‹ Jésus et les ÉvangilesChapitre 7 sur 12 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

Ce fut au sein des petites Églises de Pella et de la Batanée, au delà du Jourdain, où s'étaient réfugiés les restes de l'Église de Jérusalem, que naquit l'Évangile, parmi les ébionim et les parents de Jésus. L'Évangile fut d'abord un ou plusieurs recueils de paroles mémorables, de paraboles, de sentences, à la manière des soutras bouddhiques, recueillies par la tradition et transmises de bouche en bouche dans la langue même du prophète de Nazareth, Ces Pirké-Jéschou de-

valent ressembler fort au Pirké-Aboth^ recueil de sentences des rabbins célèbres. Pas encore de biographie de Jésus. Les lacs et les montagnes de la Galilée, où Jésus avait enseigné et accompli ses miracles, étaient présents à l'imagination de ceux qui l'avaient vu et entendu. C'est dans cette Église, cachée au désert, que s'est formée la légende du Nazaréen, au milieu même de ses frères et de ses disciples.

On a vu dans cette circonstance un motif de croire que l'image de Jésus, telle qu'çUe résulte des Évangiles, ressemble à roriginal en ses traits essentiels. Mais, outre qu'aucun de nos trois Évangiles synoptiques n'a été écrit à cette date ni dans ce milieu, les traits véritables de l'image de Jésus ont dû passer par la conscience des judéo-chrétiens de la Syrie, et ne sont arrivés aux Évangélistes que déformés par cet

étrange milieu, si bien que ces histoires de Jésus reflètent moins la vie et les paroles du maître que les souvenirs et les idées de ses disciples. Encore si d'autres conceptions religieuses, absolument étrangères aux « synagogues » chrétiennes de la Batanée, n'étaient venues, comme cela eut lieu à Eome et en Asie, transformer de tous points la légende de Jésus!

Pour les ébionim et les Nazaréens, fidèles observateurs de la Loi, attachés à la circoncision, aux pratiques et à tous les rites juifs, Jésus était resté le fils de Joseph. Pour avoir été un prophète, l'élu de Dieu, le Messie promis à la race d'Abraham, il n'en avait pas moins été un homme. Au contraire, parmi les chrétiens helléniques, dans les Églises sorties de Paul, — « l'homme de Tarse, »

<c l'ennemi, » comme l'appelaient les ébionim, — Jésus devenait de plus en plus une incar-

nation de Dieu, ainsi que dans nos Evangiles.

A quelle époque mit-on par écrit les sentences et les paraboles du" Nazaréen? Jusqu'au milieu du second siècle, on continua de les citer de souvenir avec des variantes considérables, a Les textes évangéliques que nous possédons existaient, dit M. Kenan, mais d'autres textes du même genre existaient à côté d'eux. » Ce n'est qu'après la mort des apôtres et après la destruction de Jérusalem, vers l'an 75, que ce savant place, par conjecture, la rédaction en langue sémitique, dans la Batanée, des récits, des paroles et des citations prophétiques des Evangiles. Qu'était-ce que le protévangile hébreu qui eut cours, durant des siècles, parmi les sectes judéo-chrétiennes de Syrie, et auquel les Pères ont trouvé beaucoup de ressemblance avec l'Évangile grec qui porte le nom

de Matthieu? On en concluait souvent que cet Évangile avait été traduit de l'hébreu.

M. Renan a très-bien indiqué comment cette proposition vraie : « L'Évangile hébreu des chrétiens de Syrie, ressemble à l'Évangile grec connu sous le nom de Matthieu,» devint celle-ci : « Les chrétiens de Syrie possèdent l'Évangile de saint Matthieu en hébreu; » ou bien : « Saint Matthieu écrivit en hébreu son Évangile. »

Mais il paraît croire à l'existence réelle, partant fort ancienne, de cet Évangile hébreu dont Hilgenfeld a recueilli les fragments. L'opinion aujourd'hui la plus générale estime que l'Évangile selon les Hébreux n'est qu'un remaniement araméen, conçu dans un esprit tout judéo-chrétien, de notre texte grec de Matthieu, dans lequel on a fait entrer des traditions judéo-chrétiennes, mais qui implique déjà l'eidstence des synopti-

ques et de la littérature paulinienne. Ce livre aurait été composé, au cours du second siècle, dans quelque ville de Syrie, pour l'usage des communautés chrétiennes judaïsantes. Fapias et Hégésippe, au témoignage d'Eusèbe, l'auraient connu, ainsi que l'auteur des épîtres pseudo-ignatiennes. Clément, Origène : c'est l'Évangile que Jérôme trouva chez les Nazaréens d'Alep.

Quoi qu'il en soit, à Kokaba ou à Eome, en grec ou en syro-chaldaïque, quand on écrivit l'Évangile, le plan, le cadre, le livre presque tout entier étaient tracés d'avance.

« De même que la vie d'un Bouddha dans rinde était en quelque sorte écrite d'avance, a remarqué très-justement M. Renan, de même la vie d'un Messie juif était tracée a priori. )>

Même après le grand livre de Strauss, qui

repose, on le sait, sur cette conception de la vie de Jésus,, on lira avec fhiit les pages si doctes et si fines dans lesquelles l'auteur français, étudiant Yagada juive (et tous les Évangélistes sont de vrais agadistes), a montré par quels procédés d'exégèse on a fait sortir presque toute la légende de Jésus des textes prophétiques de l'Ancien Testament.

Persuadés que Jésus était le Messie, les chrétiens rapportèrent au Galiléen tous les textes des prophètes où l'on croyait découvrir l'annonce du Messie. Tout ce qu'avait fait Jésus, il devait l'avoir fait pour accomplir d'anciennes prophéties.

De là la formule ïva ou Sntaç îrXyipcùe9i, C'est ainsi que Jésus répondit à l'attente d'une partie de son peuple. Les Juifs nomment midraseh ce genre d'exégèse où toutes les équivoques, toutes les métaphores prises à la lettre, tous les jeux de mots, sont admis.

ccj'ai appelé mon fils de l'Egypte, » dit Jahweh dans Osée (XI, 1) . Il s'agissait là d'Israël; l'imagination chrétienne se figura qu'il s'agissait de Jésus, et on le fit transporter enfant en Egypte. Pour Fagadiste juif, comme pour le prédicateur chrétien, tout devenait matière d'analogies tirées des textes bibliques.

Ces analogies servirent à combler une foule de lacunes dans les souvenirs. Prenons, par exemple, la mort de Judas, la mort du traître, qui a inspiré à l'auteur de la Nouvelle Vie de Jésus un chapitre d'une érudition élégante ^ Les deux récits, d'ailleurs si profondément divergents, de Matthieu et des Actes, reposent sur II Sam., xvii, 23, Zacharie, XI, 13 et le psaume lxix. Comme Architophel, qui avait livré David, l'ancêtre du

« T. II, p. 333 et suiv. de la trad. de A. Nefftzer et Gh. Dollfus.

Messie, Judas devait se pendre. Ce qui a trait aux trente pièces d'argent reçues par le traître est si peu historique, que l'auteur de notre premier Évangile s'est contenté de transcrire les mots mêmes du texte des Septante de Zacharie, XI, 12 ^ Le procédé exégétique dont nous parlons apparaît ici dans toute sa naïveté.

Après quoi , quand . on soutient qu'il n'y a pas de critique assez subtile pour distinguer dans les Evangiles ce qui vient de Jésus et ce qui est seulement inspiré par ridée qu'on se faisait du Messie, nous n'y contredisons pas. Il en est de Jésus comme de Pythagore : on sait sûrement que les choses ne se sont point passées comme le raconte leur légende. Si quelques-unes des paroles qu'on leur attribue sont authen-

* Encore rÉvangéliste attribue-t-il ici (XXVII, 9) à Jérémie ce qu'a dit Zacharie.

tiques, ainsi que Strauss incline à le croire pour Jésus, on n'en saurait dire autant de leurs actions.

Le voyage à Jérusalem et la Passion, voilà les seuls actes de la vie de Jésus de tout point incontestables. De son vivant, Jésus avait déjà une légende, comme Ta écrit M. Benan, et* Strauss estime <c qu'on peut douter que Jésus, revenant vers répoque de la destruction de Jérusalem, se fût reconnu dans le Christ qu'on prêchait dès lors dans son Église. »

Pourquoi donc, quand les maîtres les plus illustres de la critique conviennent qu'on ne sait rien et qu'on ne peut rien savoir de Jésus, continuer à nous peindre ce « jeune Juif, à la fois doux et terrible, fin et impérieux, naïf et profond, qui aurait sa place dans un tableau de Bida, la figure enca-

drée de grosses boucles de cheveux « ? »

On nous vante « le sourire, » « la gaieté, »

« l'imagination poétique, » « le cœur aimant, » de ce ce divin rêveur, » et Ton nous assure que ce notre espèce continuera de l'aimer. » De tout cela, on ne sait rien, je le répète. Ce ne sont que divinations et prédictions, en d'autres termes, jeux de poëte. Nul doute que, durant des siècles encore, l'imitation de Jésus, comme la religion du Bouddha, ne doive servir d'aliment mystique au besoin d'aimer et de se dévouer qui possède tant d'âmes. Mais qu'aimentelles en Jésus, ces âmes chrétiennes, sinon elles-mêmes ? C'est l'idéal de leur propre nature qu'elles contemplent sur la croix.

Chaque Église, chaque génération de chrétiens a eu son Jésus. Le doux Jésus de

* Ernest Renan, les Évangiles, p. 88.

M. Eenan u*est pas, à coup sûr, celui de .

Jacques ni de Jean, qui l'avaient vu de près. Voilà de bien sombres visages dans le . gracieux décor de Tidylle galiléenne ! Le beau rêve, — rêve divin, comme il dirait, — qu'a fait Téminent historien au pays de l'Évangile, aura le sort de la Joconde du ^ Vinci, des fresques de Michel-Ange à la Sixtine, de celles de Kaphaël au Vatican. Il est beau de rêver ainsi, puisque aussi bien nul ne travaille pour l'éternité.

Mais, si l'on consent^ un instant à traiter comme des documents historiques les trois premiers Évangiles, en particulier le plus historique des trois, celui de Marc, le Jésus qui se lève et se dégage de ces vieux textes judaïsants n'est certes point un personnage d'idylle, un doux rêveur, un fin et.

aimable moraliste: c'est bien plutôt une manière de Juif fanatique, déchaîné contre

la société de son temps, une tête étroite et dure de visionnaire, un thaumaturge à demi lucide, sujet à ces noirs accès de violence et de frénésie qui le firent souvent passer pour fou auprès des siens. Aux yeux dé ses contemporains, il Tétait; il l'est encore aux nôtres. Seulement, loin de lui en faire un crime, nous voyons dans le mal dont Jésus Ait atteint la condition même de sa supériorité, la cause profonde .et cachée de son action sur le monde *.

Ce qui tendrait surtout à faire croire que ce prophète galiléen fut tout autre chose qu'un doux rêveur, un idéaliste à la façon de Spinosa, c est qu'avec des mœurs douces et une parfaite sincérité, on n'a en général aucun pouvoir sur les hommes, en particulier sur des esprits aussi bor-

' Marc, III, 21,31-35. Atténuatious, comme souvent, chez Matthieu, XII, 46-10.

nés que Pierre et les fils de Zébédée.

Il est assez piquant de noter que, par un retour étrange des choses dlci-bas,M. Renan aura contribué autant qu'homme du monde à faire évanouir le divin rêveur du quatrième Évangile devant le Jésus terrible et sombre du second, en établissant une fois de plus la grande supériorité de Marc, comme document historique, sur les deux autres synoptiques. Ici le savant français 9. montré plus de critique que Strauss, qui avait, on le sait, suivant ce qu'on nomme l'hypothèse de Griesbach, et d'accord avec Baur et son école, Hilgenfeld, Keim, etc., considéré Matthieu, non-seulement comme plus ancien que Marc, mais, avec Luc, comme la source du second Évangile ! La priorité de Marc nous paraît évidente, et « l'hypothèse de Marc » aurait ruiné définitivement « l'hypothèse de Griesbach »

si, dans ces questions d'histoire littéraire, il pouvait jamais y avoir rien de définitif. Je parle, bien entendu, de TÉvangile canonique « selon Marc, » non de l'écrit de Marc, l'interprète et le compagnon de Pierre, mentionné dans un fragment célèbre de Papias, dont l'autorité considérable repose sur le témoignage direct du presbytre Jean •.

Ce Marc avait écrit de souvenir ce que le Christ avait dit et ce qu'il avait fait: fi M

Tou XpKXTOu ^ Xexôevra ^ irpaj^ôsvta. PapiaS Savait

en outre que <c Matthieu avait rédigé en langue hébraïque les sentences, Ti XoYia (du Seigneur). » C'est sur ces deux écrits, dont l'existence est attestée par un évêque instruit de l'Asie Mineure, vers le milieu du second siècle, que repose tout l'édifice de notre littérature évangélique.

« Ku^, H. £.,111,39.

106 JÉsrs

Que le recueU des sentences du Seigneur attribué à Tapôtre Matthieu ait été antérieur aux récits de Marc, lesquels d'ailleurs renfennaient aussi des paroles de Jésus, cela est plus que vraisemblable, et nous en avons dit la raison. Mais, à coup sûr, nos Évangiles canoniques de Marc et de Matthieu sont» à regard des écrits mentionnés sous ces noms par Fapias, des productions au moins tertiaires. Remarquons d'abord qu'ils ne se donnent pas comme l'œuvre de Marc et de Matthieu, mais simplement comme rédigés « selon Marc, » a selon Matthieu : »

ils ne sont rattachés que d'une manière générale aux noms vénérés de Matthieu et de Marc.

Suivant Scholten, un rédacteur inconnu avait sans doute déjà combiné le texte de la relation primitive de Marc avec un recueil de Ufia, identique ou non avec celui deMat-

thiéu, quand un autre chrétien inconnu composa à Eome notre second Évangile.

M. Senan a eu le tort, selon nous, de présenter cet Évangile comme Tœuvre immédiate du compagnon de Pierre. La vivacité des souvenirs, la vérité des détails, la justesse du trait, qui assurent à ce livre une place tout à fait à part dans la littérature évangélique, s'expliquent naturellement par le caractère des documents, du proto-Marc en particulier, sur lequel a travaillé l'auteur judéochrétien de l'Église deKome. Il est possible que Marc, bien qu'il n'eût « ni entendu, ni suivi lui-même le Seigneur % » Papias l'atteste, ait assisté, étant enfant, à quelque épisode du drame de la Passion.

En tout cas, il connaissait personnellement ceux qui y avaient joué un rôle. Sa

' OuTÊ Y^^P "ïi^ouffs Tou Kopiou oute icap7)XoXouôr,<y£i^ aÙTfa).

relation, si Ton en croit Fapias^ écrite sans ordre et de souvenir, rappelait la manière dont l'apôtre Pierre avait coutume de raconter la vie de son maître*. Le caractère judéo-chrétien de notre second Évangile s'explique aussi suffisamment par le lieu où il fut rédigé : l'Église de Rome, où le parti des judéo-chrétiens avait toujours été trèsfort, avait hérité de l'esprit de l'Église de Jérusalem.

Il ne faut pas d'ailleurs exagérer les tendances judéo-chrétiennes de cet Évangile, car des savants tels que Hilgenfeld et Volkmar ont pu y voir dominer, l'un les doctrines de Pierre, l'autre celles de Paul. L'indifférence de l'auteur à l'égard du judaïsme, sa haine pour le pharisaïsme, son opposition aux principes de la théocratie juive, n'ont

* Cette relation pouvait avoir été écrite entre Tannée 45 et Tannée 58 de notre ère.

pas échappé à la critique. Avouons que, pour un disciple de Pierre, ce seraient là d^étranges façons de sentir. L'auteur de l'Évangile selon Marc était Juif de naissance; il a écrit à Rome et pour l'Église de Eome, voilà tout ce qu'il est permis d'affirmer.

Mais M. Renan, qui admet sans preuve l'identité arbitraire du Marc de Papias et de l'auteur de l'Évangile selon Marc, ne manque pas de tomber dans le piège que lui tendait la tradition ecclésiastique, lorsqu'il s'appuie sur le passage de la prétendue Épître de Pierre (I, v, 13) pour supposer que Marc a rédigé son livret dans cette ville, où il avait suivi Pierre peu de temps après le martyre. Or, le savant critique sait mieux que personne que cette Épitre, remplie d'allusions à des Épîtres de Paul, à l'Épitre aux Hébreux, à l'Épître de Jacques, date

probablement de Tan 130 à 140, si bien qu'entre l'époque où elle a été écrite et celle des dernières années du règne de Néron, deux générations se sont écoulées.

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