CHAPITRE PREMIER
Voici, en ses traits fortement accusés, rimage de Jésus qui semble se dégager des Évangiles. C'est surtout du très-ancien livret de Marc, l'ami et le compagnon de Pierre, que cette figure paraît sortir avec le plus de netteté, qu'elle se dresse comme une apparition .^
> Ici point de généalogie qui essaie de rattacher à Da\id et aux patriarches l'humble famille de Jésus, point de conception miraculeuse, point de naissance ni d'enfance extraordinaires; les Ihéophanies d'outre- tombe, l'ascension du Sau-
5Ô JÉsuâ
Jésus de Nazareth vint de la Galilée dans la vallée du bas Jourdain, ainsi que des milliers d'autres Juifs, pour y recevoir le baptême de Jean ^ Les foules de croyants qui se pressaient autour de cet ascète et de ses semblables, car ils étaient nombreux en Judée, donnaient lieu souvent à des émotions populaires que l'autorité romaine s'efforçait de réprimer.
Que Ton songe à Judas le Galiléen, dont les fils Jacques et Simon furent crucifiés, comme Jésus, par l'ordre du procurateur romain Tibère Alexandre *, à Theudas surtout, qui, comme Jean-Baptiste, eut la tête tranchée. Theudas était, lui aussi, un prophète qui invitait les foules à le suivre
teur,n*y ont même pas été notées, caries derniers versets de l'appeiidiee d« l'Évangile selon saint Mare (XVI, 9*20) aoot des centons tirés des autres Évangiles.
<Marc,I,5,9.Matth.,III, 5.
2 Josèphr, Antiq^ Jud., XX, v, 2,
ET LES ÉVANGn.ES. 51
au désert, sur les bords du Jourdain, dont les eaux s'ouvriraient à sa parole et laisseraient passer les Juifs à pied sec : voilà le baptême véritable qui devait faire entrer le peuple élu dans le royaume de Dieu. Pour le procurateur romain Cuspius Fadus, le prophète et ses disciples étaient « des fous : » il ne laissa pas d'envoyer de la cavalerie qui massacra ces saints et tua Theudas ^ C'est que ces prédicateurs religieux étaient des agitateurs politiques.
Ces austères et farouches prophètes ressemblaient, par certains côtés, à ce qu'on eût appelé en Grèce des démagogues.
S'ils exhortaient les foules à la pénitence, à la prière et au jeûne, c'est que le royaume des cieux était proche, en d'autres termes, que le Messie, le descendant royal de la
« losèphe, Antiq. Jud,, XX, v, 1. Actes, V, 36.
race de David, allait bientôt paraître pour délivrer Israël du joug des Romains et régner sur les grands empires profenes. En somme, c'était au roi des Juifs que oes prophètes préparaient les voies. Au bout de la révolution religieuse qu'ils annonçaient, était une révolution politique, un renouvellement de la face de la terre- C'était une croyance populaire en Orient, grâce sans doute à la littérature apocalyptique des Juife, qu'un prince sortirait de Judée vers ce temps-là, un roi, le Messie annoncé par les prophètes, qui serait le maître de Tunivers.
Le roi Hérode Antipas avait été si frappé, comme l'ont été d'ailleurs tous les gouverneurs de la Judée, de l'effet de ces prédications sur le peuple, que, craignant qu'il n'en résultât quelque défection nouvelle, quelqu'une de ces séditions alors si
communes, où le sang des Juifs coulait à flots, il mit aux fers Jean le Baptiste, l'envoya dans une forteresse, puis le fit mourir *.
Au fond, l'histoire du Baptiste, qui passait pour fou, ou « possédé, » aux yeux de ses compatriotes ^, et celle des autres prophètes juifs du temps, est l'histoire de Jésus.
Quand le Galiléen entre en scène, Jean en a disparu. Les premiers mots de la prédication de Jésus sont ceux-là mêmes que répétait l'ascète du Jourdain : « Faites pénitence, car le royaume des cieux est proche '. » Lorsque le bruit des conversions, des miracles et des prédications de Jésus arriva jusqu'à Hérode, il parla deceprophète comme d'un autre Jean-Baptiste * :
« Josèphe, Antiq. Jud. XVIII, v, 2.
a Malth., XI, 18. Luc, VII, 33,
« Marc, I, 14-15. Matth., IV, 17; Cf. Ilf, 1.
* Marc, VI, 14, sqq. Matlh., XIV, 1-2. Il passait, aux yeux
Jésus dut fuir loin de la portée du bras pesant d'Hérode ^
Il échappa quelques années à son tragique destin. Dans les paisibles campagnes de la Galilée, sur les bords du lac de Tibériade, parmi les pêcheurs et les gens simples qui le suivaient, Jésus était à l'abri des coups de main de la police romaine . De bonne heure il avait quitté Nazareth pour venir s'établir à Capharnaiim, sur la rive occidentale du lac '. Ses compatriotes, ainsi qu'il arrive, le méprisaient: « le charpentier, » qu'ils avaient vu enfant et dont ils connaissaient bien le père, la mère, les frèreset les sœurs % n'était point fait pour leur en imposer. Il semble
du peuple, pour être Jean-Baptiste ressuscité, Éiie, Jérémie, ou quelqu'un des prophètes qui devaient venir avant le Messie. Marc, Vï, 14-16; VIII, 28. Matth., XIV, 2; XVÏ, 14. Luc, IX, 7-9.
« Marc, III. 6-7. VI, 30-32. Matih., XIV, 13. Luc, IX, 10.
2 Marc, II, 1. Matth., IV, 13. IX, l.
3 Marc, Vï, 3. Matth., XIII, 55-58.
même que ce mépris des Nazaréens ait tourné à la haine homicide. Un jour que Jésus était venu prêcher dans la synagogue de Nazareth, ses compatriotes le chassèrent, et, l'ayant mené au sommet de la montagne sur laquelle est bâtie la ville, ils voulurent le précipiter K Peut-être Jésus commençait-il à croire ou à laisser croire qu'il était le Messie, Ce fut au pied de l'Hermon, non. loin de Césarée de Philippe, que Jésus, pour la première fois, laissa clairement entendre qu'il était le Messie ^. Elie devait venir avant; mais Elie, affirmait le Nazaréen, était déjà venu ^ Les disciples crurent comprendre qu'il parlait de Jean le Baptiste . Cette révélation du Galiléen a tout le vague des révélations du même genre que font les malades déjà engagés dans la voie de la
« Luc, IV, 29.
2 Marc, VIII, 27-30. Matlh., XVI, 13-30. Luc, IX, 18-20.
3 Marc, IX, 11-13. Matth., XVIÏ, 10-12.
paralysie générale. Cette conception déli-.
rante est certainement née à la longue dé sa foi intense en sa mission de prophète.
Il dut annoncer la venue du Messie avant de se persuader qu'il était le Christ. Ce ne fut que peu à peu que la conscience de son identité personnelle s'obscurcit.
Juif austère et dur, élevé dans une famille de la plus sombre et de la plus étroite orthodoxie, comme on le voit par ses frères et ses autres parents, devenus après sa mort les chefs de l'Église de Jérusalem, Jésus croyait que pas un iota de la loi ne serait aboli *.
Le seul parent de Jésus dont nous sachions quelque chose est son frère Jacques. Le vieil historien' judéo-chrétien, Hégésippe, nous a laissé de ce Juif un [portrait d'une prodigieuse intensité de vie.
« Mattb., V, 17-19. Luc, XYI, 17,
Ce « frère du Seigneur ", » comme on l'appelait dans la primitive Église, où il était surnommé le Juste, et cela depuis «les temps de Jésus, » fut saint dès sanafâsanee.
Jamais il ne but ni vin ni liqueur fermentée; il ne mangea pas de viande. Il ne se coupa point les cheveux. Il ne se frottait point d'huile et ne se baignait pas. Il ne portait que des vêtements de lin. Il s'agenouillait si 'souvent et si longtemps pour prier, que ses genoux étaient devenus calleux comme ceux d'un chameau.
Les premiers apôtres dont Jésus se fit suivre, et qu'il semble avoir préférés, Simon- Pierre et les fils de Zébédée, étaient de ces Juifs austères et sombres, moins ascétiques sans doute que ce « frère du Seigneur, »
mais aussi attachés à la stricte observance
< Eus. H. E. II, 23. '0 aSsXcpoç tou Kup(ou 'Iàxw6o<;.
de la loi mosaïque. L'orthodoxie des gens pieux de la Galilée était nécessairement étroite et peu éclairée, comme c'est encore le cas dans nos provinces.
Quand on l'interroge sur le principal article de la foi, Jésus répond, ainsi que le ferait un Juif de nos jours, par les versets du $chemah, que les Israélites récitent encore soir et matin ' : a Écoute, Israël, Jahweh, notre Dieu, Jahweh est un. »
Le monothéisme de Jésus est absolu. La loi et les prophètes ont pour lui l'importance d'une révélation éternelle. Le monde passera, mais.la loi du Sinaï ne passera pas, et celui qui aura violé le plus petit de ses commandements, sera aussi appelé le plus petit dans le royaume des cieux ^. Il croyait
< Marc, XII, SS-'SS. (Cf. DeuL^ VI, 4^.) Le passage de Matthieu, XXII, 37, comme souyent, a moins de force. 3 Malth,, V, 19. Cf. VII, 12 5 XI, 13; XXII, 37-40, etc.
ET LES ÉVANGÎLEâ. &9
fermement à la résurrection des morts * et à Tenfer, à « la géhenne de feu ^. »Nul doute
qu'à Torigine au moins, il ne se soit cru envoyé que pour Israël : « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël,» r^ondit Jésus à ses disciples, un jour qu'une Cananéenne le suppliait de guérir sa fille. Pour lui, pour tout bon Israélite, les gentils n'étaient que des chiens '.
Ce n'est pas non plus aux Gentite, aux nations païennes, qu'il doit avoir envoyé ses apôtres, mais seulement aux brebis égarées du peuple de Dieu *. Plus encore que les païens» il haïssait les Samaritains.
Il persista jusqu'à la mort dans cette haine; car, non content d'éloigner ses apôtres de
« Marc, XII, 18 sqq. Matih., XXII, 23 sqq. Luc, XX, 278qq. 2 Marc, ÎX, 42-46. Matlh., V, 22, 29, 30 ; X, 28; XVIII, 9, etc.
» Marc, VII, 26-27. Mallh., XV, 22-26. Cf. VU, 6. 4MaUh.,X, 5-6.
60 sÈstiè
cette contrée maudite *, la seule fois qu'il paraît être allé à Jérusalem, il fit un détour pour l'éviter % selon la coutume des pèlerins ijuifs.
C'était donc bien un vrai Juif que Jésus de Nazareth, un Juif étroit et dur, tel que Jacques, son frère, Simon-Pierre et les fils de Zébédée, ses premiers disciples, un fidèle observateur de la loî> attaché à la circoncision, aux pratiques et à tous les rites juifs. Il recommandait au peuple, sinon d'imiter en tout, du moins de faire ce qu'enseignaient les docteurs de la loi, les austères rabbis de Jérusalem, les parangons d'orthodoxie assis dans la chaire de Moïse '.
Encore à la veille de sa mort, il célébra les fêtes de la Pâque comme tous les pieux
* Matth., X, 5.
2Marc,X, l.MaUh.,X]X, 1.
3 Matlh., XXIII, 2-3.
Israélites. Il observait le sabbat, jeûnait et priait comme Jean-Baptiste; souvent il se retirait au désert ou sur quelque montagne. Ainsi, après avoir reçu le baptême dans les eaux du Jourdain, « l'Esprit le poussa au désert '. » Il priait surtout aux heures de la nuit '. Il ne se maria point; il fut sans doute chaste comme un ascète. Que le commun des hommes se marie; le célibat est l'état de grâce*. Lors de la résurrection, il ne devait plus y avoir d'époux ni d'épouses * : les élus seront comme les anges du ciel, c'est-à-dire sans sexe. Dès ce siècle, si la chair est trop faible, si les
* Marc, n, 20. IX, 29. Matth., XVII, 21. Ce qui pst dit - Marc, U, 18 ; cf. Matth., IX, 14-16 ; Luc, V, 36 — n'est pas, au fond, en contradiction avec ce que nous disons. Cf. Matth., IV, 2; VI, 16-18; IX, 15. Luc, V, 35.
a Marc, I. 12. Matth., IV, 1-12. Luc, IV, 1-13.
8 Marc, 1, 35 ;\I, 46-47, etc.
* Matth., XIX, 10-11. ,
9 Marc, XII, 25. Matth., XXII, 30. Luc, XX, 35.
membres de notre corps noua sont une occasion de péché, il faut les retrancher*
Les mutilations corporelles ont été, sinon pratiquées, comme elles le sont aujourd'hui chez lesSkoptzy russes, ces purs et vrais disciples de Jésus à cet égard, — du moins recommandées ;par le Maître et par ses disciples ^ La stérilité de la femme est une bénédiction du ciel ». S'il y a des eunuques qui sont nés tels dès le ventre de leur mère, il y en a qui ont été faits eunuques par ïes hommes, il y en a qui se sont châtrés euxmêmes pour le royaume des eieuz ^
Quant à la pauvreté évangélique * elle est ordonnée '^ presque en toute occasion par
« Marc, ÏX, 43-47. Malth., XVUi, 8-9.
2 Luc, XXIir, 29.
' Matlh., XIX, 12. Sunt eunuchi qui seipsos castraverunt propter regnum cœlorum. Voyez sur les Skoptzy russes mes Essais de critique religieuse (Paris, 1878).
< Marc, X,2l. Matlh., XIX, 21. Luc, XVm, 22.
» Marc, VI, 8-10. Matth., X, 9. Luc, IX, 3.
Jésus. Garder les commandements et observer la Loi, c'est le devoir de tout bon Israélite. Vendre ses biens et en donner l'argent aux pauvres, voilà le premier pas dans la voie de la pénitence qui conduit au royaume de Dieu «• Ce qui prouve que telle était bien sa doctrine, c'est que la primitive Église, celle de Jérusalem, de Pella, de Kokaba^ qui eut à^satête desparents^^t des apôtres « de Jésus, fut une Église de pau-
« Marc, X, 19-21. Matth , XIX, 17-21. Luc, XVm, 20-2Î.
2ic(c^n, 44;IV, 32-37; V, 2.
« La multitude 4e« fid^e& n'avait qu'un coeur €( qu'une âme, et aucun d*eux ne regardait ce qu'il possédait comme lut appartenant, car iU jouissaient de tout en commun... Aussi . il n'y avait pas de pauvres parmi eux ; ceux qui avaient des champs ou des maisons, les vendaient et en apportaient le prix aux pieds des apôtres ; puis on faisait la part de chacun selon ses besoins. Et, chaque jour, ils rompaient le pain eu pleine concorde, avec joie et simplicité de cœur. » Actes^ lY, 32, 3é,35; 11,46.
C'est l'Ëldorado du christianisme que nous a dépeint ici, en fort beau style, le disciple de Paul. Il n*a pas vu ce beau pays trop beau pour avoir jamais existé une heure. Pourtant Luc n*a pas tout à fait rêvé, et sa relation est plus vêridique qiie celle de Candide.