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CHAPITRE IV

Si, comme il y a lieu de l'espérer, on parvient un jour à reconstituer le proto-Marc dont parle Papias, en isolant les éléments premiers des combinaisons secondaires et tertiaires où ils se trouvent masqués dans notre second Évangile, le Jésus qui en sortira apparaîtra de plus en plus comme un thaumaturge. Les miracles sont la partie maîtresse de cet Évangile. Les guérisons merveilleuses qu'y opère le prophète juif sont

entourées de mystère. Jésus défend à ceux

qui sont l'objet de ses faveurs de les révéler. Le sentiment qu'il inspire le plus autour de lui, c'est la crainte ; les gens, effrayés de ses prodiges, viennent le supplier de s'éloigner de leurs frontières. Lui-même, loin de rendre la vue aux aveugles, la raison aux possédés, etc., avec la divine aisance d'un Dieu qui domine toutes les puissances du ciel et de la terre, il lutte péniblement avec la nature et s'y prend à plusieurs fois avant de la dompter.

Qu'on songe au démoniaque de Gadara, V, 1-20; à l'épileptique, IX, 14-29 (un chefd'œuvre d'observation, que ne désavouerait pas le Tlepl Upyîç voudou de la collection hippocratique); surtout à l'aveugle de Bethsaïde, VIII, 22-26. Jésus emmène celui-ci hors du bourg, lui crache dans les yeux et lui impose les mains.— Vois-tu? — Je vois marcher des hommes, répond l'aveugle, mais comme si

c'étaient des arbres. Jésus lui met une seconde fois les mains sur les yeux, et Taveugle voit enfin. On a remarqué que le Nazaréen opère ici ses miracles au moyen de formules araméennes qui ont un air cabalistique.

Ah ! nous sommes bien loin de Fidylle de Galilée, et ce vrai frère de Jacques ne connaît ni les gais sourires, ni les doux propos, ni la grâce fine et charmante du naïf villageois que l'on sait! « On ne saurait le nier, confesse l'auteur des Origines du christianisme^ Jésus sort de cet Évangile, non comme le délicieux moraliste que nous aimons, mais comme un magicien terrible. r> Cela ne tirerait guère à conséquence s'il en était du second Évangile canonique comme du quatrième; mais on doit reconnaître chez Marc, au moins pour les faits, le seul document authentique de la vie de Jésus.

Au point de vue psychologique, l'Évangile de Marc est également bien supérieur aux deux autres synoptiques. Dès que Ton connaît rétat des esprits en Judée, de l'époque asmonéenne à celle de la destruction de Jérasalem par Titus, on se persuade facilement que , s'il n'avait pas accompli de miracles, Jésus n'aurait eu aticune action sur les foules. S'il n'avait fait que prêcher une morale élevée comme celle du Sermon sur la montagne, il aurait pu laisser au peuple qui fréquentait les synagogues un souvenir aussi pur que celui de Hillel; il n'aurait point laissé d'Église.

Jésus fut thaumaturge ou il ne fat rien.

Aux Juifs de ce temps il fallait des miracles, comme il en faut aux catholiques de notre époque. Et, de fait, il ne se passait guère de jour qui n'eût son miracle. Le Talmud prescrit la prière que chacun doit

faire quand il lui arrive des « miracles particuliers. » D'ailleurs ce n'est pas seulement Jésus qui accomplit des prodiges : les gens de sa famille, ses disciples eurent le pouvoir d'en faire. C'est à ces divins signes que le peuple reconnaissait les prophètes et qu'il se convertissait. M. Kenan, qui voudrait bien détourner les yeux de ce « Juif étroit, » a été forcé d'avouer que les guérisons miraculeuses et les exorcismes magiques au nom de Jésus furent le plus grand moyen de conversion employé par ses disciples ^ . Il cite un judéo-chrétien de Galilée, Jacob de Caphar- Schekania, qui, à l'instar de Jacques, frère

* I Cor., 1, 22; II, 4-5 ; II Cor., XII, 12 ; I Thess., 1, 5 ; II Thess., II, 9; Gai, III, 5 ; Rom., XV, 18-19. S'il avait ^uffl de toucher la robe de Jésus pour être guéri, Tomhre seule de Pierre .opérait maintenant le même miracle. Les gens du peuple, à Jérusalem, portaient les malades sur les places et dans les rues par lesquelles devait passer l'apôtre, afin que ce prodige s'accomplît. ictes,v 12-16; IX, 32-35.

du Seigneur, pratiquait la médecine spirituelle, et prétendait guérir les morsures de serpent par le nom de Jésus. Bien plus, jusqu'au troisième siècle au moins, les médecins juifs eux-mêmes continuèrent à opérer des guérisons au nom de Jésus.

La croyance au miracle et au surnaturel, surtout aux guérisons merveilleuses, était alors générale dans le monde. La doctrine si fermement établie par l'auteur du traité sur les Airs, les Eaux et les Lieux et sur la Maladie sacrée, le principe hippocratique, que toutes les maladies sont naturelles, avait sombré depuis des siècles dans le naufrage de la science grecque. Combien restait-il d'hommes, à l'époque de Jésus, même parmi les plus instruits, qui fussent convaincus de la vérité de cette grande parole d'Aristote: « Eien n'arrive contrairement à la

nature * ? » Toutefois on ne saurait admettre que, plus encore que les Juifs, les Koûiains fussent dupes de ces illusions.

Ce n'est point sans surprise qu'on a vu M. Renan citer, après tant d'autres théologiens, les miracles de Vespasien à l'appui de cette prétention, plus apologétique au fond qu'elle n'en a l'air. C'est même la seule excuse que l'historien a dû trouver à ses propres yeux, car il parle quelque part de la « gaieté sceptique » de cet excellent souverain. Bien loin d'avoir été un thaumaturge comme Jésus et les autres chefs de sectes de cette basse époque, Vespasien a repoussa d'abord avec moquerie » les deux Égyptiens superstitieux d'Alexandrie, et ce ne fut qu'après avoir pris l'avis des médecins sur la curabilité possible des maux

' Ou8èv Yivexat Tcapi cpudtv, daiw le Ilept Çwwv Ycvfiff^wç, IV, IV.

dont on lui demandait la guérison qu'il se prêta, dans une vue et dans un intérêt tout politiques, à ce que sollicitaient les deux dévots de Sé^apîs^

La différence capitale entre Jésus et Vespasien, quant à la thaumaturgie, c'est que l'un a fait des miracles malgré lui et sans y croire, tandis que l'autre y a dû croire, sous peine de n'avoir été qu'un vulgaire charlatan.

Le caractère original de l'Evangile grec, selon Matthieu, est aujourd'hui bien établi.

Ecrit par un judéo-chétien pour des judéochrétiens de Syrie qui ne savaient guère que le grec, ce livre est le chef-d'œuvre de l'agada juive du temps. Presque toutes les prétendues prophéties messianiques de la Bible hébraïque paraissent ici accomplies

* Suét, Vesp., 7. Tacit. Ilist, IV, 81. Vespasianus primo irridere, adspemari.

dans les actions et les paroles de Jésus.

D'ailleurs, Marc est si peu un abrégé de Matthieu, que le texte de Matthieu suppose celui de notre Marc ou d'un proto-Marc.

C'est le même ordre, le même plan, les mêmes expressions caractéristiques. M. Benan incline à penser que notre premier Évangile canonique fut rédigé quand l'Évangile de Marc, composé à Rome, arriva en Orient. On fut frappé des lacunes de celui de Marc; on le compléta en insérant dans le texte, comme de grandes parenthèses, les recueils de léfia du Seigneur, — le recueil qui portait le nom de Matthieu, au témoignage de Papias, et sans doute d'autres encore ; enfin, on y ajouta des traditions de formation plus récente. Ces récits sont déjà des légendes pieuses à la manière de nos hagiographies. Ainsi, le vin des condamnés que l'on oflBre à Jésus chez Marc (XV, 23)

se change en vinaigre chez Matthieu (XXVII, 34).

Le sombre nabi dlsraël, le révolutionnaire farouche du second Évangile devient le bon pasteur de l'Église chrétienne, le doux maître au front pur qui bénit en souriant: c'est le Christ des Béatitudes. La glorification fanatique des ebionim : « Heureux les pauvres » (Luc, VI, 20), s'adoucit en un éloge des gens pieux, des « pauvres en esprit » (V, 3). « Ceux qui ont faim »

deviennent « les affamés de justice. » Ce n'est pas seulement la conscience chrétienne qui est devenue plus spiritualiste ; l'Église est déjà fondée, et sur la primauté de Pierre (XVI, 18; XVm, 17). Le jPère, le FUs et le Saint-Esprit sont invoqués dans la formule du baptême (XXVIII, 19). « Le germe du dogme de la Trinité est ainsi déposé dans un coin de la page sacrée et deviendra fé-

cond, » a très-bien dit M. Renan. 11 a bien démêlé les raisons qui portèrent les judéochrétiens de Syrie à attribuer ce texte à l'apôtre Matthieu^ afin d'opposer au nom de Marc un nom d'une autorité encore supérieure. Il y avait bien des années que l'apôtre était mort quand notre premier Évangile fut rédigé, après la ruine de Jérusalem (70), et jamais livre ne fut aussi peu d'un témoin*.

Avec l'Évangile de Luc, la tâche de la critique devient plus facile. L'auteur n'est pas Juif de naissance, et il n'écrit pas pour des judéo-chrétiens. Il a eu sous les yeux le texte primitif de Marc et le recueil de Mat-

* Le merveilleux s'y déploie comme dans une féerie. Pierre marche avec Jésus sur le lac de Tibériade (XIV, 28); il trouve un statère dans la bouche d'un poisson (XVII, 27); la femme de Pilate voit en songe le Galiléen(XXVII, 19); quand Jésus rend l'esprit, les sépulcres s'ouvrent, les saints ressuscitent, et on les rencontre dans les rues de Jérusalem (XXVII, 51 et s.), etc. Le premier Évangile canonique raconte seul ces prodiges.

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thieu, mais îl n'a point connu notre Évangile selon Matthieu. Quand il se rencontre avec celui-ci, c'est que Matthieu présente un accord semblable avec Marc : il s'est presque assimilé tout le second Évangile *. Les discours de Jésus sont fragmentaires conune chez Marc ; ceux qui ne se trouvent pas chez Marc ne se présentent pas avec l'ordonnance qu'on rencontre chez Matthieu, Enfin les légendes de Tenfance et les généalogies, demeurées étrangères à Marc, n'ont presque rien de commun chez Luc et chez Matthieu.

Un tiers du texte de Luc dérive d'Évangiles inconnus * et de traditions orales.

Bien que l'auteur n'ait pas plus échappé que Matthieu aux contradictions et aux répétition» résultant de la disparate des docu-

« Excepté la partie Marc VI, 45; — VIII, 26, et le récit de la Passion.

2 Ils étaient nombreux : IIoXXoC, 1, 1-2.

ments mis en œuvre, on peut presque le considérer comme un écrivain : il sait composer, il est artiste et possède un sentiment très-délicat des choses littéraires. Si le second Évangile faisait déjà songer aux Vies des saints, le troisième rappelle à certains égards les œuvres d'art des époques de réflexion : l'antique légende qu'on raconte n'est plus guère qu'une magnifique draperie jetée sur certaines idées spéculatives, sur des intérêts contemporains de parti ou d'Église.

Luc écrit en vue d'un public devenu fort étranger, s'il ne l'a pas toujours été, aux luttes atroces de Pierre et de Paul, aux haines peu dissimulées des ébionim de Syrie et des chrétiens helléniques, aux graves convulsions qui déchirèrent l'Église dès sa naissance et la divisèrent en deux tronçons.

Ce disciple de Paul est devenu respectueux

pour Pierre, pour Jacques même. Il exalte»

la pauvreté comme un ébionite, mais sa re-ligion n'a rien d'austère ni de tendu. C'est l'Évangile du pardon que cet Évangile de Luc : samaritains, publicains, pécheresses, païens de bonne volonté, brigands, tous sont sauvés par leur foi. De la Loi, plus un mot.

L'aumône, la dévotion, le culte de Jésus l'ont remplacée. Surtout Luc n'est pas révolutionnaire.

M. Renan a bien montré resi>ritromaih de l'auteur, son profond respect pour les cen* turîons et pour tous les fonctionnaires romains : « La flagellation infligée par les Romains est supprimée. Par un tour habile, Luc réussit à ne pas dire que Jésus a été crucifié, insulté par les Romains fxxiv, 20). H supprime le récit du meurtre de Jean- Baptiste par Hérode Antipas (ix, 7-9 ; cf.

Marc VI, 14 s.), etc. » Le nom de Lucanus

esb romain, et, au dire de M. Kenan, les chapitres XXV et XXVI des Actes feraient croire que l'auteur eut des relations, comme Josèphe, avec Agrippai!, Bérénice et la petite coterie juive de Titus. A coup sûr, ce n'est que par conjecture qu'on peut rattacher Luc et son Evangile à la société chrétienne de Rome du temps des Flavius.

Avant déparier de cette famille impériale»

où il ne paraît pas y avoir eu de chrétiens, il convient de dire quelles sont les vues actuelles de M. Renan sur le quatrième Évangile canonique, sur l'Évangile selon Jean.

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