CHAPITRE V
C'a toujours été, on le sait, le point vulnérable de Y Histoire des origines du christianisme. Depuis quatorze ans, Téminent critique a beaucoup varié sur ce problème d'histoire littéraire. C'est qu'il est de ces savants de bonne foi qui, apprenant tous les jours, n'hésitent point à reconnaître dans la vérité d'hier l'erreur d'aujourd'hui, et pratiquent largement la méthode ancienne des retractationes. Bien qu'il ait toujours rejeté les discours du quatrième Évangile,
il avait commencé par en traiter les récits avec une faveur marquée. Cet étrange parti pris étonna tout le monde en Allemagne et en Hollande, car on s'accordait, bien avant 1863, à considérer l'Évangile johannique comme dénué de tout caractère historique.
Aujourd'hui M. Benan pense « qu'il est probable qu'aucune partie de l'Évangile qui porte le nom de Jean n'a été écrite soit par lui, soit par tel ou tel de ses disciples de son vivant. » Mais il persiste à croire que cet Évangile reproduit, au moins comme un écho, les récits que le vieil apôtre aimait à faire de la vie de son maître. Dans ces récits, ainsi que dans l'Évangile, il se donnait volontiers la première place. Sa manière de raconter la vie de Jésus était très-différente de celle de Pierre et des judéo-chrétiens de la Batanée; mais il n'a jamais compris les théories trans-
cendantes qui commençaient à se répandre autour de lui, en Asie, sur l'identité de Jésus et du Logos.
Pourquoi^ dans cette dernière hypothèse, qui nous paraît inattaquable, a-t-on mis précisément sous le nom du fils de Zébédée ces théories transcendantes? Parce que, répond M. Renan, Jean semble avoir été c< prédestiné à être exploité par les auteurs de pièces supposées ! » Exploité ! Quelle destinée pour l'apôtre que Jésus aimait ! H paraît, en effet, que dans le monde de Tapôtre, à Ephèse, il y avait « peu de bonne foi » et beaucoup de « charlatanisme : » c'était, nous dit-on, un nid d'intrigues pieuses.
Quant à Jean , on nous le représente comme un vieillard a dont la tête était peut-être affaiblie, et qui se trouvait à la disposition de ceux qui le soignaient. » On conçoit donc qu'un disciple, avant ou après la mort de
cetapôtre en démence^ ne se soit pas fait scrupule de parler en son nom. Voilà quel est, en 1878, le sentiment de M. Renan sur l'origine du quatrième Évangile. Nous espérons que rhistorien des Origines du christianisme n'en restera pas là; il a franchi plus de la moitié de la carrière, il ira jusqu'au terme ; il rejettera tout à fait, avec la prétendue origine johannique, directe ou indirecte, dé cet Évangile, la fable du séjour de l'apôtre Jean à Éphèse.
Cette fable, en effet, doit partager la fortune du livre qui lui a donné naissance. On la voit naître et grandir quand, à l'époque de Polycrate et d'Irénée, l'authenticité apostolique de rÉvangile sorti d'Éphèse est reçue de toute la chrétienté. On commence à parler d'un apôtre qui avait survécu de longs jours dans cette métropole de l'Asie. Jusque-là, aucune trace de cette légende. Ni
Justin, dans sa dispute à Éphèse * avec le Juif Tryphon, ni l'Épître dite de Polycarpe, ni les Épîtres pseudo-ignatiennes, ni Hégésippe, ni Papias, ni aucun personnage de l'Église d'Asie, soit contemporain, soit du deuxième siècle, ne disent un seul mot du séjour de Tapôtre Jean à Éphèse. Papias, Và^X^Xoç àytfip^ si diligent à recueillir de la bouche des anciens les traditions apostoliques, en particulier celles de l'Église d'Éphèse, n'a pas connu d'apôtre Jean en Asie Mineure.
Bien plus, George Hamartolos lisait encore au neuvième siècle, dans l'œuvre du vieil évêque d'Hiérapolis, en Phrygie, que le fils de Zébédée avait été tué par les Juifs, — partant en Palestine, non à Ephèse :
na7c(aç Iv T^) hrjré^t^ Xoyw twv xupiaxSv Xo^icov cpaoxst
C'est environ un siècle après l'événement
* Eus. H. E., IV, 18.
qu'on rencontre la tradition du séjour de Jean à Éphèse. Comme Pierre à Rome, Jean ne serait venu en Asie qu'après Paul. M. Renan a même admis, dans Y Antéchrist, que Jean était venu à Rome, et, plus heureux que Pierre, avait échappé à la prétendue persécution de Néron contre les chrétiens.
En d'autres termes, et conformément à une tradition d'après laquelle Jean aurait été plongé dans l'huile bouillante, vers l'endroit où exista plus tard la porte Latine, l'apôtre aurait été imprégné d'huile ou de quelque autre substance imflammable, pour servir, lui aussi, comme les autres chrétiens, de flambeau vivant. Soit oubli , soit négligence, les allumeurs de la fête de nuit auraient omis de faire flamber cette torche, et le Galiléen aurait été sauvé ! Ce roman comique eût bien amusé Néron, qui, sans doute, n'a jamais entendu parler de Jésus.
Je répète que c'a été simplement pour apaiser la rumeur publique que ce César à livré les chrétiens aux supplices dans des fêtes d'un caractère expiatoire. Les uns, couverts de peaux de bêtes fauves, périrent dans Farène, déchirés par des chiens; d'autres furent mis en croix; d'autres, enfin, revêtus de tuniques trempées dans l'huile, la poix ou la résine, servirent à l'illumination des jardins. La rumeur qui accusait les chrétiens de Fincendie de Rome n'était pas dénuée de toute apparence. A Fégard de Rome, les Juifs et les chrétiens étaient des « incendiaires de désir. » En fait, on n'a aucune preuve que cet incendie ait été allumé par des chrétiens ou par des païens. Les supplices des chrétiens, il faut bien le reconnaître, furent ceux qu'on infligeait d'ordinaire, en pareille occurrence, aux personnes de cet état. Presque tous les chré-
tiens arrêtés étaient des humiliores^ ou gens de rien. Les lois romaines voulaient qu'ils fussent livrés aux bêtes ou brûlés vifs. On ne tranchait la tête qu'aux honestiores. Les chrétiens étant accusés d'avoir brûlé Rome, on les brûla vifs comme incendiaires : c'est ce qu'on appelait la iunica molesta.
Le plus exact et le plus grave des historiens romains, Suétone et Tacite, n'ont pas une parole de blâme pour les supplices infligés aux chrétiens en cette circonstance. Ils les rangent, au contraire, parmi les mesures louables du règne de Néron. Suétone dit simplement que les chrétiens, « espèce d'hommes infectés de superstitions nouvelles et dangereuses, » furent livrés aux supplices (Néron, 16). Tacite rapporte que le César fit souffrir les tortures les plus raffinées ce à une classe d'hommes détestés pour leurs abominations et que le vulgaire
appelait chrétiens. Ce nom, continue Tacite, leur vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Pontius Pilatus. Réprimée un instant, cette exécrable superstition se débordait de nouveau, nonseulement dans la Judée, où le fléau avait sa source, mais dans Rome même, où tout ce que le monde enferme d'infamies et d'horreurs afflue et trouve des partisans. On saisit d'abord ceux qui avouaient leur secte; et, sur leurs révélations, une grande multitude d'autres {multitudo ingem)^ qui furent bien moins convaincus d'incendie que de haine pour le genre humain ^ »
Odium humani generis : ce mot terrible de Tacite résume admirablement l'opinion commune des anciens sur les Juifs et les chrétiens. Quelle idée, en effet, pouvaient
* Ann., XV, 44.
avoir de pareilles gens, je ne dis pas un philosophe comme Sénèque, un fin lettré comme Pétrone, un savant comme Pline l'Ancien, mais un homme instruit ou simplement cultivé? Comment un Komain capable de goûter Cicéron ou Horace auraitil pu voir autre chose que des fanatiques de la pire espèce dans ces gens mélancoliques et sombres, étrangers à toute politesse et à toute élégance, parlant un mauvais grec, jetant à la dérobée des regards haineux sur tout ce qui les entourait, sur les spectacles, sur les pompes des temples et les triomphes des armées; se rassemblant en de secrets conventicules pour jeter Fanathème sur cette société dont ils n'étaient que d'inutiles parasites, et pour se répéter à satiété, avec un entêtement ridicule, que Satan était le roi du monde, que Jésus allait bientôt venir, et que, pendant mille ans, il régnerait à
Jérusalem sur les ruines de Fempire romain !
Quoi qu'ils fissent, les païens ne pouvaient guère s'empêcher de rire de toutes ces imaginations grotesques. Si les magistrats tenaient ces sectaires pour de dangereux ennemis de TÉtat, partant les décimaient ou les déportaient, les bons bourgeois de Pouzzoles ou de Rome se contentaient de couvrir de caricatures peu édifiantes les murs des lieux où se réunissaient les confrères, et à représenter leur dieu Jésus sous la forme d*un dieu à tête d'âne.
L'exil de Jean à Pathmos est une autre fable, née d'une interprétation erronée d'un passage de V Apocalypse (I, 9). Eusèbe, qui croit sans y croire que YÂpocalypse est de l'apôtre, ne manque pas de parler, au quatrièms siècle, après Irénée et Clément d'Alexandrie, de cet exil de l'Evangéliste à Pathmos ; seulement il le place vers la '
fin du règne de Domitîen. Or, s'il est un livre du Nouveau Testament qui soit daté avec une certitude absolue, c'est V Apocalypse, écrit sous Galba, deux ans avant la destruction de Jérusalem, laquelle eut lieu en 70. Voilà un exemple de la sûreté d'information qui distingue les historiens de l'Église.
La légende du séjour de l'apôtre Jean à Éphèse forme le pendant de celle du mar-tyre de saint Pierre à Rome. Polycrate et Irénée témoignent que Polycarpe avait invoqué l'autorité de Jean, a le disciple du Seigneur, » ainsi que celle des « autres apôtres,» touchant l'époque delà célébration de la Pâque. Mais, comme l'ont très-bien vu Keim, Wittichen, Holtzmann, Scholten, le maître de Polycarpe a fort bien pu être un (t disciple du Seigneur » du nom de Jean, sans avoir été l'apôtre. Polycarpe avait été
en rapport avec un Jean qui avait connu personnellement le Seigneur, voilà tout ce qui ressort des lointains souvenirs de jeunesse d'Irénée.
L'évêque de Lyon nomme d'ordinaire le Jean de Polycarpe tout à fait comme Papias nomme celui qu'il avait vu et entendu :
6 Tou Kop(ou fi-aôYiT^ç. H u'est pas douteux qu'Irénée et Polycrate aient tenu ce Jean pour l'apôtre, car le premier au moins n'en connaissait qu'un seul qui avait enseigné à Éphèse comme successeur de Paul, écrit l'Apocalypse et l'Évangile, et était mort dans un grand âge, sous Trajan. Mais il y avait encore en Asie Mineure, comme l'atteste Papias, un autre Jean, Presbytères Joannesy qui passait, aux yeux de la seconde génération chrétienne, pour un « disciple du Seigneur, » et qui finit par être mis au rang des apôtres. Ainsi s'explique la con-
fusion commise par Polycrate etparirénée.
Qu'on songe que, dans la tradition, il y avait deux Jean, deux judéo-chrétiens, qui, venus également très-âgés en Asie Mineure, y seraient morts vers cent ans, et auraient été enterrés à Éphèse, ainsi que l'attestaient leurs tombeaux ! Le nom, Tâge, l'époque, les lieux, les actions, les doctrines mêmes de ces Sosies seraient identiques ! Ajoutez que les souvenirs de jeunesse d*Irénée relatifs à Polycarpe s'étaient si affaiblis avec les années, que, dans l'épître à Florinus, peut-être authentique, il parle de Jean comme s'il avait été l'auteur de l'Évangile du Logos- Or, Polycarpe, dont Irénée essaie de se rappeler les entretiens, ne connaissait pas le quatrième Évangile ; il n'a donc pu tenir le langage qu'on lui prête. On a ici la preuve que les souvenirs anciens et les souvenirs
récents de l'évêque se confondaient étrangement. En somme, le Jean qu'Irénée nous présente comme millénaire est identique, non-seulement avec celui de Papias, qui nous est dépeint sous les mêmes couleurs, mais avec celui de V Apocalypse. On sait les efforts que firent, dès le troisième siècle, une partie des Pères de l'Église grecque pour attribuer V Apocalypse au presbytre Jean.
L'examen critique et philologique auquel Denys d'Alexandrie soumit ce texte, qu'il compare à celui du quatrième Évangile canonique, est un modèle de bonne discussion savante.
Ce presbytre Jean, né peut-être vers Fan 20, aurait encore « pu voir le Seigneur, »
dont la mort arriva au plus tôt en 35. C'est lui, et non pas le fils de Zébédée, qui, après l'apostolat de Paul en Asie, y aurait répandu les doctrines judéo-chrétiennes, en par-
ticulier celles des millénaires, qui font de V Apocalypse un livre bien plus juif que chrétien, « le livre par excellence de l'orgueil juif. »
Plus tard, l'Église, qui, comme toutes les institutions humaines, et sous peine de périr, dut concilier dans son sein des doctrines contraires, oublia, en Asie comme à Rome, les luttes intestines deschrétiens helléniques avec les judéo-chrétiens. Après avoir concilié les doctrines, elle réconcilia les apôtres, elle plaça Jean à côté de Paul en Asie, comme elle avait réuni Pierre et Paul dans la ville éternelle.