‹ Jésus et les questions socialesChapitre 4 sur 8 · Renan, Vie de Jésus, p · texte numérisé non relu

Renan, Vie de Jésus, p

Jésus n'a pas été le Messie au sens juif : on ne s’étonnera donc point qu'il n'ait pas fait ce qui rentrait dans les attributions de ce Messie; on ne lui reprochera pas de n'avoir point touché aux lois et aux institutions de son temps.

La mission et l’œuvre de Jésus consistaient dans l'établissement du royaume de Dieu, d’un royaume intérieur dont les caractères tout spirituels sont l'amour de Dieu et du prochain, la pureté du cœur, la vraie humilité, la foi en un Dieu père, une confiance intime en Jésus, le serviteur de Dieu. Ge royaume n'est pas de ce monde, il est vrai, mais il n’est ni au-dessus ni au dehors du monde, il est fait pour le monde qui doit se l’assimiler. Ce caractère de la religion de Jésus est loin d’exclure toute préoccupation au sujet des relations sociales. Nous voyons les apôtres, particulièrement Paul, s'occuper, à côté de leur mission religieuse , sérieusement des réalités de la vie, par exemple, des rapports des époux entre eux, des sclaves avec leurs maîtres. Jésus aussi s'intéresse à tout ce qui est humain‘. Nous le voyons compatir aux malheurs de sa patrie; la triste situation de la Judée ramenait incessamment sa pensée sur les intérêts de sa nation ; il laisse voir à certains moments un vrai patriotisme; Matth., IX, 36 et pass. par.; Marc, VL 34: Voyant le peuple, il en eut pitié. Quoiqu'il soit ici surtout question de la misère morale, la misère ma-

1. Son vrai disciple répète de cœur avec le poële latin : Homo sum et nil humani a me alienum puto.

térielle, sociale, politique, n’est pas exclue. Luc, XIX, 4A : I pleura sur Jérusalem, car 11 aimait son peuple.

: Nous connaissons les adversaires de Jésus et ne serons nullement étonnés de les voir ‘le provoquer aux combats de la parole, lui adresser des questions :scabreuses : la sphère sociale en fournit un grand nombre. On peut prévoir qu'il sera ‘appelé à se prononcer, par exemple, sur des questions de jurisprudence, puisque celle-ci de son temps était intimement liée à la théologie. D'un autre côté, nous l'avons vu, l'état politique de la Judée donnait à la question d’obéissance aux lois un intérêt tout particulier. Était-il permis à des adorateurs de Jéhova d’obéir à des maîtres païens? L'occasion ne manquera pas sans doute à Jésus de se prononcer sur Ces questions.

Les faits viennent confirmer cette supposition. En effet, nous voyons Jésus sancüfier le mariage, en posant en principe qu'il est indissoluble, et donner son avis sur l’obéissance due aux autorités.

Mais on voudrait davantage, et on s'étonne que ces matières n’occupent pas une plus grande place dans son enseignement. Nous n’apprenons rien sur une foule de questions, sur lesquelles nous aimerions pourtant à être éclairés; et même si Jésus semble en résoudre quelques-unes, celle du divorce, celle du serment judiciaire, par exemple, il est loin de vouloir donner une loi et introduire une réforme. Matth, XIX, 3 et suiv. et les passages parallèles renferment une défense morale et non un article de loi. Matth., V, 33-37 : Jésus n'interdit que les formules de serments échappatoires, et recommande la plus grande véracité. Une fois même

il refuse de se prononcer dans une question d’héritage. (Luc, XII, 13, 14)

Pour expliquer pourquoi il n entre pas dans plus de détails et n’essaie pas d'introduire des réformes dans l’état social de son temps, nous voudrions faire valoir les raisons suivantes:

Le but de Jésus a été particulièrement d’inaugurer sur la terre une vie nouvelle, et non d’enseigner une nouvelle doctrine. Les doctrines religieuses ou théologiques n'étaient point pour lui la-chose essentielle : la propagation de nouvelles doctrines sociales l'était beau- Coup moins encore.

En travaillant à la régénération des cœurs, au salut particulier de chaque homme, Jésus a travaillé en même temps à la transformation du monde social et politique. Cette grande révolution était bien son but, mais 1l ne pouvait débuter par la réforme des lois et des institutions. Son point de départ est l'amélioration morale de l'individu. Changez l'homme, et la société sera changée. Jésus a déposé dans le monde des germes, dont il abandonnait le développement à l’avenir; il a vu clairement le but sans marquer en quelque sorte les étapes que la société humaine aurait à traverser pour y arriver, c’est-à-dire, pour devenir royaume de Dieu. Il ne s’est pas préoccupé de tel ou tel changement de détail, mais il savait que son esprit, en pénétrant le monde, continuerait dans toutes les mamifestations de la vie sociale l’œuvre commencée par lui dans les cœurs. La civilisation gagne aux progrès de la moralité générale, et celle-ci aux progrès du christia-

nisme. La proclamation des principes moraux de Jésus

a inauguré une ère nouvelle dans l’histoire de la civilisation. Mais il ne pouvait commencer par traiter des questions de morale sociale; des leçons sur cette matière ou bien des manifestes n'auraient pas changé la face du monde. |

Dans tout son ministère, Jésus est plutôt positif que négatif ; 1l renverse moins qu’il n’édifie. Il néglige souvent de renverser l'erreur, mais il place à côté d'elle la vérité, le remède auprès du mal, persuadé que l'erreur et le mal finiront par céder le terrain à la vérité et à la vie évangélique. À l'égard des institutions et des lois sociales, il suivait la même méthode qu’à l'égard des idées religieuses. Non, Jésus n’est pas ce réformateur révolutionnaire qu'on a si souvent voulu trouver en lui, transporté par l’exaltation religieuse ou par une espèce de naïveté juvénile. Loin de vouloir changer le monde en un Jour, 1l attend avec confiance que le monde se transforme insensiblement sous l’action lente du temps et grâce à la puissance régénératrice des principes évangéliques. L'histoire du christianisme et de l’humanité nous apprend que c'était bien la vraie sagesse.

On sait quel rôle important la notion du droit joue dans les relations sociales. Et cependant, dans les discours de Jésus, il est peu ou point question de nos droits : est-ce à dire qu'ils n'existent pas pour lui? Non, mais il ne se préoccupe pas de les proclamer; il n’était pas venu pour énumérer des droits, pour en établir la légitimité, pour en relever le prix. Il dit aux hommes : Voici vos devoirs; il avait raison; les hommes sont plus jaloux de leurs droits que consciencieux dans l’accom-

plissement de leurs devoirs. Ge sont ces derniers qu’il est important de prêcher sans cesse.

Jésus ne demande à ses disciples et à tous ceux qui l'écoutent que des choses possibles, dépendant de leur volonté individuelle. Il recommande, par exemple, la plus grande véracité, la charité la plus complète, parce qu'il dépend de chacun de dire la vérité et d'aimer son prochain. Mais il ne pouvait dire à ses auditeurs : Allez, réformez cette loi, faites abolir cette institution (par exemple, la peine de mort). Il ne pouvait envoyer les disciples à Jérusalem auprès des hommes de loi et des représentants de l'autorité publique, pour demander une modification aux habitudes sociales. La position de Jésus et de ses disciples ne leur permettait pas une ingérence de ce genre.

Même en fait de morale, Jésus ne donne que les principaux commandements ; comment pourrait-on s’attendre à ce qu'il entrât dans le détail des questions sociales qui sont encore plus variées, puisque d’autres temps, d’autres lieux amènent de nouveaux droits, de nouveaux devoirs sociaux ? La religion, la morale de Jésus sont destinées à tous les hommes de tous les temps : il doit donc se borner aux principes généraux.

Une raison de prudence se présentait d'elle-même, dit-on; Jésus devait éviter de compromettre son œuvre religieuse par des tentatives brusques et téméraires de réorganisation sociale. Un essai de ce genre lui eût suscité des obstacles encore plus grands que ceux qu'il a rencontrés, eût provoqué des mouvements séditieux dans le peuple et amené inévitablement un conflit avec les autorités constituées. Supposons que Jésus eût pré-

ché telle ou telle réforme grave, par exemple, Paffranchissement des esclaves, qu'il eût attaqué des abus invétérés, le pouvoir civil s'en serait ému, aurait brisé au plus tôt la carrière de ce réformateur courageux, mais téméraire; il aurait de toutes ses forces essayé d’étouffer dès sa naissance la communauté chrétienne qu'il a laissée croître à son aise, parce qu'il voyait bien que l’ordre n’avait rien à craindre d’une société si calme, si soumise. Jésus a dû, pour cette raison, éviter d’attirer sur lui-même et sur les siens le soupçon d’opposition au pouvoir établi, d’hostilité à l’ordre social. Je ne voudrais pas insister sur cette considération; si vraiment la mission de Jésus avait consisté dans des essais de réforme sociale, il serait allé hardiment au-devant de tous ces dangers. Je serais plutôt porté à admettre l'explication suivante:

Il a dû éviter avec soin de provoquer ou de favoriser des malentendus au sujet de sa mission même, pour ne pas jeter le trouble dans les esprits et les détourner de la chose essentielle. Voilà pourquoi il refuse de donner son avis dans le litige de famille déjà cité, déclarant par là que sa mission n’est pas celle d’un juge qui rend des arrêts. Et malgré toutes les précautions que prend Jésus, maintes fois le peuple juif se trompe sur la nature de son œuvre. (Voy. Év. de Jean, VI, 15)

Supposons même que Jésus eût voulu faire des réformes dans la société, dans l'État, et que, dans ce but, il eût fait des questions sociales le thème favori de son enseignement, cet enseignement n'aurait pu être complet, les embrasser toutes, parce que bien des questions aujourd’hui capitales n'avaient pas d’actualité

au siècle de Jésus. Quel eût été le profit pour son œuvre et pour la société, s’il avait devancé son siècle de quelques centaines d'années, s’il avait donné à ses compatriotes des enseignements sur des questions qui ne devaient surgir que beaucoup plus tard ?

Telle institution qui de nos jours est une injustice criante ou une des plaies de la société, par exemple l'esclavage, n'avait pas ce caractère du temps de Jésus, et ne réclamait pas aussi instamment une réforme. Pour telle autre, la suppression n’était pas même désirable. Il est des temps dans lesquels le maintien d’un abus est un mal nécessaire. Je citerai encore une fois la peine de mort. Quelquefois l'application immédiate ou trop précoce de la meilleure idée est un mal ou pour le moins présente de trop grands inconvénients.

Si chacune des raisons énumérées, prise séparément, ne suffit pas pour expliquer que Jésus se soit abstenu de toute Imgérence dans les affaires sociales, quoiqu'il n’y eût, pour lui, rien de contraire à sa mission de s’en occuper, si quelques-unes même ont seulement la valeur de simples hypothèses, du moins toutes ces considérations réunies expliquent-elles clairement la conduite de Jésus.

Il nous est impossible de déterminer le rôle que chacune de ces raisons a joué dans sa pensée. On se demande: cette abstention est-elle instinctive ou provient-elle d’un plan arrêté d'avance? Est-ce de propos délibéré que Jésus a circonscrit son activité pour la rendre plus utile? En posant cette question nous nous rappelons la parole du prophète: Qui peut connaître la pensée du Seigneur? et l’appliquons avec lapôtre Paul

à Jésus de Nazareth. Il n’est pas facile de lire dans son âme, de pénétrer ses pensées intimes, les motifs secrets qui l’ont guidé. Quoi qu'il en soit, tel que Jésus nous apparaît dans les Évangiles, c’est-à-dire dans les dernières années de sa vie, les seules que nous en connaissions, il est sûr de lui-même et n'hésite jamais sur la voie à suivre: dans ce sens l’abstention dont nous cherchons les motifs est systématique.

D'un autre côté, jusqu'à quel point la nature des écrits qui nous sont restés sur la vie et l’enseignement de Jésus, peut-elle expliquer la rareté des paroles relatives aux questions sociales ?

Sans imiter les apologètes qui mettent sur le compte de linsuffisance des textes toutes les imperfections, toutes les lacunes qu'ils croient découvrir dans l'Évangile, il faut affirmer cependant que, sans doute, les documents qui nous retracent le tableau de l’activité de Jésus n’en ont pas conservé tous les traits. Les remarques que nous suggère la nature de ces documents sont indépendantes des différentes manières dont on s’est expliqué l’origine et la composition des Évangiles. Une seule conception renverserait nos assertions, à savoir celle d’une rédaction faite au moyen de notes, prises sur-le-champ et supposées très-complètes : hypothèse tout à fait inadmissible.

Quels que soient le but et l'esprit qui ont présidé à la rédaction primitive, quel que soit le temps écoulé entre le moment où Jésus a parlé et celui où ses paroles ont été écrites, nous pouvons affirmer que nous ne

possédons pas une liste complète de ces paroles; et les lacunes doivent surtout être sensibles à l'endroit des idées sociales. En effet, c'est surtout une impression religieuse qui s'était emparée du cœur et de l'esprit des auditeurs de Jésus, et qui après eux passa dans ce qu'on appelle la tradition. C’est sur les idées religieuses et morales que les premiers rédacteurs aussi portèrent leur attention, et les paroles qui s’y rapportaient furent celles qu'ils recueillirent de préférence. Ils n'étaient pas animés d’un esprit de curiosité embrassant toutes les questions, et ils n'avaient pas besoin d’être complets, pour glorifier le Maître dans leurs écrits et édifier leurs lecteurs. Quelques-unes des paroles de Jésus qui auraient un grand intérêt au point de vue de la question qui nous occupe ont pu subir le sort de beaucoup d’autres, c'est-à-dire par des raisons toutes fortuites tomber dans l’oubli”. L'enseignement de Jésus nous a été transmis dans des documents fort incomplets: les traits principaux, les parties fondamentales, les contours de cet enseignement sont parvenus jusqu'à nous, mais les traits de détail se sont perdus en grande partie.

On se rappellera aussi que tout le contenu de nos évangiles a d’abord passé par la tradition orale. On à découvert chez nos évangélistes ce qu'on appelle des tendances, qui existaient probablement déjà chez les premiers rédacteurs. Il faudrait se garder de les exagérer, mais on peut constater leur influence sur quelques paroles de Jésus. Je songe ici spécialement aux apho-

1. Une parole admirable de Jésus, qui aurait dû trouver sa place dans les Évangiles, celle-ci: «ll y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir», n’a été conservée que par le livre des Actes, XX, 35.

rismes sur les riches et les pauvres. En maint endroit et souvent avec raison on a cru reconnaître des méprises de la part des auditeurs ou des rédacteurs.

Nous nous expliquons maintenant pourquoi nous ne possédons qu'un petit nombre de paroles relatives aux questions sociales. Maintenant aussi nous pourrons mieux juger de la véritable portée de ces passages, et en déterminer le vrai sens.

Jésus donne des préceptes quand les circonstances les provoquent; il ne faudrait pas chercher dans l’Évangile un enseignement systématique sur ces matières. Quant à la forme, ce que nous savons de la manière d'enseigner habituelle du Maître nous dit d'avance qu'il n'y aura là ni chapitres, ni paragraphes, ni exposition suivie, ni ordre en général. D’après les récits des Évangélistes qui nous donnent certainement un tableau fidèle de l’enseignement de Jésus, nous voyons qu'il ne démontre pas; il parle d'autorité, il donne ses préceptes sans preuves, sans appareil scientifique, au milieu d’une prédication populaire ou d’une conversation familière; c’est tantôt une exclamation, tantôt une réplique à la malice hypocrite de ses adversaires.

En utilisant les données du Nouveau Testament dans un travail sur les idées sociales de Jésus, il faut distinguer dans ses discours ce qui est local de ce qui est pour tous les temps; ce qui est parole d’occasion dite en passant, n'ayant qu'une signification spéciale de ce qui à une valeur absolue. À l'égard des expressions figurées, il s’agit de faire la part de l'hyperbole, de

rabattre du sens en bien des cas sans l’appauvrir, de l’'étendre sans l’exagérer. Les préceptes du Maître nous paraissent quelquefois outrés; le sont-ils parce que, «pour obtenir moins de l'humanité, il faut lui demander plus» (Renan, Wie de Jésus, p. 816), ou bien est-ce que sa morale ne connaît que l'idéal?

À côté des Évangiles on peut également faire usage des écrits apostoliques. Pénétrés de l'esprit de Jésus et se trouvant en face des réalités de la vie, les apôtres présentent les préceptes du Maitre dans leur développement et leur application. Leur témoignage sert à confirmer ou à expliquer maint passage des Évangiles. (Comparez Matth., V, 87, et Jacq., V, 12. Matth., V, 32 et 4 Cor., VIT, 10, 11.)

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