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à la caisse des pauvres. Ce sentiment peu affectueux, qui semblait mettre quelque chose au-dessus de lui, mécontenta Jésus. Il aimait les honneurs; car les honneurs servaient à son but et établissaient son titre de fils de David. Aussi, quand on lui parla de pauvres, il répondit assez vivement : i Vous aurez toujours des pauvres avec vous ; mais moi, vous ne m^aurez pas toujours. » Et s'exaltant, il promit Timmortalité à la femme qui, en ce moment critique, lui donnait un gage d'amour.
Le lendemain (dimanche, 9 de nisan), Jésus descendit de Béthanie à Jérusalem. Quand, au détour de la route, sur le sommet du mont des Oliviers, il vit la cité se dérouler devant lui, il pleura, dit-on, sur elle, et lui adressa un dernier appel. Au bas de la montagne, à quelques pas de la porte, en entrant dans la zone voisine du mur oriental de la ville, qu'on appelait Bethphagé, sans doute à cause des figuiers dont elle était plantée, il eut encore un moment de satisfaction humaine. Le bruit de son arrivée s'était répandu. Les Ga- Bléens qui étaient venus à la fête en conçurent beaucoup de joie et hii préparèrent un petit triomphe. On lui amena une ânesse, suivie, selon l'usage, de son petit. Les Galiléens étendirent leurs plus beaux habits en guise de housse sur le dos de cette pauvre monture, et le firent asseoir dessus. D'autres, cependant, déployaient leurs vêtements sur la route et la jonchaieai
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de rameaux verts. La foule qui le précédait et le suivait, en portant des palmes, criait : « Hosanna au fils de David ! béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! n Quelques personnes même lui donnaient le titre de roi d'Israël, f Rabbi, fais-les taire, » lui dirent les pharisiens. — S'ils se taisent, les pierres crieront, » répondit Jésus, et il entra dans la ville. Les Hiérosolymites, qui le connaissaient à peine, demandaient qui il était : « C'est Jésus, le prophète de Nazareth en Galilée, • leur répondait-on. Jérusalem était une ville d'environ 50,000âmes. Un petit événement, comme l'entrée d'un étranger quel* que peu célèbre, ou l'arrivée d'une bande de provinciaux, ou un mouvement du peuple aux avenues de la ville, ne pouvait manquer, dans les circonstances ordinaires, d'être vite ébruité. Mais, au temps des fêtes, la confusion était extrême. Jérusalem, ces jours-là, appartenait aux étrangers. Aussi est-ce parmi ces derniers que l'émotion paraît avoir été la plus vive. Des prosélytes parlant grec, qui étaient venus à la fête, furent piqués de curiosité, et voulurent voir Jésus. Us s'adressèrent à ses disciples ; on ne sait pas bien ce qui résulta de cette entrevue. Pour Jésus, selon sa coutume, il alla passer la nuit à son cher village de Béthanie. Les trois jours suivants (lundi, mardi, mercredi), il descendit pareillement à Jérusalem; après le coucher du soleil, il remontait soit à Béthanie, soit aux fermes du flanc ocdd^utal du mont des Oliviers, où il avait beaucoup d'amis.
Une grande tristesse parait, en ces dernières journées, avoir rempli Tâme, d'ordinaire si gaie et si sereine, de Jésus. Tous les récits sont d'accord pour lui prêter avant son arrestation un moment d'hésitation et de trouble, une sorte d'agonie anticipée. Selon les uns, il se serait tout à coup écrié : « Mon âme est troublée. * Père, sauve-moi de cette heure! » On croyait qu'une voix du ciel à ce moment se fit entendre; d'autres disaient qu'un ange vint le consoler. Selon une version très-répandue, le fait aurait eu lieu au jardin de Gelhsémani. Jésus, disait-on, s'éloigna à un jet de pierre de ses disciples endormis, ne prenant avec lui que Géphas et les deux fils Zébédée. Alors il pria la face contre terre. Son âme fut triste jusqu'à la mort; une angoisse terrible pesa sur lui; mais la résignation à la volonté divine l'emporta. Ce qu'il y a de certain, c'est que, durant ses derniers jours, le poids énorme de la mission qu'il avait acceptée* pesa cruellement sur Jésus. La nature humaine se réveilla un moment. Il se prit peut-être à douter de son œuvre. La terreur, l'hésitation s'emparèrent de lui et le jetèrent dans une défaillance pire que la mort. L'homme qui a sacrifié à une grande idée son repos et les récompenses légitimes de la vie éprouve toujours un moment de retour triste, quand l'image de la mort se présente à lui pour la première fois et cherche à lui persuader que tout est vain. Peut-être quelquesuns de ces touchants souvenirs que 'x^nservent les âmes
les plus fortes, et qui par moments les percent comme un glaive, lui vinrent-ils à ce moment. Se rappela-t-il les claires fontaines de la Galilée, où il aurait pu se rafraîchir; la vigne et le figuier spus lesquels il aurait pu s'asseoir ; les jeunes filles qui auraient peut-être consenti à Taimer? Maudit-il son âpre destinée, qui lui avait interdit les joies concédées à tous les autres? Regretta-t-il sa trop haute nature, et, victime de sa grandeur, pleurat-il de n être pas resté un simple artisan de Nazareth? On rigaore. Car tous ces troubles intérieurs restèrent évidemment lettre dose pour ses disciples. Ds n'y comprirent rien, et sujppléèrent par de naïves conjectures à CQ qu'il y avait d'obscur pour eux dans la grande âme de leur maître. Il est sûr, au moins, que sa nature divine reprit bientôt le dessus. Il pouvait encore éviter la mort; il ne le voulut pas. L'amour de son œuvre l'emporta. Il accepta de boire le cah'ce jusqu'à la lie. Désormais, en effet, Jésus se retrouve tout entier et sans nuage. Les subtilités du polémiste, la crédulité du thaumaturge et de l'exordste sont oubliées. Il ne reste que le héros incomparable de la Passion, le fondateur des droits de la conscience libre, le modèle accompli que toutes les âmes souQrantes méditeront pour se fortifier et se consoler.
Le triomphe de Bethphagé, cette audace de provinciaux, fêtant aux portes de Jérusalem l'avènement de leur roi-messie, acheva d'exaspérer les pharisiens et
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l'aristocratie du temple. Un nouveau conseil eut lieu le mercredi (12 de nisan), chez Joseph Kaïapha. L'arrestation immédiate de Jésus fut ré^ Joe. Un grand sentir ment d'ordre et de police conseï fatrice présida à toutes les mesures. Il s'agissait d'évité rnn esclandre^ Conune la fête de Pâi^ue^ qui eommeD( iil cette année le vendredi soir, était un moment d'e icombrement et d'exaU tation, on résolut de devancer ncB jours-li. Jésus éta^ populaire ; on craignait une éi /ueiite. L'arrestation &yt donc fixée au lendemain jeudi, (m résolut aussi de ne pas s'emparer de lui dans le templi^, où il venait tous les jours, mais d'épier ses habitudos, pour le saisir da»i quelque endroit secret. Les agemis des prêtres sondèrent les disciples, espérant obtenir des renseignements utiles de leur faiblesse ou de leur simplicité. Ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient dans Juda de Kerioth. Ce malheu* reux, par des motifs impossibles à expliquer, trahit son maître, donna toutes les indications nécessaires, et se chargea même (quoiqu'un tel excès de noirceur soit à peine croyable) de conduire la brigade qui devait opérer l'arrestation. Le souvenir d'horreur que la sottise ou la méchanceté de cet homme laissa dans la tradition chrétienne a dû introduire ici quelque exagération. Juda jusque-là avait été un disciple comme un autre; il avait même le titre d'apôtre. La légende, qui ne veut que des co*i!eurs tranchées, n'a pu admettre dans 1^ cénacle que onze saints et un réprouvé. La réalité ne procède poini
par catégories si absolues. L*avarice, que les synoptiques donnent pour motif au crime dont il s'agit, ne suffit pas pour l'expliquer. Il serait singulier qu'un homme qui tenait la caisse et qui savait ce qu'il allait perdre par la mort du chef, eût échangé les profits de son emploi contre une très-petite somme d'argent. Juda avait-il été blessé dans son amour-propre par la semonce qu'il reçut au diner de Béthanie? Gela ne suffit pas encore. Jean voudrait en faire un voleur, un incrédule depuis le commencement, ce qui n'a aucune vraisemblance. On aime mieux croire à qudque sentiment de jalousie, à quelque dissension intestine. La haine particulière que Jean témoigne contre Juda confirme cette hypothèse. D'un cœur moins pur que les autres, Juda aura pris» sans s'en apercevoir, les sentiments étroits de sa charge. Par un travers fort ordinaire dans les fonctions actives, il en sera venu à mettre les intérêts de la caisse au-dessus de l'œuvre même à laquelle, elle était destinée. .L'administrateur aura tué l'apôtre. Le murmure qui lui échappe à Béthanie semble supposer que parfois il trouvait que le maître coûtait trop cher à sa famille spirituelle. Sans doute cette mesquine économie avait causé dans la petite société bien d'autres froissements.
Chaque minute, à ce moment, devient solennelle et a compté plus que des siècles entiers dans Fhistoire de l'humanité. Nous sommes arrivés au jeudi, 15 de nisan (2 avril). C'était le lendemain soir que commençait la
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fête de Pâque, par le festin où Ton mangeait l'agneau. La fête se continuait les sept jours suivants, durant lesquels on mangeait les pains azymes. Le premier et le dernier de ces sept jours avaient un caractère particulier de solennité. Les disciples étaient déjà occupés des préparatifs pour la fête. Quant à Jésus, on est porté à croire qu'il connaissait la trahison de Juda, et qu'il se doutait du sort qui Tattendait. Le soir, il fit avec ses disciples sou dernier repas. Ce n'était pas le festin rituel de la Pâque, ccmune on Fa supposé plus tard, en commettant une erreur d'un jour; mais pour l'Église, primitive, le souper de jeudi fut la vraie Pâque, le sceau de l'alliance nouvelle. Chaque disciple y rapporta ses plus chers souvenirs, et une foule de traits touchants que chacun gardait du maître furent accumulés sur ce repas, qui devint la pierre angulaire de la piété chrétienne et le point de départ des plus fécondes institutions.
Nul doute, en eflet, que l'amour tendre dont le cœur de Jésus était rempli pour la petite Église qui l'entourait n'ait débordé à ce moment. Son âme sereine et forte se trouvait légère sous le poids des sombres préoccupations qui l'assiégeaient. Il eut un mot pour chacun de ses amis. Deux d'entre eux, Jean et Pierre, surtout, furent l'objet de tendres marques d'attachement. Jean (c'est lui du moins qui l'assure) était couché sur le divan, à cdté de Jésus, et sa tête reposait sur la poitrine du
maître. Vers la fin du repas, le secret qui pesait sur le cœur de Jésus faillit lui échapper. « En vérité, dit-il, je vous le dis, un de vous me trahira. » Ce fut pour ces hommes naïfs un moment d'angoisse ; il se regardèrent les uns les autres, et chacun s'interrogea. Juda était présent; peut-être Jésus, qui avait depuis quelque temps des raisons de se défier de lui, chercha-t-il parce mot à tirer de ses regards ou de son maintien embarrassé Taveu de sa faute. Mais le disciple infidèle ne perdit pas contenance; il osa même, dit-on, demander comme les autres : « Seraîtrce moi, rabbi? »
Cependant, Tâme droite et bonne de Pierre était à la torture. 11 fit signe à Jean de tâcher de savoir de qui le maître parlait. Jean, qui pouvait converser avec Jésus sans être entendu, lui demanda le mot de cette énigme. Jésus, n'ayant que des soupçons, ne voulut prononcer aucun nom ; il dit seulement à Jean de bien remarquer celui à qui il allait offrir du pain trempé. En même temps , il trempa le pain et ToflVit à Juda: Jean et Pierre seuls eurent connaissance du fait. Jésus adressa a Juda quelques paroles qui renfermaient un sanglant reproche, mais ne furent pas comprises des assistants. On crut que Jésus lui donnait des ordres pour la fête du lendemain, et il sortit.
Sur le moment, ce repas ne frappa personne, et, à part les appréhensions dont le maître fit la confidence à ses disciples, qui ne comprirent qu'à demi, il ne s'y
passa rien d'extraordinaire. Mais, après la mort de Jésus, on attacha à cette soirée un sens singulièrement solennel, et l'imagination des croyants y répandit une teinte de suave mysticité. Ce qu'on se rappelle le mieux d'une personne chère, ce sont ses derniers tenvps. Par une illusion inévitable, on prête aux entretiens qu'on a eus alors avec elle un sens qu'ils n'ont pris que par la mort; on rapproche en quelques heures les souvenirs de plusieurs années. La plupart des disciples ne virent plus leur maître après le souper dont nous venons de parler. Ce fut le banquet d'adieu. Dans ce repas, ainsi que dans beaucoup d'autres, Jésus pratiqua son rite mystérieux de la fraction du pain. Comme on crut de bonne heure que le repas en question eut lieu le jour de Pâque et fut le festin pascal, l'idée vint naturellement que l'institution eucharistique se fit à ce moment suprême. Parlant de l'hypothèse que Jésus savait d'avance avec précision le moment de sa mort, les di&ciples devaient être amenés à supposer qu'il réserva pour ses dernières heures une foule d'actes importants. Comme, d'ailleurs, une des idées fondamentales des premiers chrétiens était que la mort de Jésus avait été un sacrifice, remplaçant tous ceux de l'ancienne Loi, la « Cène, » qu'on sopposait s'être passée une fois pour toutes la veille de la Passion, devbt le sacrifice par excellence, l'acte constitutif de la nouvelle alliance, le signe du sang répandu pour le salut de ioui , Le paii^ et le vin, mis en rapport
avec la mort eIle*mSme, furent ainsi l'image du Testament nouveau que Jésus avait scellé de ses souffrances, la commémoration du sacrifice du Christ jusqu'à son avènement.
Un haut sentiment d'amour, de concorde, de charité, de déférence mutuelle animait, du reste, les souvenirs qu'on croyait garder des dernières heures de Jésus. C'est toujours Tunité de son Église, constituée par lui ou par son esprit, qui est Tâme des symboles et des discours que la tradition chrétienne fit remonter à ce moment sacré, c Je vous donne un commandement nouveau, disait-il : c'est de vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés. Le signe auquel on connaîtra que vous êtes mes disciples, sera que vous vous aimiez. Je ne vous appelle plus des serviteurs, parce que le serviteur n'est pas dans la confidence de son maître; mais je vous appelle mes amis, parce que je vous ai communiqué tout ce que j'ai appris de mon Père. Ce que je vous ordonne, c'est de vous aimer les uns les autres. » A ce derm'er moment, quelques rivalités, quelques luttes de préséance se produisirent encore. Jésus fit remarquer que, si lui, le maître, avait été au milieu de ses disciples comme leur serviteur, à plus forte raison devaient-ifs se subordonner les uns aux autres. Selon quelques-uns, en buvant le vin, il aurait dit : « Je ne goûterai plus de ce fruit de la vigne jusqu'à ce que je le boive nouveau av«c TOUS dans le royaume de mon Père, i Seloa
d^aotres, 9 l«ur aurait promis bientôt un festin céleste où ils seraient assis sur des trônes à ses côtés.
n semble que, vers la fin de la soirée, les pressentiments de Jésus gagnèrent les disciples. Tous sentirent qu'un grave danger menaçait le maître et qu*on touchait à une crise. Un moment Jésus songea à quelques précautions et parla d'épées. Il y en avait deux dans la compagnie, c C'est assez, » dit-il. Il ne donna aucune fuite à cette idée; il vit bien que de timides provinciaux ne tiendraient pas devant la force armée des grands pouvoirs de Jérusalem. Céphas, [jein de cœur et se croyant sûr de lui-même, jura qu'il irait avec lui en prison et à la mort. Jésus, avec sa finesse ordinaire, lui exprima quelques doutes. Selon une tradition, qui remontait probablement à Pierre lui-même, Jésus l'assigna au chant du coq. Tous, comme Céphas, jurèrent qu'ils ne faibliraient pas.