De l’homme, sect. I, Chap. 1x
4. Das einzige wahre System der christlichen Religion. Berlin, 1787.
Sil faut en croire M. Renan; le moine est le seul vrai chrétien (p. 315), et le christianisme, en un séns, a beaucoup contribué à affaiblir le sentiment des devoirs du citoyen et à livrer le monde au pouvoir absolu des faits accomplis (p.122). M. Renan va plus loin: l’indifférence de Jésus, son mépris pour le monde se changent en hostilité. L'État est constitué en hostilité avec le royaume de Dieu (p.314). «Jésus, à quelques égards, est un anarchiste, car il n’a aucune idée du gouvernement civil» (p.127). Enfin, Jésus se laisse aller à des «rêves d'organisation idéale de la société» dans le sens des «tentatives socialistes » de nos jours (p. 287).
Cest :ainsi qu'il apparaît tantôt comme moine et ascète, indifférent au monde ; tantôt comme anarchiste révolutionnaire, faisant la guerre au monde, s’attaquant à l’état social et politique; contradiction évidente, dont l'auteur doit compte à la science qui exige avant tout l'unité de toute individualité historique.
Si les assertions de M. Renan étaient fondées, il faudrait admettre dans l’esprit de Jésus les plus graves contradictions, ou des lacunes non moins inexplicables. Au lieu de soutenir à priori que le spiritualisme de l'Évangile est incompatible avec les préoccupations terrestres, que Jésus n’a pu s'intéresser aux intérêts s0ciaux , Où qu'il a dû même se poser en ennemi de la société, il faudrait examiner ce que disent les textes, les faits qu'ils racontent, et les paroles de Jésus qu'ils rapportent.
Un autre reproche fait à la morale de Jésus est celui d’être imparfaite, incomplète: Pas un seul livre du Nouveau Testament, dit-on, ne donne un sommaire de
tous les devoirs des hommes. Il y a des lacunes considérables : ainsi, il n’est jamais question de nos droits. On n’y trouve que quelques rares enseignements sur notre position dans le monde, présentés sans ordre et sans précision.
Je comprends ces erreurs et ces pr ils dérivent d’une connaissance imparfaite de la personne, de la vie et de l'œuvre de Jésus; ils sont dus en partie aussi au langage particulier du Nouveau Testament, et à la nature même des renseignements qu'il nous fournit.
Ces renseignements sont rares, et ne présentent pas toujours toute la précision désirable. Cela s'explique par le caractère général de l'œuvre et de l'enseignement de Jésus, et par la nature des documents dont nous disposons.
L'examen détaillé de ces deux derniers points nous mettra à même de trouver la vérité, et les preuves pour l’établir.
On s’est fait de la personne et de l’œuvre de Jésus bien des idées fausses. La principale consiste à voir en lui un Messie politique. C’est aussi la première chronologiquement: en un certain sens, les disciples euxmêmes la partageaient, et bien d’autres après eux. Nous avons à l’examiner avec soin; car si Jésus avait été un Messie au sens juif, il aurait eu à s'occuper avant tout de l’état social et politique de sa nation.
Partant de la supposition que Jésus a partagé les espérances messianiques dans leur signification reçue, on
a affirmé que son plan était de reconstituer et d’orgamiser définitivement la société juive, de reconquérir l'indépendance de sa patrie, et par conséquent de chasser les Romains’. D’autres reconnaissant à Jésus des vues plus élevées, disent que sans doute il voulait faire une réforme religieuse et morale, mais que ce royaume de Dieu sur la terre n’excluait pas l'établissement d’une puissance temporelle. On le voit, cette conception, ainsi que l'idée messianique elle-même dans la pensée du peuple juif, est tantôt plus grossière, tantôt plus pure, et permet de réserver à la mission religieuse de Jésus une large place à côté du prétendu plan politique. Quoi qu’il en soit, à ce double point de vue on ne s'explique pas que Jésus ne s’occupe pas des questions sociales.
Il y a contre cette idée d’un plan politique de Jésus une grave objection: le peuple d'Israël pouvait parfaitement croire à la possibilité d’un Messre, prince temporel; mais Jésus, tel que nous le connaissons, ne pouvait revendiquer cette qualité. Cela semble de la dernière évidence; ce serait une impossibilité psychologique qué l’histoire ne peut pas admettre.
Mais s’il est impossible que Jésus se soit cru le Messie au sens juif, comment a-1-il pu si souvent se servir d'expressions qui semblent autoriser l'erreur des autres? Comment a-t-il pu se laisser appeler Messie, fils de David?
Bien des explications ont été essayées pour faire disparaître cette difficulté. Aucune prise isolément ne me
1. Reimarus, le fragmentiste de Wolfenbüttel : Vom Zweck Jesu und seiner Jünger, 1778; — Bahrdt, Ausführung des Plans und Zwecks Jesu, 2 vol., 1784-1793.
paraît satisfaisante, mais réunies elles sont tout à en suffisantes. SE De 15
: Sans nous arrêter à ces détails, nous opposons à l'hypothèse d’un plan politique tout d’abord la ‘nature même de l'œuvre de Jésus, et ensuite des expressions comme celles-ci: ton règne vienne (Matth., VI, 10), le royaume est au dedans de vous (Luc, XVII, 21), et des scènes de la Tentation (Matth., [V,8 et suiv.), présentant «l’antithèse entre le vrai et le faux messianisme ». Citons aussi ce fait capital que Jésus ne s’est jamais servi d'aucun des moyens qui auraient été propres à la réalisation de projets politiques, qu'il n’a pas cherché à s’entourer d’un parti, qu'il n’a employé ni la force, ni la ruse, ni le concours d’une société secrète. En vé-
1. Jésus s’est laissé appeler : Messie (Matth., XVI, 16 et suiv.), mais il rejette le sens vulgaire de ce titre; en se l’appliquant, il le dépouille de tout caractère politique (Matth., XXII, 41 et suiv.; pass. parall., Marc, XI, 35 et suiv.; Luc, XX, 4! et suiv.), il le purifie et l’idéalise. Il réforme l’idée messianique, au lieu d'essayer de l'extirper, et s’en sert pour amener insensiblement ses auditeurs à une conception plus élevée. On peut voir dans quelques-unes de ses paroles des expressious figurées, empruntées aux idées et au langage du peuple juif; on explique la forme matérielle de quelques autres par des exagérations, des méprises qu'il faut mettre sur le compte des disciples, des auditeurs de Jésus, de la tradition, des rédacteurs. On peut soumettre à une espèce de réduction certaines paroles, certains faits de la vie de Jésus, par exemple l'entrée triomphale à Jérusalem. Des expressions comme on en rencontre Matth., V, 5; Luc, XI, 32, cessent d’être en cause, si on leur rend leur vrai sens. La réponse affirmative de Jésus à la question de Pilate : «Es-tu le roi des Juifs?» Luc, XXIII, 3 et pass. parall,, est susceptible d’une explication qui lui Ôte toute signification politique (voy. Jean, XVIII, 33, 36). Il se peut d'ailleurs qu'il se soit glissé dans les discours de Jésus qui nous ont été conservés des interpolations, des paroles inauthentiques. De pareils faits, quoique bien difficiles à constater, n'ont rien d'invraisemblable.
rité, comment aurait-il pu avoir un plan politique sans se servir, pour le réaliser, des moyens les plus convenables? Qu'eût été un. royaume temporel sans chef temporel? un soulèvement sans force armée, une révolution sans révolutionnaires ? Une hypothèse de .ce genre se trouve dans la contradiction la plus évidente avec tout ce que nous savons de la personne et de l’œuvre de Jésus.
Rappelons tout particulièrement la parole remarquable: Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. (Matth., XXII, 91; Marc, XIL 47; Luc, XX, 25.) Elle est une des preuves les plus évidentes du caractère tout spirituel du règne que Jésus voulait fonder sur la terre. Jésus distingue soigneusement la sphère religieuse de la sphère politique. Les Juifs les confondaient ; leur rêve à la fois politique et religieux était la théocratie avec un prince visible, un Messie temporel. Avec de tels principes on pouvait, on devait même voir dans le paiement de l'impôt exigé par les Romains, dans l’obéissance à des autorités païennes une impiété manifeste, un scandale, et dans la révolte un acte agréable à Dieu. Jésus vint enseigner que sa religion, la vraie religion, n’avait rien de commun avec la politique et ne pouvait entrer en conflit avec elle. L’adoration de Dieu en esprit et en vérité, une vie conforme à la volonté de Dieu sont indépendantes de toute forme de gouvernement. Voilà le sens de cette maxime profonde".
1. Certainement Jésus l'a prononcée au nom de principes bien supérieurs à de simples précautions, comme semble insinuer M. Renan, Vie
Elle ne se lit pas daris le quatrième évangile, mais nous y trouvons une autre parole non moins significative, chapitre XVIII, 33 et suivants : Pilate avait demandé à Jésus : Es-tu le roi des Juifs? Jésus répond : Mon royaume n'est pas de ce monde, c’est-à-dire mon royaume n’est pas un royaume temporel; oui, Je suis roi, c’est pour cela que je suis venu, pour rendre témoignage à la vérité. S'il est un écrit du Nouveau Testament dans lequel Jésus paraît tout particulièrement élevé au-dessus de toute préoccupation politique, c’est bien le quatrième évangile; le lecteur superficiel y verra même un caractère anti-mondain, «le principe de lascétisme et de l’état monacal»*. La réponse de Jésus à Pilate : «Mon royaume n'est pas de ce monde» formerait ainsi l’antithèse de la maxime rapportée par les Synoptiques. Évidemment à tort. Si Jésus dit que lui et les siens ne sont pas du monde, il veut dire qu'ils ne partagent pas les idées, les sentiments du monde qui est hostile à Dieu; le mysticisme qui pénètre le quatrième évangile, l’union de l’âme avec Dieu, avec le Christ n’est ni de Pindifférence, ni de l'hostilité vis-à-vis du monde. Si, dans les enseignements de Jésus contenus dans cet évangile, les rapports sociaux passent à l’arrière-plan, c’est que dans ce livre les rapports des hommes avec Jésus, et surtout ceux de Jésus avec Dieu, sont traités avec une prédilection marquée.
de Jésus, p. 61. Ébrard, de son côté, n'y voit que cette pensée : Toute servitude est un châtiment envoyé par Dieu. ( Wissenschaftiiche Kritik der evangel. Geschichte, t. 1, p. 605.)