‹ Jésus et les questions socialesChapitre 6 sur 8 · QUESTIONS DE DROIT NATUREL · texte numérisé non relu

QUESTIONS DE DROIT NATUREL

La légitime défense.

Que pensait Jésus du droit de légitime défense, s’il consiste à sauver notre vie en sacrifiant celle de l'homme qui nous menace ? Examinons les textes :

Luc, XXII, 36, où Jésus conseille à ses disciples d'acheter des épées, ne peut servir ici. Il ny traite pas une question de droit, mais annonce anx siens, dans un langage figuré, une époque de persécution et de lutte. Gardons-nous d'imiter les disciples, qui présentent au Maître deux épées et qui méritent la réponse légèrement ironique : «Cela suffit», c’est-àdire : laissons cela; il n'avait plus le temps ni la volonté de relever cette méprise.

On a cité contre ce même droit, mais sans plus de raison, le passage, Matth., XXVI, 52 : « Quiconque saisira l'épée périra par l'épée.» 1 n’est pas question ici de légitime défense. Jésus recommande simplement aux disciples de s'abstenir d’une défense inutile et dangereuse.

Le seul passage qui semble sérieusement contraire à l'exercice de ce droit est celui de Matth., V, 39 : «Je vous dis de ne point résister à celui qui vous maltraite.» Mais ici encore il ne s’agit pas d’une situation où notre vie serait en danger, où nous serions dans l'alternative d’être tués ou de tuer: il n’est question que d'insultes et de mauvais traitements. En pronon-

çant cette parole, Jésus n’avait pas en vue le cas spécial sur lequel nous voudrions connaître sa pensée. C’est donc à tort que plusieurs Pères de l'Église, Tertullien, Lactance, Augustin, s'appuient sur ce texte pour contester aux chrétiens le droit de légitime défense.

Les textes pris isolément n'étant pas de nature à nous éclairer sur la question, considérons l'esprit de la morale de Jésus.

L'Évangile renforce la loi mosaïque qui dit: «Tu ne tueras pas». La vie du prochain ne nous appartient pas : il ne nous est pas permis de la lui prendre. De plus, homicide est une violence et toute violence est proscrite par l'esprit de douceur de l'Évangile. Ainsi, en apparence du moins, la morale de Jésus réprouve la légitime défense. Mais elle reconnaît aussi que nous avons le droit de protéger notre vie; elle renferme des principes sociaux qui, dans l'intérêt général de l’ordre et de la sécurité, réclament de nous lexercice de ce droit. Laisser faire les malfaiteurs sans leur opposer de résistance, c’est favoriser le crime, c'est amener l’anarchie sociale. Pour ces raisons, la morale de Jésus doit permettre l’homicide, par exception, dans le cas spécial de légitime défense.

C’est en vain qu'on demanderait des renseignements directs aux textes.

Deux autres questions se trouvent dans un rapport intime avec la question de la légitime défense : celle de la peine de mort et celle de la guerre. Toutes les deux peuvent être considérées comme cas de légitime défense, et la société qui punit du dernier supplice, le

oi

34 | peuple qui fait la guerre, sont des personnes morales qui ont des droits et des devoirs. L'examen de ces deux cas se trouve donc ici à sa place.

La peine de mort.

Au point de vue de la morale et du droit, la question de la peine de mort est d’une importance si grande qu'on s'attend à trouver, dans le Nouveau Testament, clairement formulée l’opinion de Jésus quant à sa légitimité. Un certain nombre de passages paraissent résoudre la question, mais diversement, ce qui nous oblige à les examiner avec attention.

Parmi ceux qui pourraient faire croire que Jésus réprouve la peine de mort, on cite tout d'abord la défense mosaïque que l'Évangile répète implicitement : tu ne tueras pas; mais ce commandement concerne l'individu et non la société ou ses magistrats. Luc, IX, 99 et 56 : En reprenant avec indignation les disciples qui veulent faire descendre le feu du ciel sur une bourgade samaritaine, Jésus ne proteste aucunement contre la peine de mort.

Jean, VIII, 1-11: Il défend de lapider la femme adultère que les lois juives condamnaient à mort; mais peut-être trouvait-1l simplement la peine de mort trop sévère dans ce cas. D'ailleurs, Jésus songeait avant tout aux dispositions intérieures des Pharisiens et à la repentance de la femme coupable. Enfin la critique a élevé des doutes bien sérieux sur l'authenticité de ce récit.

On a si bien abusé de Matth., XXVI, 59. que selon

les uns Jésus, en réprimant la violence de Pierre, condamne formellement la peine de mort, et que selon les autres il en reconnaît la légitimité en disant : Tous ceux qui auront pris l'épée périront par l'épée: D'un côté, 1l est à remarquer que Malchus n’a pas mérité le dernier supplice; il n’est pas un assassin, il obéit à ses chefs. Dans tous les cas, il n’appartiendrait pas à Pierre de le juger et de le punir. D'un autre côté, Jésus, en blâmant Pierre, ne proclame pas le droit pour les autorités de le mettre à mort, s’il tuait le soldat romain. Il semble dire seulement : Quiconque se laisse aller à un acte de violence sans autorisation légale, sans mandat de la justice, tombe sous la réprobation divine. En même temps, il conseille à Pierre et aux autres disciples de s'abstenir de toute résistance contre la force armée, pour qui l’obéissance ici était un devoir.

Matth, V, 22: Il est question de la pumfion par les juges, par le conseil, et dans la géhenne; — mais le sens de ces expressions figurées peut n'être que celuici: la colère est aux yeux de Dieu aussi punissable que la faute la plus grave, que le crime lui-même. Jésus n’y donne pas son avis sur la question qui nous occupe.

Jean, XIX, 10,11: A l’apostrophe de Pilate: «Pourquoi ne me réponds-tu rien? Ne sais-tu pas que j'ai le pouvoir de te faire crucifier, et le pouvoir de te délivrer?» Jésus répond: « Tu n'aurais aucun pouvoir sur moi, s'il ne l'avait été donné d'en haut.» Voyez, dit-on, loin de contester à Pilate le droit de condamner à mort, Jésus déclare que ce pouvoir terrible a été octroyé au gouvernement romain par Dieu lui-même. Si c'était là

le sens de la réponse de Jésus, nous ne pourrions plus avoir de doute sur ce qu'il a pensé de la peine de mort. Mais il veut dire que son sort ne dépend pas d'un homme, mais de Dieu seul, à qui appartient sa vie; aussi Pilate ne fera que ce que Dieu, dont il est l'instrument, lui permettra de faire. Jésus ne discute ni la légitimité des pouvoirs de Pilate, ni celle de la peine de mort. — Quelques exégètes, sans plus de raison, voient dans la même parole l'abrogation de la peine de mort. D’autres enfin sont d’avis que c'était ici le moment où Jésus aurait dû se déclarer ouvertement contre le dernier supplice, si vraiment il le réprouvait. Il s’en abstient, donc il reconnaît celte peine comme légitime. Il me semble, au contraire, que ce n’était nullement le moment de l’approuver ou de la désapprouver.

Dans une parabole, Luc, XIX, 12-27, un prince fait mourir des sujets rebelles; dans une autre, Marc, XII, 1-9 et aux pass. parall., Jésus annonce que le maître de la vigne punira de mort les assassins de son fils. Or, le prince et le propriétaire de la vigne représentent Dieu. Comment Jésus pourrait-il nous montrer Dieu agissant d'une manière que lui-même il réprouverait ? Il faut qu’il approuve la peine de mort. — Gardons-nous de cette exégèse; n'oublions pas que le supplice infligé n'est qu'un détail dans ces paraboles: on aurait tort d'y voir une déclaration de principes.

Nous n'avons pas trouvé de texte qui nous permette d'affirmer que Jésus se soit prononcé dans un sens ou dans l'autre, pour l’abrogation ou pour le maintien de la peine de mort!.

L. On chercherait en vain dans les écrits de Paul des déclarations po-

Mais le fait que nulle part il ne se prononce contre cette peine est pour nous un indice important. Si dans son enseignement il avait émis seulement quelques doutes sur la légitimité de cette institution, doutes qui auraient paru bien étranges à des hommes habitués à penser comme leur Loi, ne les aurait-on pas recueillis? Je n’essaierai pas d'expliquer cet oubli, si tant est que ce soit un oubli. Je trouve beaucoup plus simple d’admettre qu'il n’a point prêché l'abolition de la pee

capitale.

Est-ce à dire qu’à ses yeux elle fût légitime? Papprouvait-1l réellement? — Les principes fondamentaux de sa religion, la loi d’amour, de pardon, sont en opposition évidente avec la peine de mort. Et Jésus n'élève

sitives sur cette question. Il est évident que Rom., XII, 17-19, ne contient qu'un précepte de charité individuel. On a eu tort de rappeler à ce propos la conduite de l’apôtre à l'égard de l’esclave fugitif Onésime ; car on ne mettait à mort que les esclaves fugitifs dont on ne retrouvait pas le maître. Le fait (1 Cor., V) qu'après un inceste commis à-Corinthe, crime puni de la peine capitale par la loi mosaïque, Paul n'a pas demandé la mort du coupable, ne peut non plus entrer ici en ligne de compte. En effet, on ne sait si l’incestueux était juif, et l’on se demande comment l'apôtre, simple particulier, aurait pu demander l'application de la peine de mort, l’Église n'ayant aucune autorité légale, Paul, d’ailleurs, pourrait réprouver la peine de mort, sans qu'on en püût conclure que Jésus ait pensé de même. Il ne faut pas abuser du procédé qui consiste à attribuer au Maître toutes les pensées des apôtres, quelque grande que soit linfluence du premier sur les seconds. En faveur de la peine de mort, on a abusé du passage bien connu de l'épitre aux Romains, XII, 4: «Le prince est le ministre de Dieu, ce n’est pas en vain qu'il porte l'épée, etc.» — Paul constate un fait, mais n'en discute pas la légitimité. Les déclarations des Pères de l'Église ne peuvent non plus servir ici; d'ailleurs ces déclarations elles-mêmes ne sont pas décisives. L’adage : «L'Église a horreur du sang» ne prouve rien, puisqu'elle faisait exécuter ses arrêts de mort par le pouvoir séculier,

pas la voix contre elle? non, il la tolère. Nous ne concevons pas qu'avec le but qu’il se proposait, et dans les circonstances dans lesquelles 1l vivait, il eût pu agir autrement. Quelques remarques indiquées dans les «considérations générales» trouvent ici particulièrement leur place:

La peine de mort ne concerne l'individu que si elle frappe en lui un coupable; l'abolition de cette peine est affaire d’État; Jésus ne pouvait recommander à ses disciples de l’abolir, ni le faire lui-même.

Le temps n’était pas encore venu où elle aurait pu être abolie, sans danger pour la société et la morale même. Si la peur de l’échafaud ne prévient pas tous les crimes, elle retient au moins plus d’un bras prêt à frapper. Est-il dans ce cas bien sage de supprimer une pareille peine quand l’état de la société réclame encore son maintien ?

En reconnaissant à la société le droit d'exister, Jésus lui reconnaît implicitement celui de veiller à sa conservation. Quand elle se trouvera dans le cas de légitime défense, il est évident qu’elle pourra infliger aux malfaiteurs des peines, appliquer le dernier supplice.

Si ces raisons particulières devaient ne pas paraître suffisantes pour expliquer le silence de Jésus sur la peine de mort, ce silence devrait avoir pour cause une abstention systématique de toute ingérence dans la législation. Voilà pourquoi il ne se déclare point contre la peine de mort; peut-être même cette question ne s’est Jamais présentée à son esprit. S'il se l’est posée, sil l’a envisagée , 1l l’a résolue dans sa pensée en faveur du maintien de cette institution. Mais autre chose est l’a-

bolition de fait, immédiate, et l'abolition en principe: cette dernière a eu lieu par la prédication de l'Évangile.

Le droit de guerre.

Il n’est question ici que des guerres justes, qui sont vraiment des cas delégitime défense. Sont-elles permises aux peuples chrétiens? Que dit Jésus sur cette question tant controversée?

D'un côté, plusieurs Pères de l'Église, entre autres Origène et Lactance, et plusieurs sectes chrétiennes, telles que les Mennonites, les Quakers, se sont trèsdécidément prononcés contre le droit de guerre, s’appuyant sur des passages que nous avons déjà examinés, et auxquels nous avons trouvé une autre signification, comme Matth., V, 39, 44. La défense de se venger n’a rien à faire non plus ici, vu que nous ne considérons que les guerres justes.

D’un autre côté on a dit: Voyez, Jésus ne prescrit nulle part aux militaires qui l’approchent de renoncer à leur état; 1l ne jette aucun blâme sur eux; donc, il ne saurait contester aux peuples le droit de guerre. Je ne sais ce qu'il a pensé du service militaire. En tout cas, dans le fait qu’il n’engage pas les soldats à quitter leur service, l’on ne saurait voir une déclaration en faveur du droit de guerre, aussi peu que dans ces paroles (Matth., X, 34-36) : Je suis venu apporter non la paix, mais le glaive, etc. Au sujet de ces versets j'en appelle à une exégèse moins préoccupée d'arriver à un résultat déterminé. Jésus ne fait qu'annoncer l'opposition que rencontrera son Évangile, les luttes qu'auront à sou-

tenir ses défenseurs. La guerre au sens ordinaire et sa légitimité ne sont ici nullement en cause. On ne peut apprendre par les textes ce que Jésus en a pensé.

Sans doute, au point de vue de la morale de Jésus, la guerre est une chose mauvaise, ayant sa cause dans le péché, se faisant par des moyens violents. Mais c’est un mal souvent nécessaire; il y a desguerres qui sont le résultat fatal d’une complication de circonstances. Les États, nous le rappelons, sont des personnes morales, et il est du devoir de chaque État de veiller à sa conservation, aux biens qu'il possède, à sa liberté, à son intégrité territoriale, condition de son indépendance et de sa vie. Quand un peuple ne peut se défendre que par la guerre, quand les autres moyens de pacification sont insuffisants, puisqu il n’y a pas de tribunal pour les nations, 1l est de son droit de recourir aux armes: cela découle des principes sociaux que nous avons constatés dans la morale de Jésus; le droit de guerre est dans les relations internationales une application légitime de ces mêmes principes.

Mais ce droit, qu'implique sa morale, Jésus ne le prêche pas, ne le proclame pas; il n’y touche pas une fois; de même qu'il ne proclame nulle part le droit de légitime défense, ou celui de punir de mortles malfaiteurs, ou en général celui de défendre tous les droits naturels.

Le pardon des offenses.

Qu'est-ce que Jésus nous permet de faire quand notre vie n'est pas én danger, mais qu'il s’agit de défendre

1. Schleiermacher, Chrésttiche Silte, p. 279: «Staaten sind moralische Personen und verhalten sich wie die einzelnen.»

notre honneur ou nos droits en général? Comment fautil entendre le pardon des offenses, que Jésus nous recommande si vivement ? | … Maith., V, 39: Je vous dis de ne point résister à celui qui vous maltraite, et si quelqu'un vous donne un souf- {let sur la joue droite, présentez-lui aussi l'autre. C'est bien là, a-t-on dit, la négation absolue de tout droit personnel et la prescription rigoureuse de tout endurer sans résister, d’être prêt à supporter des injures de tout genre. — On ne peut, à mon avis, prendre ce précepte à la lettre. Tout d’abord, quant au précepte qui recommande de présenter la joue gauche à celui qui a frappé la joue droite, Jésus lui-même ne s’y conforme pas (Jean, XVIII, 29, 23); il proteste, au contraire, contre les mauvais traitements dont il est l’objet. (De même Paul, Actes, XXHI, 2 et 3.) De plus, Matth. XVIII, 15-17, et surtout Luc, XVII, 3, 4, il pose une condition au pardon que nous devons accorder à celui qui nous a offensés, c’est le repentir de ce dernier. — Il y a encore d’autres raisons pour lesquelles le texte Matth, V, 39, qui se trouve aussi Luc, VI, 29, ne peut prescrire le renoncement aux droits personnels : sans répression aucune, les malfaiteurs ayant les mains libres se multiplieraient considérablement et domineraient les autres hommes; le penchant à mal faire serait favorisé, l’état social ruiné. On a essayé d'éviter cette difficulté en disant que la pensée de Jésus est celle-ci: Supportez vous-mêmes l'injustice, mais ne souffrez pas qu’elle frappe le prochain, la société sera ainsi sauvegardée. C’est une idéeingénieuse etprofonde, maisriennenous autorise à supposer que Jésus ait voulu l’exprimer Matth, V, 39.

Un grand nombre de théologiens et de moralistes ont compris que cette parole ne pouvait être entendue au sens littéral. D’après Stæudlin, Jésus engagerait ses disciples à obéir au pouvoir établi, à porter avec patience les châtiments qui peuvent les frapper, car c’est par la douceur que vaincra sa religion; la violence la compromettrait. Nous ne pouvons accepter cette explication, qui a le tort de diminuer la portée du précepte de Jésus, sans être justifiée par le texte. L’explication de Paulus est plus naturelle: Jésus, dit-il, donne un précepte en vue du royaume de Dieu, pour les siècles futurs, dans lesquels la réalisation en sera possible (Leben Jesu, 1. T1, p. 263). Cependant si Jésus avait constamment devant les yeux l'idéal du royaume de Dieu, de la vie chrétienne, ses préceptes ne s’en adressent pas moins aux hommes de son temps. Voici une explication qui tient compte de la tendance générale de l'Évangile et du contexte :

D’après l'Ancien Testament, les rapports entre Dieu et l’homme, de même que les rapports sociaux entre les hommes, étaient des rapports purement légaux. Dieu donne aux hommes ce qu’ils méritent; ainsi peuvent aussi faire les hommes entre eux. Jésus fait connaître au monde un nouvel ordre des choses, dans lequel la loi d'amour, de pardon remplace la loi du talon, la légalité juive. Dieu y paraît comme un Père qui fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et qui fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Les rapports d'homme à homme doivent être modifiés dans le même sens : l'amour du prochain y doit dominer; plus de haine, plus de vengeance, plus de talion,

mais de l’indulgence, du pardon, des sacrifices même: C’est une des idées fondamentales de la prédication de Jésus (Matth., V, 7, 9; VI, 14, 15). Jésus exprime cette même idée Matth, V, 39 et suiv. (pass. par. Luc, VI, 29 et suiv.), la rendant plus saisissable par des exemples, par des images, qu'il faut bien se garder de prendre à la lettre”. os

C'est d’abord le passage que nous examinons. Jésus n’y réclame pas, de la part de ses disciples, une disposition intérieure qui supporterait ‘tout sans murmurer, sans se mettre même à l'abri de nouvelles injures. L'idée principale qui est exprimée dans ce verset est celle-ci : Pas de haine, pas de vengeance, mais de la charité, de la douceur. De cette idée à une négation absolue de nos droits personnels, il y a loin. Dans certains cas même, la résistance est non-seulement permise, mais exigée de nous comme un devoir. Cependant essayez d’abord de désarmer vos adversaires par la douceur; c’est là un moyen plus chrétien et souvent plus efficace. Jésus pouvait bien le recommander tout spécialement, sans nier par là notre droit à la défense personnelle.

Le recours en justice.

Que pense Jésus du recours en justice, de ce moyen d’exercer et de faire respecter notre droit entouré d’un ensemble de garanties et de formes protectrices qui lui ôte tout air de violence ?

Notre explication de Matth., V, 39, donne la clef du

1. Voy. Bleck, Synoplische Erklärung der drei ersten Evangelien,

vol. I, p. 281.

verset 40° du même chapitre : Si quelqu'un veut vous faire un procès pour avoir votre tunique, abandonnezlui encore le manteau. C'est une image qui montre quelle doit être la disposition intérieure du chrétien. L'idée du procès n’est qu’accessoire. Cela est si vrai que Luc lomet tout à fait, et parle même d’un vol; nous ne lisons, en effet, Luc, VI, 20, que ces mots: Si quelqu'un vous prend votre manteau, laissez-lui prendre aussi la tunique. Chez les deux évangélistes, nous avons une image ; Car on ne peut supposer que Jésus prescrive de laisser au voleur le vêtement le plus indispensable, quand ce même voleur a déjà pris l’autre. Ce serait une prescription bien singulière que rien ne motiverait. De même chez Matthieu, le procès n’est qu'un détail. Rien dans ces deux textes ne nous oblige à croire que Jésus nous conteste le droit de traduire quelqu'un en justice pour sauvegarder nos intérêts.

Luc, XII, 43, 14: Un jour Jésus refuse de donner son avis à deux frères pour un partage de famille. Estce pour laisser entendre qu’il condamne les procès? Je ne le pense pas; je me reporte à l'explication donnée plus haut (p. 20). On pourrait plutôt relever ce fait que Jésus ne défend pas aux deux frères de terminer leur procès; mais Je me contenterai de faire observer que le refus d'intervenir dans cette affaire de succession n'implique nullement la défense de toute procédure, ce refus s'explique parfaitement sans cette supposition.

Matth., V, 22: Jésus parle de juges, de tribunaux, de conseil, mais on aurait tort de voir dans ce langage figuré une déclaration sur la légitimité du recours aux tribunaux. (Voy. d’ailleurs p. 35.)

- Matth. V, 25, 26: Accordez-vous au plus 16t avec votre partie adverse, pendant que vous êtes en chemin avec elle, de peur qu'elle ne vous livre uu juge, ete. On ne saurait nier, a-t-on dit, que ce passage ne renferme Pinterdiction rigoureuse des procès. D'autres exégètes et moralistes, ne pouvant la comprendre dans une forme aussi absolue, se sont efforcés de l'expliquer en la motivant, d'en diminuer la portée en n’y voyant plus qu'une règle de prudence fondée sur les suites fàcheuses des procès. Reinhard’ ajoute malicieusement que cette défense aurait aujourd'hui encore sa raison d'être. De Wette aussi trouve dans le précepte de Matthieu le conseil de terminer les procès à l’amiable et de se garder ainsi des tribunaux qui font du meilleur procès une mauvaise affaire. -- Ce motif, à mon avis, serait vraiment trop petit pour expliquer une défense aussi rigoureuse. Paulus? croit qu'il ne s’agit que d’un conseil adressé particulièrement aux disciples qui n’auraient pas facilement obtenu protection et justice auprès des autorités juives et paiennes. Pour M. Werzsæcker, le passage en question a la signification d’une parabole destinée à illustrer les préceptes d'amour de la paix et de réconciliation *. Quelque louables que soient ces essais d'explication qui ont pour but d’éloigner de la pensée de Jésus une défense trop absolue et insuffisaminent motivée, quelque vraisemblable que puisse paraître surtout l'explication de M. Weizsæcker, en voici une autre qui mérite la préférence:

Page 1