CHAPITRE m
M. Renan croit encore, dans le quatrième livre des Origines du christianisme ^ comme dans les précédents, que Pierre a été à Rome. Or, Pierre n'a jamais été à Rome, ni avant, ni après Paul. Il n'y a subi aucun martyre.
Le roman ébionite et la légende catholique de Pierre ont été, en ces derniers temps, l'objet d'études approfondies.
Après le grand critique de l'école de Tubingue, Christian Baur, Zeller, Schwe-
gler, K. Adelbert Lipsîus, ont abordé ce problème historique avec la sûreté de leur critique et les immenses ressources de leur érudition. Le plus récent travail sur cette question : La légende de Pierre^ évêque de Rome, a été naguère publié par M. Ed.
Zeller, dans la Deutsche Rundschau^ et traduit en français ^
La légende de Pierre ouvre la série des incroyables falsifications et inventions de documents sur lesquels repose la domination spirituelle et temporelle des papes : elle est Torigine de la fortune de FÉglise romaine. Du moment que les évêques de
* La légende de saint Pierre. Traduit par Alfred Marchand (Paris, 1877). II convient, en lisant ce savant opuscule, d'avoir sous les yeux l'ouvrage de Lipsius, Die Quellen der romischen Petrussage krxtis€h untersucht (Kiel, Schwers), ouvrage à tous égards considérable, où sont rassemblés tous les faits et tous les textes sur lesquels repose l'argumentation qui met à néant, avec la légende de la primauté de l'épiscopat et du martyre de Pierre à Rome, toutes les prétentions traditionnelles de l'Eglise romaine.
cette Eglise se sont crus les successeurs d'un apôtre pour qui Jésus semblait avoir marqué quelque préférence, ils en sont arrivés à se persuader que les prétendues prérogatives de Pierre avaient été transmises aux pontifes de Kome. Jésus, dans leur conviction, avait confié à Pierre le soin de continuer son œuvre; ils devinrent donc à leur tour les vicaires du Christ, c'est-àdire les vicaires de Dieu sur la terre.
Ce n'est que vers le milieu ou après le milieu du second siècle, que la constitution monarchique de l'Église sortit des collèges d'anciens et qu'une distinction s'établit entre l'évêque ou surveillant et le presbytre ou prêtre. « Quant à l'Église de Rome, écrit Zeller, il est certain qu'elle n'a pas eu d'évêque, au sens qu'on attacha plus tard à ce mot, avant le second siècle. »
Pieire n'a pas été évêque de Rome. S'est-
il au moins trouvé à la tête de la communauté chrétienne de cette ville, comme Paul a dirigé, pendant son séjour à Éphèse et à Corinthe, les Églises qu'il avait fondées dans ces villes? Dans les documents authentiques du Nouveau Testament, il n'est fait aucune allusion à un séjour de Pierre à Rome.
Dans la première Épître, d'ailleurs non authentique, de Pierre, qui date probablement de 130 à 140, l'auteur envoie à ses lecteurs des salutations de la part des coélus de « Babylone » et de son fils Marc (I, v, 13). Babylone, on le sait, est le nom symbolique qui désigne la ville des Césars dans V Apocalypse et dans les Oracles sibyllins. Mais Pierre n'aurait pu la nommer ainsi ^ car Rome ne fut appelée de ce nom que depuis la nuit d'août 64, où, en des fêtes d'un caractère expiatoire, et pour apaiser la rumeur publique, on livra aux bêtes, on
crucifia, on brûla des chrétiens en guise de torches et de flambeaux dans les magnifiques jardins que possédait Néron au delà du Tibre. Suivant la tradition chré' tienne, les apôtres Pierre et Paul auraient été au nombre des victimes. Le lissage de TÉpître en question ne prouve donc qu'une chose : c'est que, vers 130 à 140, on croyait dans l'Église que Pierre avait été àKome.
Pierre n'est pas plus venu dans cette ville en même temps que Paul qu'il n'y est venu avant ou après.
n n'est pas venu en même temps, car il ressort avec la dernière évidence des chapitres XX Vil et XX Vm des Actes des Apôtres, — relation authentique d'un témoin oculaire, — qu'en quittant Césarée pour être transporté à Rome, Paul n'était pas accompagné de Pierre. Ajoutons
que cet apôtre n'est pas nommé par les frères et les collaborateurs de Paul dans la capitale du monde. Certes, les Épîtres aux Philippiens, aux Colossiens, à Philémon et aux Éphésiens, sont loin d'être des monuments d'une authenticité incontestable et incontesté; mais il n'importe ici : Pauteur, quel qu'il soit, de ces Épîtres, aurait assurément nommé Pierre parmi les autres chrétiens de marque qui se trouvaient à Rome, si Tapôtre des judéo-chrétiens y eût été avec Paul.
On peut prouver d'autre part que Pierre n'y était pas venu avant Paul. L'apôtre des gentils dit aux Romains, dans l'Épître qu'il leur adresse, qu'il a souvent formé le projet de les visiter, afin de leur être utile comme « aux autres païens (I, 13). »
Paul écrit même expressément aux fidèles de la communauté chrétienne de Rome
qu'il était « prêt à leur annoncer aussi rÉvangile » (1, 15). Comment comprendre ce langage si, à ce moment et depuis longtemps, Pierre avait dirigé l'Église de Rome?
La dernière hypothèse, celle qui fait aller Pierre à Rome après Paul, ne s'appuie que sur la légende ébionite de Simon le Magicien. Comme Pierre n'était pas à Rome durant la captivité de Paul dans cette ville, on a supposé que l'apôtre des païens, après être sorti de prison, était revenu à Rome, qu'il y avait subi une longue captivité, et avait alors été mis à mort avec Pierre.
Abstraction faite d'une allusion douteuse dans le canon de Muratori, rédigé entre 190 et 200, il n'est point fait mention d'une seconde captivité de Paul avant le quatrième siècle. On trouve une allusion plus évidente au martyre de Pierre au chapitre
XXI du quatrième Évangile. Mais, outre qu'il n'y est pas dit que c'est à Eome que Pierre sera crucifié, il est démontré que ce chapitre de l'Évangile de Jean est une addition qui ne provient point de l'auteur du livre.
a La plus ancienne forme de la légende du séjour de Pierre à Eome, dit Lipsius S est sans contredit celle qui fait venir l'apôtre dans cette ville comme adversaire du magicien Simon. » L'opinion générale aujourd'hui, telle que la représente ce savant avec une autorité considérable, estime que « la légende de Simoii le Magicien, dans sa forme primitive, doit exclusivement son origine à la haine des judéo-chrétiens contre l'apôtre des gentils. Plus on remonte aux formes les plus anciennes de la légende, plus on voit clairement qu'elle n'est, du
< Die Quellen der rom. Petrussage, p. 9.
commencement à la fin, qu'une parodie de la vie et de la doctrine de Paul. » Longtemps le judéo- christianisme antipaulinien trouva du plaisir à se représenter le triomphe de Pierre, qui, dans sa lutte acharnée contre le faux apôtre, l'avait suivi jusqu'à Eome. « Il est clair que c'est uniquement l'arrivée de l'apôtre des gentils dans cette ville qui donna occasion à la légende judéo-chrétienne de faire paraître Pierre à Eome, contre toute histoire digne de foi. La lutte des personnes n'est qu'un ' reflet de la lutte des partis, du judéo-christianisme contre le paulinisme. x> Ainsi, c'est pour combattre et démasquer le faux apôtre, Timpie et artificieux séducteur des âmes, déjà confondu en Palestine et en Syrie, que Pierre, suivant Paul comme son ombre, arrive à Eome.
A la première classe des principaux do-
cuments de cette légende appartienDent les Homélies (rédigées probablement vers 180) et les Récognitions de Clément, d'une date un peu plus récente : c'est un ébionite, un judéo-chrétien, un ennemi irréconciliable de Paul et de ses tendances religieuses qui a tenu la plume. Pierre est représenté ici comme Tapôtre du monde païen, et le judéochristianisme comme la foi véritable de l'Église romaine. Paul est « l'ennemi, » le renégat sans foi, plus haï qu'on ne saurait dire; sa vie entière, sa conversion, ses voyages, tout est parodié, bafoué, tourné à la caricature.
Mais, avant la fin et même dès la seconde moitié du second siècle, l'Église romaine, quoique le parti judéo-chrétien y ait toujours été très-fort, transforme ce roman en un sens moins scandaleux pour la conscience chrétienne. Dans les monuments catholi-
ET Las ÉVANGILES. 121
ques de la légende, Paul, devenu le compagnon et l'ami de Pierre, assiste à la défaite du magicien Simon.
L'Histoire de Pierre et de Paul, les Prédications de Pierre et de Paul, racontaient la rencontre des deux apôtres à Rome, les miracles qu'ils y avaient accomplis, les conversions qu'ils y avaient faites, et leur martyre. « Le premier de ces écrits, dit M. Ed. Zeller, nous a été transmis probablement dans sa substance, mais avec des additions d'un âge postérieur, sous la forme des Acta Pétri et Pauli, document qui, dans sa rédaction actuelle, doit être reporté au moins au cinquième siècle. Il est fort probable que déjà, dans sa forme primitive, cette histoire racontait comment Paul était venu à Rome, où se trouvait déjà Pierre, engagé dans sa lutte avec le magicien Simon. Les deux apôtres avaient soutenu
une discussion contre le magicien^ en présence de l'empereur Néron. Simon avait offert de prouver sa divinité en s'élevant dans les airs et en les traversant comme au vol; mais, par l'effet de la prière de Pierre, le magicien avait fait une chute profonde.
Irrité de l'issue de la lutte, Néron avait condamné à mort les deux apôtres et avait fait décapiter Paul sur la route d'Ostie, tandis que Pierre avait pris la fuite, avait été rappelé à Rome par une apparition du Christ, et avait été crucifié la tête en
Ainsi, même dans la légende ainsi transformée, dans le récit de l'JÉglise catholique, la première place, et comme le grand rôle, est réservé à Pierre, parmi les païens, dont l'évangélisation avait été bien certainement l'œuvre de Paul. Enfin, si le roman a perdu
* Z^ler, La légende de sai7it Pierre, p. 18-19.
son caractère agressif contre Paul, on y retrouve encore les fables merveilleuses du récit ébionite, les prodiges et les miracles accomplis par Simon et par Pierre.
On le voit, l'épiscopat et le martyre de Pierre, dans la ville des Césars, est une légende. La primauté de cet apôtre est une fable. Les papes ne sont pas les successeurs de saint Pierre. Cette légende, la science démontre qu'elle repose sur la lutte imaginaire de saint Pierre avec Simon le Magicien. Ce qui n'est pas imaginaire, c'est l'antagonisme hautain, sourdement haineux chez Pierre, qui a fait d'irréconciliables adversaires des deux grands apôtres qui ont fondé le christianisme.
C'est au sein de l'Église de Eome, toujours étroitement affiliée à celle de Jérusalem, qu'est né le roman ébionite qui, faisant de Paul un renégat et un traître. Ta représenté
comme un faux prophète, comme un magicien que Pierre suit pas à pas dans le monde entier, et confond sans relâche à la face des nations. Simon, c'est-à-dire Paul, était venu à Eome ; Pierre devait l'y suivre. Plus tard la tradition ecclésiastique a réconcilié Tapôtre des Juifs avec celui des païens, qui subirent ensemble le martyre.
Il n'y a pas plus de vrai dans cette transformation de la légende de Pierre que dans le roman ébionite des premiers siècles de l'Église romaine.