JÉS0S
vres, d'ébionim, et que, fondée sur lé pur communisme, elle vécut d'aumônes et de dons charitables, à la manière de nos ordres mendiants.
Les disciples immédiats de Jésus, les premiers compagnons qu'il avait choisis et qui ne le quittèrent guère, Pierre, les deux fils de Zébédée, étaient des hommes rudes et bornés, fanatiques et orgueilleux. L'un d'eux voulut un jour faire descendre le feu du ciel sur un bourg dont les habitants avaient fermé les portes à la troupe prophétique K Jean et Jacques réclamaient pour eux les deux premiers trônes à la droite et ' à la gauche du Messie, c'est-à-dire qtfils voulaient être les vizirs du roi des Juîfe «.
Car voici comment les apôtres, ces grossiers pêcheurs du lac de Génésareth, avares
* Luc, IX, 54.
â Marc, X, 35 sq : Matth., XX, 20.
et intéressés comme le sont parfois les gens du peuple, se représentaient, dans leurs naïfs calculs, la récompense due à leur foi : dès ce siècle-ci, quand Jésus reviendrait dans toute sa gloire messianique, ils seraient élevés sur douze trônes, d'où ils jugeraient les douze tribus d'Iraël, et dans le royaume de Dieu, royaume tout terrestre, on le sait, ils recevraient, au centuple, les biens qu'ils avaient abandonnés pour suivre Jésus \
Le prophète galiléen, d'un esprit plus fin et plus délié, n'était guère d'humeur plus douce ; il se laissait aussi emporter à de terribles accès de colère contre les hommes et les choses. Il se montrait souvent rude et hautain avec les malades et les infirmes qui venaient à lui ; rien n'égale la dureté avec laquelle il les repoussait, les congé-
* Marc, X, 28 sqq. Matlh., XIX, 27. Luc, XVIIf, 28.
diait, même après les avoir guéris '.
Nulle mélancolie dans cette âme sèche et consumée d'ardeurs religieuses.
Quand il s'éloigne pour toujours de Capharnaiim, dont la vue, ce semble, aurait dû Tattendrir, car c'est là qu'il avait d'abord prêché sa doctrine et opéré ses premières conversions, il maudit cette ville, comme il fit plus tard le figuier de la campagne de Jérusalem, etluipréditqu'elleseraitabaissée jusqu'au enfers. Il quitte, en secouant ses sandales, toutes ces villes de la Galilée où il avait vécu, et qu'il ne devait plus revoir. Sa colère éclate en terribles imprécations :
c( Malheur à toi, Corazin ! malheur à toi, Bethsaïde! car, si les miracles qui ont été faits au milieu de vous avaient été opérés à ïyr et à Sidon, depuis longtemps elles
* Marc, VII, 27. Matth., XV, 26.
eussent fait pénitence dans le cilice et dans la cendre ^ ! »
L'état de sourde exaltation, de tension et d'efforts continus de la volonté, entretenu par sa foi surhumaine en sa mission de prophète, dut déterminer d'assez bonne heure chez Jésus des hyperhémies locales ou générales des centres nerveux* Ces poussées congestives exaspéraient encore son génie de voyant.
Un indice bien précieux de l'état d'esprit de Jésus à cette heure critique, c'est la subtilité de ses raisonnements, l'ambiguïté de ses réponses aux questions qu'on lui adresse, le soin qu'il met à dissimuler ses sentiments et à se tenir sur ses gardes, son mutisme même, dès qu'il se sent en quelque sorte dans les serres de ses ennemis
« Matlh., Xî, 20-24. Luc, X, 13-15.
naturels, les prêtres et les théologiens. Ce mélange de violence ardente et d'instinctive prudence, d'habileté consommée, bien qu'inconsciente, paraîtra caractéristique au plus haut point.
Dès qu'il entrait dans un bourg ou dans une ville, on portait sur la place du marché tous les malades et tous les infirmes.
On le priait, comme on faisait quand passait un prophète, de guérir ces gens : car c'est à ce signe qu'on reconnaissait la mission d'un nabi *. La maladie étant alors considérée comme une possession, le médecin était celui qui avait le pouvoir de chasser les démons, soit qu'il les mît en fuite, soit qu'il les fît passer dans d'autres corps '.
Guérir les malades et chasser les démons, c'était tout un. Il en avait été ainsi de tout
«Marc, Vf,56.MaUh.,XIV, 36.
2 Marc, V, 12, sqq. Matth., VIIÎ, 31-32. Luc, VIII, 32-33.
temps, non-seulement en Judée, maïs en Assyrie, en Egypte, etc. Les exorcismes consistaient surtout en paroles où formules magiques; plusieurs de celles dont se servait Jésus ont été conservées. Dans sa lutte contre les démons, Jésus n'était pas toujours vainqueur; du moins il lui fallait s'y prendre à plusieurs reprises avant de terrasser Tennemi *. Mais le plus souvent les esprits immondes, qui le connaissaient pour le ce fils de Dieu, » se prosternaient devant lui et Tadoraient ^. ,
On croyait parmi le peuple que ses vêtements mêmes avaient une vertu secrète et toute-puissante, et qu'il suffisait de toucher le bord de sa robe pour être guéri '.
Jésus a été un des plus puissants thauma-
* Marc, V, 1-20; VIII, 22-26. Cf. VI, 5; VIII, 12. IX, 14-29.
2Marc, 1,24; V, 7;III, tl.
» Marc, III, 10; V, 25. iiatth., IX, 20. Luc, VI, 19 ; VIII, 43-
turges qui aient paru dans le monde. Sa morale appartenait à son temps et à son pays; seuls, ses miracles sont à lui. Fort éloigné du degré de culture des sadducéens et des hautes classes de la société juive, ce Galiléen partagea toutes les idées du menu peuple au milieu duquel il vécut *. Il ne doutait pas plus de la possibilité des miracles que les gens qui lui en demandaient :
voilà pourquoi il en fit. Le miracle était pour Jésus chose si naturelle, et il était alors si commun chez les Juifs, que le prophète de Nazareth se compare lui-même à d'autres exorcistes contemporains, et qu'il admet sans peine que des gens qui n'étaient pas au nombre de ses disciples accomplissent des prodiges en son nom *.
• Marc, II. 15;XI, U;XIV,3, etc.
2 Marc, IX, 38; XIY, 22. Malth., XII, 27, Luc, XI, \^ IX, 49.
Ce qu'on appelle renseignement de Jésus tient en deux mots: « Faites pénitenœ, car le royaume des cieux est proche * . » Mais les Douze avaient reçu encore une autre mission que la publication de cet Évangile : avant tout, et pour qu'on vit qu'ils étaient envoyés par le Messie, Jésus leur conféra le pouvoir de guérir les maladies et de chasser les démons, de parler de nouvelles langues, de boire impunément des breuvages mortels, de marcher sur les serpents et les scorpions, de fouler aux pieds toutes les forces de l'Ennemi'.
Ce fut toujours la destinée de ceux à qui l'on attribue des prodiges d'être plus craints qu'aimés. Les foules de gens crédules et superstitieux qui se portaient au-devant de
* Matth., X, 7.
a Marc, III, 15 ; VI, 7, 13 ; XVI, 17-18. Matth., X. 1, sqq. Luc, IX, 1, etc.
Jésus, quand il traversait leurs villages, le voyaient partir avec un secret contentement. Quelquefois, après certains prodiges, ils prenaient peur et le priaient de s'éloigner *. On disait de lui tout bas, comme d'un magicien, qu'il avait fait sûrement un pacte avec le diable, qu'il entretenait un commerce avec les esprits de ténèbres, et qu'il chassait les démons par le prince des démons, c'est-à-dire par Satan *.
« Il est possédé de Beelzéboub, » affirmaient les théologiens en longues robes, les scribes aux larges phylactères enroulés autour du front et des mains, gens froids et soupçonneux, d'une piété formaliste et ombrageuse, ennemis des nouveautés, et qui dans tout prophète flairaient un hérétique. En dépit de leurs façons douce-
* Marc, V, 17. Malth., VIII, 34. Lue, VIII, 37. a Marc, Ilï, 22. Malih., XII, 24. Luc, XI, 15.
reuses et hypocrites de dévots, Jésus n'aimait pas ces bourgeois qui laissaient traîner les franges de leurs manteaux. D'un œil d'inquisiteur, ils examinaient ce jeune prophète galiléen; ils admiraient ironiquement l'audace de cet homme qui se laissait nommer fils de David, fils de Dieu, et se prêtait au personnage de Messie.
Car Jésus ne protestait plus guère quand le peuple l'appelait tout haut de ces noms.
Sans doute, les pharisiens faisaient la part des illusions et des conceptions délirantes qui envahissaient de plus en plus le cerveau surmené du Nazaréen; mais, s'Ds s'expliquaient les ardeurs qui brûlaient son sang, les théologiens et les gens bien pensants n'en cherchaient que plus avidement les moyens de le faire taire. S'ils avaient réussi, Jésus n'aurait pas prononcé devant Caïphe et devant Pilate des paroles qui, séditieuses au
premier chef pour des Romains, rententirent comme le plus effroyable blasphème aux oreilles des pieux Israélites. Tous ceux qui suivaient Jésus sentaient qu'il se perdait, et peut-être en avait-il lui-même une vague conscience ; mais déjà il ne commandait plus à ses esprits.
Les parents de Jésus ne Tabandonnèrent pas dans cette crise terrible. Ces bonnes gens étaient venus de Nazareth à Capharnaum pour s'emparer de lui. « Il est fou, » disaient sa mère et ses frères, arrêtés par la foule à la porte de la maison où se trouvait Jésus * . Ils demandaient après lui; mais il refusa de sortir. Si Marie et les frères de Jésus ravalent ramené dans la maison du charpentier de Nazareth, le prophète galiléen aurait peut-êti*e terminé obscurément sa vie
< Marc, III, 21, 31-32. "EXeyov y»?, ^t e;éat'/î. Vulg. Quoniam in furorem versus est.
dans quelque cellier de la demeure paternelle, attaché à la chaîne comme le démoniaque de Gadara^
* Il faut être ignorant des choses de la nature, comme le sont la plupart des théologiens, à quelque Église qu'ils appartiennent, pour imaginer qu'un fou comme celui de Gadara (Marc, V. 2 sqq.) ; qu'un vieil aliéné qui, depuis longtemps, vaguait à demi nu dans les déserts et habitait les tombeaux ; qui, dans ses accès de frénésie, brisait les fers avec lesquels on tentait de l'enchaîner et se meurtrissait à coups de pierre, — qu'un démoniaque de cette sorte a pu être guéri au moyen de quelques paroles d'exorcisme à l'adresse des démons I Ces gens-là n'ont aucune idée des conditions anatomiques et physiologiques de ce qu'ils appellent la raison. Ont-ils observé des fous vivants? Non. Ont-ils étudié les lésions caractéristiques des diverses formes de la folie qui se montrent à l'autopsie et sous le microscope? Jamais. Peu leur importe l'état des nerfs et du cerveau chez un paralytique général ou chez un dément. Ils ne sauraient admettre que l'âme humaine et sa plus haute manifestation, la pensée, dépendent à titre de simples fonctions de l'état des tubes et des cellules du système nerveux. Ils hésitent à croire que Jésus ait pu guérir sur-le-champ une maladie de peau, telle que la lèpre. Mais, pour la folie, c'est bien différent! Ici le contact exquis d'une personne sympathique doit suffire. C'est le fameux « traitement moral » des aliénés. Ces professeurs de théologie et de philosophie spiritualiste, qui se gardent bien de suivre un pareil traitement lorsqu'ils ont la migraine, n'hésitent pas à le préconiser pour les plus graves affections de la moelle et de. l'encéphale! Ce n'est pas avec des discours qu'on raffermit les tissus ramollis, en pleine dégénérescence granulo-graissense. L'imposition des mains ne saurait arrêter les hémorrhagies capillaires ni
La maladie de Jésus nous est attestée par le plus ancien et par le plus véridique témoignage. A coup sûr, il passa toujours auprès des siens pour une créature bizarre, exaltée, difficile à comprendre *. Le père semble même avoir renoncé de bonne heure à le comprendre. Aux yeux de sa famille, Jésus évidemment n'avait pas bien tourné.
D'une constitution qui paraît avoir été délicate et maladive, Jésus s'affaiblit encore par ces longs jeûnes qui coûtent si peu aux Syriens et aux Juifs d'Orient, et au bout desquels s'ouvre le paradis de l'extase et des visions apocalyptiques. Pendant le long jeûne qu'il fit au désert de Judée, après le baptême de Jean, Jésus s'entretint, comme Luther, avec le diable, et se vit entouré de
les exsudations des méninges, et toutes les onctions d'huiles bénites ne feront pas ressusciter des cellules nerveuses qui n'exisient plus qn*à Tétatde détritus organiques. « Cf. Luc, II, 50.
ET LES ÉVAiNGîLES.
bêtes sauvages et d'anges du ciel *. Un jour il aperçut Satan tomber des cieux comme un éclair ^, etc. Quelle qu'en ait été la cause, ce sont là des hallucinations qui auraient permis à un médecin de nos jours de prédire presque sûrement la marche et la terminaison fatales du mal dont il était atteint.
La gloire impérissable de Jésus tient peut-être à ce qu'il est mort fort à propos.
Il était temps. Lorsque, au milieu de sa bande de Galiléens, il fit à Jérusalem l'entrée bruyante et théâtrale que l'on sait ^; quand, dans la campagne de Jérusalem, un jour qu'il venait de Béthanie et avait faim, il s'approcha d'un figuier couvert de feuilles et maudit l'arbre parce qu'il ne portait pas
* Marc, ï, 12-13.
2 Luc, X, 18.
3 Marc, XI, 7 sqq. Mallh., XXÎ, 7 sqq. Luc, XIX, 35 sqq.
de fruits, « alors que ce n'était pas la saison des figues ^; » quand il s'avisa de jeter un trouble indescriptible dans une des cours du temple à l'heure des ajïaires; enfin, quand il se vanta tout haut qu'il détruirait le temple et en rebâtirait un autre en trois jours, sans parler des invectives dont il poursuivait du matin au soir les prêtres et les théologiens, Jésus laissa paraître des signes d'un état mental très-franchement accusé.
Ce qui donne à ces actes un caractère indiscutable, ce n'est pas leur violence, c'est leur absurdité.
Il y avait dans une des cours extérieures du temple, dans le parvis des gentils, des échoppes de changeurs et une sorte de halle ou de marché aux bestiaux,
< Marc, XI, 12-14. Ou yàp '^v xatpb; cuxow. Matlli., XXr, 18-19.
sans parler d'un marché aux cuirs. Cette cour était fermée par une balustrade de pierre, surmontée, à intervalles égaux, de pilastres ou stèles : ces stèles portaient des inscriptions, les unes en grec, les autres en latin, pour défendre aux étrangers de franchir la balustrade *•
On se représente volontiers le temple de Jérusalem comme un lieu de prière et de recueillement, analogue aux temples et aux églises de nos villes modernes, à ces grandes nefs de nos cathédrales toutes pleines d'ombre et de silence. Les sanctuaires religieux du moyen âge, surtout quand ils étaient des lieux de pèlerinage, le Haram musulman, donneraient une plus juste idée des temples célèbres de l'antiquité, tels que ceux de Jérusalem, d'Éphèse, de Hiérapolis, de
* Josèphe, Guerre des Juifs, V, v, 2.
Pessinunte. On s'y rendait en foule, pour accomplir des vœux, faire des sacrifices, célébrer les fêtes. On venait à Jérusalem, surtout à l'époque de l'année où s'y trouva Jésus, non-seulement de la Palestine, mais de toute l'Asie, de l'Egypte, d'Athènes, de Rome. Le hadj de la Mecque fait assez bien comprendre ce qu'étaient ces pèlerinages antiques. Les villes de pèlerinage ont toujours été des villes de négoce et de plaisirs. Ces cités saintes étaient les bazars de l'Orient. Point de sanctuaire renommé autour duquel ne se tînt quelque foire annuelle. Aussi bien, tous les bons juges conviennent que le tumulte bruyant des affaires, de la politique et de l'école emplissait les parvis du temple de Jérusalem.
<( Partout régnaient le tumulte et le bruit : les lévites allaient et venaient pour le service du sanctuaire; les pharisiens, assis en
cercle, discutaient les difficultés de la casuistique rabbinique ; les prêtres, les docteurs enseignaient dans les écoles du deuxième parvis *, en attendant la séance du Sanhédrin; le cultivateur, apportant les prémisses de son champ, se rencontrait avec le riche citadin, faisant traîner derrière lui un taureau ou un agneau sans tache ; le lépreux ou l'impur, venant d'accomplir les rites de la purification, croisait sur les larges degrés répoux inquiet qui amenait sa femme infidèle à répreuve de l'eau d' a amertume. »
Sous les larges portiques du parvis extérieur, dans la basilique d'Hérode, une foule bigarrée se pressait autour du rabbin en renom; les marchands de colombes, de gâteaux, dressaient leurs boutiques ^ ; les
* Cf. Luc, H, 46.
2Marc, XI, 15.Matlh., XXII, 12.
prêtres trafiquaient des peaux* des victimes; les changeurs' offraient des sicles nationaux ou de petits bronzes orthodoxes ' frappés par le gouverneur romain, en échange des deniers impériaux et des drachmes grecques, effigies prohibées que le trésor sacré ne voulait pas recevoir. Tout ce tumulte de négociations, de discussions, de prières, était dominé par l'éclat des trompettes sacrées, parle mugissement des victimes égorgées, par le pétillement de la flamme de l'autel, qui lançait vers le ciel les flocons d'une fumée opaque, toute chargée des acres odeurs des chairs brûlées ^ »
Il fallait donc des changeurs pour changer les monnaies profanes des visiteurs en
« Lévit., vu, 8.
2 Marc, XI, 15. Matth., XXI, 12.
^ Saulcy, Recherches sur la numismatique judaïque, pi. Vin et IX.
^ Le Temple de Jérusalem, monographie du Ilaram-och- Chérif, par le comte Melchior de Vogiié. Paris, 1864, in fol.
monnaies sacrées, seules admises dans le trésor du temple. Précipiter de lourds troupeaux de paysans galiléens sur les boutiques de ces paisibles changeurs^ renverser leurs comptoirs, éparpiller leurs monnaies sur le sol, bousculer les acheteurs*, c'était, de la part de Jésus, une absurdité.
Il avait toujours existé dans les dépendances du temple de Jérusalem, ainsi que dans tous les grands sanctuaires de l'antiquité, des marchands de brebis, de taureaux, de pigeons, de tourterelles, d'huile, d'encens, bref, de tout ce qui était indispensable aux pieux Israélites qui venaient o&ir des sacrifices. Quand Marie vint présenter Jésus au temple, par exemple, si elle y est venue, elle avait dû précisément acheter à ces marchands la paire de
* Marc, XI, 15. Matth., XXI, 12. Luc, XIX, 45.
tourterelles ou de pigeons traditionnelle qu'ofiraient au Dieu du sanctuaire les femmes relevées de couches ^ Tresser un fouet de cordelettes pour chasser les bêtes et les gens de ces lieux saints *, c'était une autre absurdité.
Dès qu'il n'était plus sous l'œil de ses persécuteurs, les prêtres et les théologiens, Jésus s'abandonnait à des accès de colère contre les Juifs orthodoxes, qu'il n'appelait plus que (c reptiles, » « race de vipères, »
(( fils de l'enfer ^^ » et qu'il chargeait des plus effroyables malédictions. Maintenant il ne doutait plus que la fin de ce monde ne fût prochaine. Il annonçait à ses disciples effrayés que, ce jour-là, le soleil et la lune s'obscurciraient, que les étoiles tombe-
* Lur, II, 24. Cf. Levit., XII, 8; XIV, 22; XV, 14, etc.
2 Marc, XI, 15. (Cf. Jean, lï, 15.)
3 Marc, XIÏ, 38 sqq. Malth., XXUI, 1-39. Luc, XI, 37-52
raient, qu'on entendrait au loin mugir les flots de la mer; qu'alors il apparaîtrait sur les nuées dans toute sa gloire, précédé par des anges qui, soufflant dans leurs trompettes, rassembleraient les élus des quatre coins du ciel K
Les prophètes juifs de cette époque semblent s'être quelquefois vantés de pouvoir accomplir des prodiges analogues à celui que Jésus avait annoncé relativement à la destruction et à la reconstruction du temple^. L'historien Josèphe, en effet, parle d un prophète qui, sur le mont des Oliviers, où l'avaient suivi un grand nombre de Juifs, assurait qu'aussitôt qu'il aurait proféré certaines paroles, les murs de Jérusalem tomberaient, sans qu'on eût désormais besoin de portes pour y entrer. Félix,
* MarcXIlI, 24 sqq.Mallh., XXIV, 29-31. Luc,XXF,25sqq. 2 Marc, XIV, 58. Matlh., XXVI, 61. Actes, Vï, li.
qui était alors procurateur, dut charger cette foule à la tête de ses gens de guerre : quatre cents Juifs périrent, et Ton fit deux cents prisonniers \
On le voit, une parole comme celle qu'avait prononcée Jésus n'était pas seulement un blasphème pour les Juifs; elle inquiétait l'autorité romaine, qui, presque chaque jour, était contrainte de faire des exécutions sommaires du genre de celle que nous venons de rappeler.
Les zélotes (kannâïm) ou sicaires , dont les hainesreligieuses se renforçaient, comme toujours en Judée, de haines politiques, frappaient chaque jour de leurs poignards quelque ami des Romains. Une véritable terreur se répandait dans le pays. Un zélote, un des disciples du plus mortel ennemi des
f Jos., Anliq, Jud,, XX, viii, 6. Giierre des J,, II, xiii, 4. Actes, XXI, 38.
Bomains, de ce Judas le Galiléen dont les filg avaient été crucifiés, s'était attaché à Jésus et était au nombre des apôtres ^ Si ce zélote,nommé Simon, était venu à Jésus, c'est que Jésus était pour lui le Messie, c'est qu'il attendait de lui la délivrance d'Israël et la fin de la domination romaine. Les apôtres, les. disciples, les foules qui suivaient Jésus et saluaient en lui le fils de David, le Messie, attendaient, avec une foi qui survécut à la mort du Galiléen, qu'il délivrerait Israël du joug des Romains '•
Cette attente d'un Messie était une source intarissable de séditions en Judée. Or, traduit devant le grand prêtre Caïpîie, en plein Sanhédrin, Jésus dit : « Je suis le Messie ^ » c'est-à-dire, le roi des Juifs;
« Marc, m, 18. Matth., X,4. Luc, VI, 15. Actes, I, 13.
2 Luc, XXIV, 21.
3 Marc, XIV, 62. Matth., XXVI, C4.
et quand le procurateur romain Ponce Pilate, du haut de son tribunal, lui demanda s'il était en effet le roi des Juifs, Jésus répondit encore : « Tu l'as dit ^ »
Démagogue et révolutionnaire, blasphémateur et séditieux, selon les lois de son temps et de son pays, Jésus avait deux fois mérité la mort.
Roi des Juifs, il le fut en parade; il eut Ja pourpre, la couronne, le sceptre et jusqu'aux prosternations ironiques des courtisans. Peut-être, comme il arrive à certaines périodes de la paralysie générale, Jésus prit-il vaguement au sérieux cette mascarade funèbre. Eoi des Juifs, l'écriteau qui marquait sur sa croix le sujet de la condamnation lui donna quelques heures ce
« Marc, XV, 2. Mallh., XXVII, 11. Luc,XXlII, 3. L'accusation politique est nettement formulée dans Luc, XXI II, 4. Pour Pilate, Jésus était bien a le roi des Juifs, » Marc, XV, 9, « le Messie, » Matlh., XXVII, 17.
titre dérisoire : ceux qui passaient par le chemin lisaient en riant.
Marie, la mère de ce Messie crucifié, n'était pas auprès de la croix K Les Galiléens s'étaient dispersés; les disciples se cachaient, les apôtres avaient fui. Seules, quelques femmes demi-folles, qui avaient suivi Jésus de la Galilée à Jérusalem, regardaient de loin mourir le prophète de Nazareth.
« Marc, XV, 40-4!. Matlli., XXVIÎ, 55-5G. Luc, XXIII. 49.-