‹ Jésus et les ÉvangilesChapitre 11 sur 12 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Un large esprit de conciliation et de pacification universelles paraît, dès la fin du premier siècle, dans TÉpitre dite de Clément Romain à l'Église de Corinthe. Ce document, dont l'antiquité n'est pas douteuse, quel qu'en soit d'ailleurs l'auteur, respire déjà l'onction sublime et la souveraine majesté des pontifes romains.

Avec les siècles, ces grandes phrases au cours lent et monotone passeront sans même attirer l'attention des peuples, ces

perpétuelles hyperboles de langage ne toucheront plus personne^ et les bénédictions apostoliques elles - mêmes feront songer aux banales formules de chancellerie.

Mais, au premier siècle, l'Épître de Clément est caractéristique ; elle témoigne de l'oubli où étaient déjà en partie tombées les discordes intestines des premiers chrétiens ; elle atteste qu'en Occident, le génie de Pierre et des judéo-chrétiens de Jérusalem a vaincu, en l'absorbant, le génie de Paul; que l'autorité l'a emporté sur la liberté, la hiérarchie sur la grâce. La primauté de l'Église de Rome à commencé, et c'est bien un vrai chef d'Église qui parle !

Il y a encore des Églises, mais l'Église est faite.

Quant à l'auteur de ce beau monument ecclésiastique, qu'on peut dater avec vraisemblance de l'an 97 environ, M. Renan ne

croît pas, contrairement à l'opinion que Zeller et quelques autres critiques estiment probable, qu'il soit le même que le Titus Flavius Clemens, cousin germain de Domitien, qui épousa une petite-fille de Vespasien, Flavia Domitilla. On sait qu'immédiatement après son consulat, en l'an 96, et sur l'ordre même de Domitien, Flavius Clemens fut accusé d'athéisme, et mis à mort avec d'autres personnes qui « avaient adopté les mœurs juives*. » La raison principale qui s*oppose à cette hypothèse, selon le critique français, c'est que FÉpître est beaucoup trop juive pour être l'œuvre d'un vrai Romain, de Flavius Clemens.

Il y a plus, l'auteur lui semble d'origine juive ! Est-ce parce qu'il est familier avec la Bible? Mais il n'est point hébraïsant. Il

* Dion Caflsius, LXVH, 14. Ta twv 'louSafwvIÔYi.

possède des notions de cosmographie et d'histoire qu'on s'étonnerait de rencontrer à cette époque chez un fils d'Israël, fût-il converti. Enfin le ton de TÉpître, la grande allure de l'écrivain, ces longues périodes à la manière classique, tout paraît indiquer un homme de notre race. Mais aussi bien ce problème d'histoire littéraire n'est pas de ceux dont la solution importe beaucoup.

Personne ne croit au fond que l'Épitre ait été écrite par Clément ; tout le monde est d'accord pour y voir une œuvre collective de l'Église romaine du premier siècle. Le nom du personnage à qui FÉpître fut attribuée devait porter le poids de toute une littérature apocryphe, la littérature clémentine.

A coup sûr, ce fut un personnage de marque, un vrai chrétien de Eome, c'est-à-dire plus Juif que chrétien, sans doute quelque

épiscopos de TEglise romaine. Quant au fils de Flavius Sabinus, il me semble aussi impossible qu'à M. Kenàn d'en faire un chrétien. Ni Suétone, ni Dion Cassius, n'impliquent rien qui dépasse le judaïsme. Si un neveu de Vespasien avait été chrétien, on ne s'expliquerait pas le silence d'Eusèbe, de Jérôme, de Tertullien sur un événement aussi considérable. Je ne comprends donc pas bien pourquoi M. Renan admet, comme c( un fait qui paraît incontestable, » qu'il y eut des chrétiens dans la famille fla vienne. Des chrétiens, il n'y en eut pas. La société intime de Flavius Clemens et de Flavia Domitilla était sans doute, comme celle de Titus, plutôt favorable que défavorable aux chrétiens. Ce n'étaient pas seulement des Juifs comme Josèphe, Hérode, Agrippa, Bérénice, qui montraient de la bienveillance aux disciples du Nazaréen. Les prosé-

lytes, ceux qui, sans être Juifs ni chrétiens, observaient les préceptes noachiques, le sabbat, bref, « menaient la vie juive, » ne laissaient point de voir des frères dans les chrétiens. Tels furent sans doute Flavius Clemens et Flavia Bomitilla.

Domitien ne persécuta donc pas le christianisme en leurs personnes; il est même certain que la religion ne fut qu'un prétexte, et que la politique seule a fait périr l'un et exiler l'autre. Mais il fallait des victimes pour ces fameuses persécutions de Domitien, qui n'ont jamais existé que dans l'imagination des écrivains ecclésiastiques, et auxquelles l'auteur des Origines du cArtitianisme B.^aTn ajouter foi.

La peinture des mœurs romaines, l'histoire des différentes familles impériales, les portraits des Césars des deux premiers siècles, occupent une grande place dans

l'œuvre de M. Eenan. Les chapitres consacrés à cette matière ont été les plus admirés ; on les lira toujours avec fruit. Ce ne sont pas seulement des modèles de style historique; Tauteur a pénétré plus avant que ses devanciers dans l'âme des Césars. On connaît bien des tableaux de l'état du monde romain à cette époque ; il n'en existe point de plus vrai. Dans l'antiquité comme de nos jours, les Césars n'ont guère eu pour historiens que des détracteurs ou des flatteurs. Le temps ne semble pas encore venu d'écrire leur histoire sine ira et studio, comme se le proposait Tacite, lequel y a moins réussi que personne. Le grand mérite de M. Eenan consiste précisément à s'être tenu aussi éloigné de la haine que de la faveur, du moins dans les premiers Hvres des Origines, et cela parce qu'il a mieux compris que personne, après Mommsen

toutefois, Fessence du principat, la nécessité, partant la légitimité de cette institution politique, qui s'était imposée au monde comme une condition de paix.

Avec les Juifs et les chrétiens, dont nous allons parler, les Jules et les Flavius n'eurent guère de pires ennemis que les philosophes. On estime parfois que c'est un grand honneur pour la philosophie d'avoir été persécutée de compagnie avec le christianisme. Voilà de ces grandes phrases qu'on devrait laisser chez Tertullien et chez les autres apologistes chrétiens.

D'abord, il ne faut point se lasser de le répéter, ni Néron, ni Domitien, qui, comme Yespasien, bannirent les philosophes, n'ont officiellement persécuté le christianisme. On ne persécuta pas davantage les savants et les philosophes qui ne s'occupaient que de science et de philosophie.

M. Eenan était bien inspiré lorsque, dans les Apôtres j il rappelait qu'en fait de liberté de penser, l'esprit romain avait continué les traditions libérales des royautés sorties de la conquête macédonienne, des Attales, des Ptolémées. <c Dans le recueil des lois romaines antérieures à Constantin, écrivaitil, pas un acte contre la liberté de penser; dans l'histoire des empereurs, pas un procès de doctrine abstraite. »

Voilà la vérité. Quant à la gcnt qui portait la besace, le manteau et le bâton, on sait si ces « moines séculiers » avaient le goût de la science et des spéculations abstraites. Quand ce n'étaient pas de vulgaires charlatans ou d'hypocrites directeurs de consciences, des exploiteurs de testaments ou des parasites de grande maison, ces cyniques et ces stoïciens bâtards étaient des démagogues rogues et mal élevés, des démo-

crates turbulents, d'irréconciliables ennemis de la société romaine. Tibère eut déjà cette engeance en aversion; Vespasien se vit forcé de sévir contre elle comme Néron et Domitien. Bien qu'il lui répugnât d'ôter la vie à ces chiens qui aboyaient après lui ^, il fut contraint, lui si honnête et si modéré, de faire périr Helvidius Priscus, le digne gendre de Thraséa.

Suétone et Dion témoignent de l'insolence effrénée de ce fou dangereux qui ameutait la plèbe contre l'empereur. Domitien, à son tour, dut mettre à mort le fils de cet Helvidius, et Kusticus Arulénus et Hérennius Sénécion, et Maternus, tous beaux esprits de l'opposition, passés maîtres dans l'art d'aiguiser les allusions politiques, célébrant sur tous les tons Brutus, Thraséa,

» Suét., Vesp., 13.

Helvidius Priscus, un peu pour faire pièce au tyran, mais surtout pour réussir auprès du public et « enlever les applaudissements d'un auditoire. x> Hinc ingénies existera assensus, hinc in ipsis auditoriis prœcipue laudari^ et mox omnium sermonibtis ferri ^

Qu'avaient de commun avec I9. philosophie ces spirituels et brillants orateurs, affamés de popularité, désireux avant tout de montrer du talent? Pour réussir auprès de la bourgeoisie frondeuse, ils devaient être superficiels et frivoles. Ces philosophes à la mode, qu'on allait entendre comme on fait un acteur en renom, avaient inventé, à l'usage des gens du bel air, le genre fade et prétentieux de la conférence oratoire, Caton, Brutus, la liberté, voilà des mots qui dispensaient de raisons : le public applaudissait

< Tacit., Dial. de orat., 10.

comme il applaudit encore de nos jours.

Voilà toute la philosophie des gens du monde. C'est cette mesquine opposition de rhéteurs qu'on a appelée la noble lutte des philosophes contre Néron et Domitien !

Comme s'il n'était pas manifeste que c'était folie de rêver de démocraties vertueuses, en des temps qui ne comportaient que le pouvoir absolu d'un seul , et qu'en réprimant l'esprit de rébellion chez quelques-uns, les Césars n'avaient fait que se défendre eux-mêmes et protéger l'empire 1 Ce sont donc de bien grands mots que ceux de supplices et de martyrs appliqués à l'exil ou à la mort de ces sortes d'esprits mal équilibrés, romantiques, déclamatoires et faux, qui plaisaient à la foule par ce qu'ils avaient de paradoxal, et qui l'ont souvent égarée. En tout cas, ce serait une singulière imagination que de montrer

les martyrs chrétiens allant à la gloire en compagnie de conférenciers séditieux !

Dans les Évangiles, plus encore que dans V Antéchrist, M. Renan a quelquefois sacrifié à ces faux dieux du vulgaire que Bacon a si bien nommés idola fori. Après être convenu que le principe « cosmopolite et révolutionnaire » du christianisme était un danger pour la religion, pour les lois et les mœurs de l'empire, si bien que, aux yeux d*un Eomain, passer à un culte étranger, c'était trahir la patrie, M. Renan s'est élevé avec violence contre ce qu'il appelle la méchanceté de Domitien, qui a puni quelques-uns de ses compatriotes coupables d'avoir embrassé les mœurs juives.

Flavius Clemens, nous l'avons dit, fut en eflfet accusé d'impiété. Encore avoue-t-on que les soupçons qui poussèrent l'empereur à faire périr son cousin germain étaient

assurément politiques4 Domitiên avait d'ailleurs choisi pour ses successeurs les fils de ce prosélyte, aussi méprisé des vrais Eomains que l'avait été son père, Flavius Sabinus. Mais, à Bome aussi bien qu'en Orient, c'a toujours été une des conditions les plus funestes du pouvoir absolu, obligé de se défendre et de se fonder chaque jour, que d'immoler d'abord les divers membres de la famille impériale, puis les chefs des grandes familles de l'Etat^ les capitaines heureux et les favoris du peuple, en un mot, tous ceux qui seraient susceptibles de régner ou de servir de chefs à l'émeute. Il est permis de déplorer ces sortes de sacrifices humains, qui n'ensanglantèrent guère que le palais de la ville du despote.

Mais si, loin de l'œil ombrageux de César, le reste du monde vit dans la paix et l'abondance; si leprincipat, avec tous ses défauts*

était encore le meilleur, le seul gouvernement possible, étant donné un certain état de civilisation, à quoi bon rééditer les anciennes déclamations des rhéteurs contre les tyrans? Or, Néron lui-même, après Auguste, put se vanter d'avoir encore une fois donné la paix à l'univers. Sur des médailles qui nous restent de son règne, on voit souvent le temple de Janus fermé et orné au dehors de guirlandes de fleurs ^ Domitien savait sans doute mieux que nos érudits ce qu'exigeait le soin de sa sûreté. Il se plaignait, dans ces paroles empreintes d'une amère mélancolie, qu'on ne crût les-princes sur les complots de leurs ennemis que lorsqu'ils en avaient péri victimes : Conditionem principum miserrimam dicebat^ quibus de conjuratione comperta non crederetur , nisi

* Preller, Rômische Mythologie (Berlin, 1865), p. 156.

oceisis *. Veut-on savoir quels fruits portait la clémence de César ?

Domitien se contenta de reléguer Flavia Domitilla, l'épouse de son parent, accusée comme lui de judaïsme, dans Tîle de Pandatérie. Cette clémence inopportune lui coûta la vie. Domitilla et les gens de Flavius Clemens entrèrent dans la conjuration contre Domitien. Ce fut un aflËranchi, un intendant de ses biens, doublé d'un malhonnête homme, Stephanus, qui lui porta par ruse le premier coup de poignard. Si ce nom de Stephanus va bien à un chrétien, comme Ta noté un historien, ce lâche assassinat n'y convient guère. Quoi qu'il en soit, voilà comment avait opéré sur Flavius Clemens et sur les siens le « charme des idées judéochrétiennes, » voilà le résultat du « culte

* Suét., Domit,, 20.

épuré, » de la « morale honnête » de ces Juifs de Eome, dont les croyances, nous dit-on, « montraient le ciel pur d'un royaume idéal ! » Et l'on s'étonne qu'un Tibère, qui se connaissait en hommes, ait fait transporter en Sardaigne quatre mille de ces misérables Orientaux, et que Domitien, qui ne sévit avec sévérité que contre les Komains accusés de prosélytisme, ait poursuivi avec rigueur l'impôt sur les Juifs ! Les vaincus de Titus ne devaient-ils pas la capitation à Jupiter Capitolin *, et , dès qu'il s'agissait dû fiscus judaicus^ tous les circoncis ne devenaient-ils pas incirconcis ' ? De là la nécessité des visites corporelles.

Je n'examine pas, au reste, si l'on fit bien d'étendre ce tribut aux Komains qui pratiquaient seulement les « mœurs juives, » la

* Dion Cassius, LXVI, 7.

2 Suét., DomiU, 12.

« vie juive, » comme on disait, aux improfessi. Une autre mesure excellente interdit, sous les peines les plus sévères, la circoncision des non-Juifs. Il est donc impossible d'entendre ce qu'a voulu dire M. Eenan en parlant de « Feflfroyable rage de meurtre que Domitien montra contre tout ce qui tenait au monde juif. » Encore une fois, Domitien a puni des prosélytes romains, coupables, aux yeux de tout bon citoyen, d'être traîtres à la patrie : pas plus que ses prédécesseurs, il n'a persécuté officiellement le judaïsme. Quand, sur le bruit qu'il existait encore des descendants de l'antique race royale de Jérusalem, il fit venir de Batanée à Rome les petits-fils de Jude, frère de Jésus, l'empereur interrogea ces hommes simples et les renvoya sans leur faire aucun mal. Voltaire raconte très-bien cette entrevue.

« Hégésippe, cité par Eusèbe S dît que deux des petits-fils de saint Jude furent déférés à l'empereur Domitien comme descendants de David et ayant un droit incontestable au trône de Jérusalem. Domitien, craignant qu'ils ne se servissent de ce droit, les interrogea lui-même : ils exposèrent leur généalogie; l'empereur lenr demanda quelle était leur fortune; ils répondirent qu'ils possédaient trente-neuf arpents de terre, lesquels payaient tribut, et qu'ils travaillaient pour vivre. L'empereur leur demanda quand arriverait le royaume de Jésus-Christ:

ils dirent que ce serait à la fin du monde.

Après quoi Domitien les laissa aller en paix, ce qui prouverait qu'il n'était pas persécuteur. »

La conduite des Romains à l'égard des

* Eus., fr. E.,III, 20.

Juifs fut d'autant plus méritoire qu'aucune nation vaincue ne se déchaîna plus souvent et avec plus de rage contre les vainqueurs.

On le vit bien, dans les guerres de Judée, et surtout dans ce siège de Jérusalem, où Vespasien et Titus durent écraser des milliers d'ennemis devenus sourds et insensibles, fermés à toute espèce de raison, n'ayant plus de l'homme qu'un masque convulsionné, hagard, hideusement contracté parla haine. Tous ces forcenés firent du temple un repaire de brigands, disons mieux, une tanière de hyènes et de chacals.

Les horribles massacres de la Cyrénaïque, de l'Egypte, de Chypre, qui eurent lieu sous Trajan, au commencement du deuxième siècle, achevèrent de perdre Israël dans l'opinion du inonde entier. Israël se faisait cannibale. Point d'année qui ne vît naître quelque haineuse prédiction contre Rome;

l'auteur de YApocalypse avait appliqué à Rome toutes les déclamations des anciens prophètes contre Tyr etBabylone; les faiseurs d'apocalypses ne songeaient qu'au « jour d'Edom. » « Toujours à l'affût des moments de faiblesse de Fempire, le parti juif, à chaque point noir à Thorizon, poussait d'avance des cris de triomphe et applaudissait par anticipation. L'espérance d'un empire juif, succédant à l'empire romain, remplissait encore ces âmes brûlantes. » C'a été la destinée d'Israël de maudire tous les grands États profanes où, dans le cours des âges, s'est développée la civilisation.

Les Juifs de Palestine, la judiciaire brouillée par toutes sortes de visioils messianiques, forent pendant près de cinq cents ans en proie à une véritable manie aiguë qui finit par les tuer comme nation. Ce

n'est pas sans raison que Ton compte le manque d'esprit politique, — je parle de la grande politique, — parmi les caractères négatifs qui distinguent les races sémitiques des races aryennes. Les Juifs de Palestine forent à cet égard au-dessous de tout ce qu'on peut imaginer. En vain le monde entier était devenu romain : ils ne voulurent rien voir ni rien entendre et prétendirent rester Juifs. Pour comprendre une telle prétention, il faut songer à l'énorme fermentation des esprits dans toute la Judée depuis l'époque des Makkabées. Il y a dans l'histoire plus d'ua exemple de ce genre de délire qui sévit comme une épidémie parmi tout un peuple et le décime.

Résister à la domination romaine n'était pas seulement une folie, c'était un crime de lèse-civilisation. En effet, le moyen de mettre en balance l'anarchie séculaire, le

défaut absolu de haute culture, et toutes les superstitions du peuple juif, avec « Timmense majesté de la paix romaine, » comme dit Pline, avec la civilisation, la science et les doctrines du monde gréco-romain ? Tous ces rabbis à demi idiots, tous ces pharisiens fanatiques, qui allaient offrir à leur antique divinité de sang, à leur Jahweh spiritualisé, un peuple entier en hécatombe, poussaient plus loin qu'on ne saurait l'imaginer la haine de la langue grecque et de la culture hellénique.

Ces sémites le prenaient de haut avec nos pères, dompteurs de monstres, et osaient jeter un défi à l'Occident. Jérusalem se prenait pour Carthage. Elle eut le même sort, sans avoir jamais eu la gloire d'inquiéter Rome comme la patrie d'Hannibal. A Carthage, ainsi qu'à Jérusalem, ce sont des sémites que les légions romaines écrasèrent

comme l'hydre. Titus, Tan 70 de notre ère, rasa le temple du dieu des Juifs, devenu la Divinité suprême des chrétieqs. Sous Adrien, une nouvelle révolte de tous points insensée, d'autant plus terrible, excitée par le rabbin Akiba, conduite par un prétendu messie, Bar-Kosiba, fut étouiQFée dans des flots de sang par Julius Severus. Cette fois la charrue passa sur l'emplacement du temple. Ce fut là, après le triomphe de Titus, la plus éclatante victoire de la civilisation sur la théocratie.

Lorsque Titus monta au Capitole, il fit traîner derrière son char triomphal et montra à la Ville et au monde, entre autres dépouilles du temple de Jérusalem, la table d'or, le chandelier à sept branches, les voiles de pourpre du Saint des Saints, et le livre de la Loi. La Bible juive, la Thora de Jahweh vaincue, lacérée, captive, enchai-

née, quel triomphe pour le monde antique et pour notre race aryenne !

Les Juifs n'étaient pas seulement des ennemis publics de l'empire : ils étaient une peste pour la société. La société se défendait parfois contre ces hommes d'une autre race, qui réclamaient tous les droits sans se croire tenus à aucun devoir. Israël fut toujours persuadé (tant ses docteurs le lui ont répété!) que Dieu fait travailler le reste du monde pour lui. Ajoutez que le vrai Juif était <c étranger à tous nos instincts d'honneur, de fierté, de gloire, de délicatesse et d'art ', » si bien que quelque chose d'odieux et de ridicule était attaché au nom de /wdœus, ainsi qu'on le voit chez tous les écrivains classiques de l'antiquité. Il doit exister une raison explicative de cette antipathie

« L'Antéchrist, p. 252.

générale. M. Kenan, qui, malgré la sévérité de quelques-uns de ses jugements sur Israël, a conservé un fond de tendresse pour le peuple de Dieu, est bien forcé d'en convenir, a Quand toutes les nations et tous les siècles vous ont persécuté, il faut bien qu'il y ait à cela quelque motif. » Certes, ce motif n'était pas religieux. Si l'on excepte quelques pieux Israélites qui, dans des conjonctures bien rares, avaient refusé de sacrifier aux idoles et à Timage de l'empereur, jamais le judaïsme n'avait été persécuté comme religion.

Il n'en fut pas de même du christianisme, du moins à partir de Trajan. Jusque-là, quand on sévit contre les chrétiens, on voulut surtout anéantir une secte dangereuse pour l'État, «une espèce d'hommes infectés de superstitions nouvelles et dangereuses, »

dit Suétone, qui, comme Tacite, approuve

corni d'un judéo-chrétien de Jérusalem ou de Kome ne pouvait concevoir.

Voici quel était l'idéal bizarre de ces chrétiens de vieille roche, tel qu'il nous est connu par Y Apocalypse, véritable centon composé avec des fragments de Daniel, d'Ézéchiel et des deux Isaïe :

Les temps sont proches. Jésus ou le Messie va venir régner sur le monde. Les martyrs, ceux qui sont morts pour leur foi en Christ, ressusciteront, et, pendant mille ans, domineront sur les nations avec Christ pour roi, dans un paradis situé sur la terre. Rome détruite, il n'y aura plus d'Etat profane ni de César. C'est à Jérusalem que les peuples viendront adorer le Messie, Les mille ans accomplis, le démon sera délivré de sa prison pour quelque temps ; le mal recommencera sur la terre. Après une nouvelle victoire sur Satan, aura lieu enfin larésurec-

tion, non plus partielle, mais générale. Tous ceux dont le nom est écrit au livre de vie jouiront, pendant des siècles de siècles, d'une félicité infinie sur la terre et sous les cieux rajeunis ^ Au milieu de la Jérusalem nouvelle, sur un trône, le Père et l'Agneau. Les damnés seront précipités dans Tétang de feu.

Cette conception naïve des destinées de notre espèce est le dernier mot de la sagesse juive et chrétienne au premier siècle.

Quant à Donatien, il est impossible, en dehors des vagues allégations des écrivains ecclésiastiques, de citer un seul texte classique relatif à des persécutions contre les chrétiens. Les apologistes sont de faux

< Jusc[ue dans le royaume de Dieu, rinégalité absolue des Juifs et des païens subsistait ; car, dans V Apocalypse (XXIT, 2), tandis que les douze tribus d'Israël mangent des fruits de l'Arbre de vie, les gentils doivent se contenter d'une décoction médicinale de ses feuilles,

Néron d'avoir livré aux supplices ces « hommes détestés pour leurs abominations : » per flagitia invisos. Ce fut pour apaiser, en même temps que les dieux, la rumeur publique, qui les accusait d'avoir allumé l'incendie de Rome, que Néron, à titre de piaculum, fit immoler un certain nombre de ces victimes expiatoires. Qu'on songe aux astrologues, aux dévots d'Isis et de Sérapis, à toutes les superstitions de la terre, qui affluaient à Bome comme dans un égout.

De temps en temps, la sûreté deTÉtat exigeait qu'on bannît en masse ou, comme sous Tibère, qu'on déportât dans quelques contrées au climat meurtrier ces dangereux parasites de la capitale du monde romain.

Pour les contemporains de Néron etdeDomitien, les chrétiens étaient une de ces pestes de la société, une société secrète rêvant le renversement de l'empire: voilà tout.

Pas plus que les Juifs, les chrétiens de ce temps ne pouvaient supporter Tidée d'une domination purement civile. Ce monde Hant pour eux le royaume du prince des ténèbres, ils voyaient dans tout fonctionnaire, dans tout magistrat, dans tout César, un suppôt de Satan. Certes, on peut citer des textes célèbres qui attestent que les fondateurs du christianisme ont exhorté leurs frères à respecter les puissances établies.

Toutefois, ce n'est pas en tant que puissances légitimes en soi, mais seulement en tant qu'établies par une volonté incompréhensible, que l'homme doit, avant tout, se soumettre à l'autorité. Saint Paul, qui recommande la soumission aux puissances, saint Paul, le contempteur de la raison humaine, l'un des ennemis les plus dangereux de la civilisation, avait d'ailleurs l'esprit ouvert à bien des choses que le dur cerveau rac-

doit admettre dans son sein aucune société différente de lui.

(Tétaient bien des « termites » que les chrétiens : les derniers empereurs demifous de la famille des Jules ne les virent ni ne les entendirent ronger le vieil édifice de la patrie; Tibère et le dernier des Flavius soupçonnèrent le mal; Trajan et ses successeurs en eurent les premiers une claire conscience.

C'était bien la patrie, la religion, les mœurs, la paix romaine et jusqu'à la civilisation, que les disciples du Nazaréen menaçaient. Aucun des grands empereurs ne s'y est trompé. S'ils avaient réussi à écraser le christianisme, ou toute autre religion sémitique et monothéiste, l'empire eût été sauvé, les lettres humaines et la noble culture antique n'auraient point subi l'éclipsé du moyen âge, le monde moderne n'userait pas

ses forces à se débattre encore contre Tautorité des croyances juives et les prétentions des vicaires du Christ. Les bons empereurs du deuzi^e siècle n'ont prolongé d'un siècle la vie de l'empire romain que parce qu'ils ont retardé d'autant le triomphe du christianisme.

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