hui étaient peut-être ces cénotaphes en l'honneur des anciens prophètes que Jésus montrait du doigt, quand, assis sous le portique, iLfoudroyait les classes officielles, qui abritaient derrière ces masses colossales leur hypocrisie ou leur vanité.

À la fin du mois de décembre, il célébra i Jérusalem la fête établie par Judas Macchabée en souvenir de la purification du temple après les sacrilèges d*Antiochus Épiphane. On l'appelait aussi la f fête des Lumières, » parce que, durant les huit journées de la fête, on tenait dans les maisons des lampes allumées. Jésus entreprit peu après un voyage eh, Pérée et sur les bords du Jourdain, c'est-â-dire dans les pays mêmes qu'il avait visités quelques années auparavant, lorsqu'il suivait l'école de Jean, et ot il avait lui-même administré le baptême. Il y recueillit, ce semble, quelques consolations, surtout à Jéricho. Cette ville, soit comme tète de route très-importante, soit à cause de ses jardins de parfums et de ses riches cultures, avait un poste de douane assez con- *sidérable. Le receveur en chef, Zachée, homme riche, désira voir Jésus. Gomme il était de petite taille, il monta sur un sycomore près de la route où devait passer le cortège. Jésus fut touché de cette naïveté d^un personnage considérable. Il voulut descendre chez Zadiée, au risque de produire du scandale. On murmura beaucoup, en effet, de le voir honorer de sa visite la

maison dun pécheur. En partant, Jésus déclara son hôte bon fils d'Abraham, et, comme pour ajouter au dépit des orthodoxes, Zachée devint un saint : il donna, dit-on, la moitié de ses biens aux pauvres et ré[>ara au double les torts qu'il pouvait avoir laits. Ce ne fut pas là, du reste, la seule joie de Jésus. Au sortir de la ville, le mendiant Bartimée lui fit beaucoup de plaisir en l'appelant obstinément « Fils de David, » ipioiqu on lui enjoignît de se taire. Le cycle des «liracles galiléens sembla un moment se rouvrir dans ce pays, que beaucoup d'analogies rattachaient aux provinces du Nord. La délicieuse oasis de Jéricho, alors bien arrosée, devait être un des endroits les plus beaux de la Syrie. Josèphe en parle avec la même admiration que de la Galilée, et l'appelle, conune cette dernière province, un « pays divin. f>

Jésus, après avoir accompli celte espèce de pèlerinage aux lieux de sa première activité prophétique, revint à son séjour chéri de Béthanie. L'exaspération de ses ennemis était à son comble. Dès lors, «n conseil fut assemblé par les chefs des prêtres, et dans ce conseil la « question fut nettement posée : c Jésus et le judaïsme pouvaient-ils vivre ensemble? » Poser la question, c'était la résoudre, et, sans être prophète, comme le veut révangélilste, le grand prêtre put très-bien prononcer son axiome sanglant : « Il est utile quV' W)mme meure pour tout le peuple, i

« Le grand prêtre de cette année, » pour prendre une expression du quatrième évangéliste, qui rend trèsbien rétat d'abaissement où se trouvait réduit le souverain pontificat, était Joseph Kaïapha, nommé par Valerius Gratus et tout dévoué aux Romains. Depuis que Jérusalem dépendait des procurateurs, la charge de grand prêtre était devenue une fonction amovible ; les destitutions s'y succédaient presque chaque année. Kaïapha, cependant, se maintint plus longtemps que les autres. Il avait revêtu sa charge Tan 25, et il ne la perdit que Tan 36. On ne sait rien de son caractère. Beaucoup de circonstances portent à croire que son pouvoir n était que nominal. A côté et au-dessus de lui, en effet, nous voyons toujours un autre personnage, qui paraît avoir exercé, au moment décisif qui nous occupe, un pouvoir prépondérant.

Ce personnage était le beau-père de Kaïapha, Hanan ou Annas, fils de Seth, vieux grand prêtre déposé, qui, au milieu de cette instnbilité du pontificat, conserva au fond toute l'autorité. Hanan avait reçu le souverain sacerdoce du légat Quirinius, l'an 7 de notre ère. 11 perdit ses fonctions Tan 14, à l'avènement de Tibère; mais il resta très-considéré. On continuait^à l'appeler « grand prêtre, » quoiqu'il fut hors de charge, et à le consulter sur toutes les cpiestions graves. Pendant cinquante ans, le pontificat demeura presque sans interruption dans sa . amille; cinq de ses fils revêtirent successivement cette

ne JÉSUS,

dignité, sans compter Kaîapha, qui était son gendre. Celait ce qu'on appelait la « famille sacerdotale, » comme si le sacerdoce y fût devenu héréditaire. Les grandes charges du temple leur étaient aussi presque toutes dévolues. Une autre famille, il est vrai, alternait avec celle de Hanan daiis le pontificat; c'était celle de Boëthus. Hais les Boélhusimf qui devaient l'origine de leur fortune à une cause assez peu honorable, étaient bien moins estimés de la bourgeoisie pieuse. Hanan était donc en rtSaiité le chef du parti sacerdotal. Kaïapha ne faisait rien que par lui ; on s'était habitué à associer leurs noms, et même celui de Hanan était toujours mis le premier. On comprend, en eiTet.que, sous ce régime de pontificat annuel et transmis à tour de rôle selon le caprice des procurateurs, un vieux pontife, ayant gardé le secret des traditions, vu se succéder beaucoup de fortunes plus jeunes que la sienne, et conservé assez de crédit pour faire déléguer le pouvoir à des pibrsonnes qui, selon la famille, lui étaient subordonnées, devait être un très-important personnage. Comme toute l'anstocratie du temple, il était sadducéen, f secte, dit Josèphe, particulièrement dure dans les jugements, i Tous ses fils furent aussi d'ardents perséculenrs. L'un d'euX) nommé comme son père Hanan, fit lapider Jacques, frère du Seigneur, dans des circonstances qui ne sont pas sans analogie avec la mort de Jésus. L'esprit 4e k famille était altier» audacieuxi autl; elle avait ee

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genre particulier de méchanceté dédaigneuse et sotimoise qui caraclé^rse la politique jui?e. Aussi âst-ce i^ur Hanan ei les siens que doit peser la responsabilité de tous les actes qui vont suivre. Ce fut Hanan (eu, si Tou veut, le parti qu il représentait) qui tua lésù^. Hanan fut Tacleur principal dans ce drame terrible, et, bietl plus que Piiate, il aurait dû porter le poids ded malédictions de rhitmanité.

C'est dans la bouche de Gaîphe cjue Véràngéliste tient ï placer le mot déckif qui amena la sentence de mort de Jésus. On supposait ()ue le grand prêtre possédait un certain don de propliétic; le mot devint ainsi pour la eommunouté chrétienne un oracle plein de senâ profonds. Hnis un tel mot, quel que soit c«lui qui Tait prononcé, (\it la pensée de tout le parti sacerdotal. Ce parti était fort opposé aui séditions populaires. Il cherchait à arrêter les enthousiastes religieux, prévoyant tveo raison que, par leurs prédications exaltées, ils amèneraient la ruine totale de la nation. Bien que Tagitation provoquée par Jésus n'eût rien de temporel, les prêtres virent eomme conséquence dernière de cette agitation une aggravation du joug romain et le rentersèment du temple, source de leurs richesses et de leurs honneurs. Certes, les causés qui devaient amener, trente-sept ans phrs tard, la ruine de Jérusalem étaient ailleurs que dans le cèiristianisme naissant. Elles étaient dans Jérusalem même, et non eu Galilée. Cependant on ne peut dii^e

SOS JfiSUS.

que le motif allégué, en cette circonstance, par les prêtres fût tellement hors de la vraisemblance, qu'il faille y voir de la mauvaise foi. En un sens général, Jésus, s*il réussissait, amenait bien réelleaient la ruine de la nation juive. Partant des principes admis d'emblée par toute l'ancienne politique, Hanan et Kaïapha étaient donc en droit de dire : « Mieux vaut la mort d'un homme que la ruine d'un peuple. » C'est là uu raisonnement, selon nous, détestable. Mais ce raisonnement a été celui des partis conservateurs depuis l'origine des sociétés humaines. Le « parti de l'ordre » (je prends cette expression dans le sens étroit et mesquin) a toujours été le même. Pensant que le dernier mot du gouvernement est d'empêcher lès émotions populaires, il croit faire acte de patriotisme en prévenant par le meurtre juridique l'effusion tumultueuse du sang. Peu soucieux de l'ave* nir, il ne songe pas qu'en déclarant la guerre à toute initiative, il court risque de froisser l'idée destinée à triompher un jour. La mort de Jésus fut une des mille applications de cette politique. Le mouvement qu'il dirigeait était tout spirituel; mais c'était un mouvement; dès lors les hommes d'ordre, persuadés que l'essentiel pour l'humanité est de ne point s'agiter, devaient empêcher l'esprit nouveau de s'étendre. Jamais on ne vit par un plus frappant exemple combien une telle conduite va contre son but. Laissé libre, Jésus se fût épuisé dans une lutte désespérée contre l'impossible. La haine

inintelGgente de ses ennemis décida du succès de son œuvre et mit le sceau à sa divinité.

La mort de Jésus fut ainsi résolue dès le mois de février ou le commencement de mars. Hais Jésus échappa encore pour quelque temps. Il se retira dans une ville peu connue, nommée Ephraïn ou Ëphron, du côté de Béthel, à une petite journée de Jérusalem. D y vécut quelques semaines avec ses disciples, laissant passer l'orage. Mais les ordres pour Tarrêter, dès qu'on le reconnaîtrait à Jérusalem, étaient donné». La solennité de Pâque approchait, et l'on pensait que Jésus» selon sa coutume» viendrait célébrer cette fête à Jérusalem.

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