‹ Jésus et les questions socialesChapitre 5 sur 8 · PRINCIPES SOCIAUX GÉNÉRAUX DE JÉSUS · texte numérisé non relu

PRINCIPES SOCIAUX GÉNÉRAUX DE JÉSUS

Jésus expose-t-il quelque part les principes sur lesquels doit reposer la société, les lois qu doivent la régler? Des déclarations sur ce sujet ne se lisent pas dans les Évangiles; c’est donc par voie indirecte qu'il nous faut essayer de découvrir quels ont pu être ses principes sociaux. Tout d’abord reconnaît-il la société civile, l'État? On a dit que Jésus était un anarchiste, brisant et foulant aux pieds tous les liens sociaux: qu'en penserons-nous ?

Ce n’est qu'en société d’autres hommes que l'homme

arrive bien à sa fin suprême, au développement de tout son être, à la ressemblance avec Dieu. En proposant ce but à nos efforts, Jésus voudrait-il nous contester l’usage des moyens les plus propres pour y arriver? Pourrait-il entrer dans sa pensée de rendre ses disciples hostiles à la société, de décréter l’incompatibilité de cette dernière avec la vie nouvelle, qu’il a apportée au monde? Poser la question, c’est la résoudre.

Non, Jésus ne veut pas isoler les hommes; il resserre même les liens qui les unissent en fondant l'Église. Dans la pensée de Jésus une société civile peut exister à côté de la société religieuse; il y a encore d’autres liens entre les hommes que ceux de la commune foi. Partout l’existence de la société est supposée; c’est à travers la société qu’on arrive au royaume de Dieu. Les fondements de l’un sont ceux de l’autre; les conditions que Jésus pose à la réalisation du royaume des cieux sur la terre sont aussi celles du maintien et du perfectionnement de la société. Il y a une différence: la société peut être constituée et se maintenir sans que ces conditions soient tout à fait remplies; car là où les commandements de Jésus sont parfaitement observés et mis en pratique avec toutes leurs conséquences, c'est déjà le royaume de Dieu; tant il est vrai que ce royaume n'est autre chose que la société humaine arrivée à son entier développement.

Jésus est tout aussi peu hostile à l'État qu'il l’est à la société. L'État est la société organisée, il garantit les droits de chacun et joue dans le développement de l’humanité un rôle très-important. La société, l'État, l'Église sont le royaume de Dieu en germe, ou bien, en

d’autres mots, le royaume de Dieu est la société idéale, l'État idéal, l'Église idéale. Ce royaume est pour Jésus non une utopie, mais un but à atteindre. Voilà pourquoi il a fondé l'Église; la société civile, l'État qui existaient déjà avant lui, il les laissa subsister. On peut même dire que Jésus ne faisait pas ces distinctions: pour lui l'Église ou le royaume de Dieu n’était pas une association particulière à côté et en dehors de la société civile, de l'État, mais une communauté des âmes qui devait tout pénétrer. (Matth., XIII, 33 et pass. parall.; Lue, XIII, 21.)

Les principes sociaux de Jésus ressortent clairement de quelques-unes de ses paroles, et surtout de l'esprit même de sa religion: il nous suffirait à la rigueur de les rappeler pour montrer qu'ils font partie intégrante de cette religion.

Personne ne niera, par exemple, que le principe de la digmité naturelle de l'homme ne soit un principe foncièrement évangélique. Il est présupposé ou implicitement contenu dans tous les passages qui rappellent que nous sommes enfants de Dieu (Matth., V, 45; VI, 9; Luc, XIE, 32), appelés à lui ressembler (Matth., V, 48; Luc, VI, 36), l’objet de sa sollicitude et de sa providence (Matth., VI, 8,26, 30, 39; X, 30, 31, et pass. parall.; Luc, XII, 24, 30). Le prix infini que Jésus reconnaît à la vie humaine (Matth., XII, 19), et surtout à âme (Matth., XVIII, 6) immortelle (Matth., X, 28), destinée au salut, à la félicité éternelle (Luc, IX, 56; Matth., XVI, 26 et pass. parall. ; Marc, VIIT, 37), implique cette même dignité naturelle. (Nous lisons également dans les écrits des apôtres que nous sommes

de race divine, Act., XVII, 98 ; faits à l’image de Dieu, 4 Cor., XI, 7; Jacq., IE, 9; et ses enfants, Rom., VIT, 16; héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ, Rom., VIIL, 17; 1 Pierre, IL, 7 ; rachetés pour le salut, 4 Cor., VII, 23)

Le principe de la dignité humaine a pour conséquence celui de légalité naturelle de tous les hommes. Dans l'Évangile, Dieu n’est plus, comme dans l'Ancien Testament, un Dieu national, Dieu d’un seul peuple ou d’une seule famille, mais Père de tous les hommes. De même qu'ils sont égaux devant Dieu, ils sont égaux devant la loi morale et devant la loi sociale. Le caractère universaliste du christianisme ne permet pas qu'il y ait dans son sein des catégories. Dieu accorde ses bienfaits à tous indistinctement, et chacun de nous doit aimer le prochain comme soi-même. (Les apôtres expriment ce principe plus clairement encore : devant Dieu les maîtres et les esclaves sont égaux, Éphés., VI,9,et « Dieu n’a point d’égard à l’apparence des personnes », Actes X, 34. QIl n’y a plus ni Juif, ni Grec, ni esclave, ni libre», etc. Gal., IT, 28; 1 Cor., XII, 138; Col. IT, 414.)

Cette égalité primitive, l'identité d’origme, de nature et de destinée établissent entre les hommes une parenté naturelle, une fraternité universelle. « Vous êtes tous frères.» (Matth., XXIIL, 8.)

On objectera que dans tous ces passages il n’est question que des membres de la communauté chrétienne. Sans doute, Jésus entend parler tout spécialement de cette dernière; mais tous les hommes étant appelés à y entrer , il s'ensuit que ces principes s’étendent à tous.

De ces principes dérivent des devoirs, par exemple,

le respect de la dignité humaine, et à chaque devoir correspond le droit de le remplir. C’est ce qu’on appelle le droit naturel ou personnel, un droit appartenant à tous les hommes, en vertu de leur nature même. Il donne à chacun ce qui lui revient et dit aux hommes ce qu'il leur est permis de faire et d'exiger les uns des autres. De même que nos devoirs, nos droits ont pour objet tout notre être, notre vie, notre honneur, notre liberté, nos biens matériels. Au droit de posséder ces biens divers s'ajoute celui de les sauvegarder, de les défendre, quand ils sont attaqués.

Affirmer l'égalité primitive, la fraternité universelle, c’est déclarer en même temps que tous ont les mêmes droits à la vie, à la liberté, à l'honneur, à la possession de biens matériels. La loi morale nous commande le respect de ces droits. Matth., VIT, 12, et pass. par.; Luc, VI, 31: «Ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le-leur aussi.» Luc, V, 30-32; XVIII, 16: Jésus relève la dignité des péagers, des enfants et affirme qu'ils ont les mêmes droits que les Pharisiens, les disciples. Le respect du droit constitue la justice. Le droit existe pour Jésus; sa morale le reconnait pleinement, quoique aucun passage ne le dise en toutes lettres.

Jésus ne dresse pas non plus un catalogue des différents moyens dont 1l est permis de se servir pour faire respecter le droit, pour défendre la vie et les différents biens de la vie, mais l'obligation de sauvegarder le droit n’en est pas moins fondée dans les principes de la morale évangélique. Elle est fondée aussi dans les besoins de la

société : car c’est le respect et la défense du droit qui rendent les relations entre les hommes possibles. Nonseulement la justice exerce une influence bienfaisante sur la société, mais elle est une condition de la vie en communauté.

Jésus reconnaît aussi à la société des droits sur lindividu, le droit d'exiger son obéissance à la loi et sa participation aux charges publiques. (Matth., XVIF, 25 et suiv.; XXII, 21 et le pass. par.)

Renoncer systématiquement à l'exercice des droits sociaux, ou bien les compromettre par des infractions à la loi, ne pas réprimer les atteintes que d’autres pourraient y porter, c’est agir contre le respect dû à la diguilé humaine dans notre personne ou dans celle d’autrui, contre le devoir de protéger la société, contre la volonté de Jésus.

Mais il est une autre loi qui, au premier abord, parait contraire à l'exercice du droit strict, la loi d'amour, qui, non moins que le droit, a sa raison d’être dans les principes de la dignité humaine et de légalité de tous les hommes; elle est de plus proclamée avec autorité par Jésus : «Tu aimeras ton prochain». C’est bien sur ce commandement qu'il insiste avec le plus de force. L'observation de cette loi d'amour, de charité, commandant la douceur, la patience, le pardon, n’est pas moins nécessaire au maintien des relations sociales.

Dans la société antique, l’égoïsme avait créé la domination tyrannique de l’homme sur la femme, des maitres sur les esclaves, de certaines classes d'hommes sur d'autres, des gouvernements sur les sujets, de

quelques peuples sur d’autres peuples. La débauche et un luxe imsolent, les révolutions et les guerres continuelles en étaient la conséquence naturelle. A cet esprit d’égoïsme, Jésus oppose l’esprit de son Évangile, la loi d'amour.

Cet esprit vraiment chrétien doit aussi neutraliser les inconvénients de l'exercice rigoureux du droit. Si le droit était appliqué toujours et partout, il s’introduirait dans les relations sociales quelque chose de froid, de dur, d’impitoyable. :

En proclamant la loi de charité, Jésus proclame donc, non un principe anti-social, mais un principe dont l'application est extrêmement favorable au maintien de la société. Il faut à ses membres un esprit de patience et l'amour de la paix (Matth., V, 9), pour maintenir les bonnes relations; il leur faut un esprit prêt au pardon; à la réconciliation, pour rétablir ces mêmes relations quand elles ont été troublées ou rompues. Il s’ensuit que le conflit entre l'exercice du droit et la charité chrétienne n’est qu'apparent. Tous les deux sont fondés dans l'Évangile, découlent des mêmes principes et sont également nécessaires au maintien de la société. La charité, la douceur, le support fraternel ne sont pas la négation des droits personnels, mais dans certaines circonstances, on peut et on doit suspendre ces derniers.

L'examen de quelques questions de détail devra servir de preuve à ces assertions générales. Nous avons choisi dans ce but des questions de droit, se ratlachant directement à ce qui a été dit en dernier lieu.

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