‹ Jésus et les questions socialesChapitre 7 sur 8 · Moral · texte numérisé non relu

Moral

2. Cormmentar tiber das Neue Testament, vol. 1, p. 522. 3. Untersuchung über die evangelische Geschichte, 1864, p. 350.

Luc, qui rapporte lamême parole, XIE, 58, 59, semble en avoir conservé la forme primitive et le vrai sens. Jésus compare le peuple juif endurci à un débiteur, qui a tout intérêt à se réconcilier avec son créancier, à le contenter avant de soumettre la cause à lautorité supérieure, car celle-ci aurait le droit de lui infhger un châtiment. Les Juifs et tous les hommes en général doivent, pendant qu'il en est temps encore, se réconcilier avec leur Père céleste. Dans la rédaction de Matthieu cette parole a été détournée de son sens primitif; en changeant de contexte elle est devenue une exhortation à la réconciliation avec le prochain”.

Matth., XVIIL, 15 et suiv.: «Si ton frère t’a offensé, va le trouver, et le reprends sans témoin ;... s’il ne t’écoute pas, prends avec toi une ou deux personnes, afin que tout se termine par l'entremise de deux ou trois témoins. Que s’il ne daigne pas non plus les écouter, dis-le à la communauté.» Jésus conseille d'en appeler à la décision de plusieurs, mais cet appel à de tierces personnes ne peut être assimilé à la procédure civile; la question du droit n'y est pas mentionnée, et il s’agit particubèrement de la disposition de cœur d’un frère qui a péchés:

{. Voy. Neander { Leben Jesu ; 1837, p. 165). Il croit très-décidément que le passage de Matthieu n'est pas à sa place véritable. De Wette le trouve possible (Exeg. Handb.). Pour Bleek toute cette explication est fort vraisemblable (Synopt. Erkl. der drei ersten Evang., |, p. 263).

2. 1 Gor., VI, 1: Paul blâme ses coreligionnaires de leur esprit de dispute et dece qu'ils portent leurs différends devant les tribunaux païens, mais nulle part il ne défend les procès aux chrétiens; il leur conseille même l'établissement d’une sorte de tribunal spécial.

- L'habitude d’en appeler à la justice serait-elle condamnée par l'esprit général de la morale de Jésus ?

Sans doute, les procès sont souvent mauvais et condamnables au point de vue de la morale pure, soit dans leurs causes, soit dans leurs conséquences; ils engendrent souvent l’inimitié, s'ils n’en sont déjà le fruit. Mais en attendant que la société humaine se trouve dans un état plus parfait, les procès peuvent avoir leur raison d’être. La morale elle-même est intéressée à ce qu'il y ait une justice pour la seconder. Jésus ne conteste nullement aux hommes le droit de protéger euxmêmes leurs intérêts : 1l ne peut pas leur contester davantage celui de s'adresser aux tribunaux quand leurs droits ont été méconnus, leurs moyens d'existence compromis, leur honneur lésé. Il faut des procédures dans l’état actuel du monde pour que la société ne soit pas livrée à l’anarchie civile pire que l'anarchie politique. L'application rigoureuse du laisser faire qu’on a voulu trouver dans quelques paroles de Jésus compromettrait certainement l’ordre de la société et en entraverait la marche progressive. Enfin, nous rappelons que Jésus ne change rien aux habitudes sociales existantes. Il ne peut défendre de recourir à la décision des tribunaux. Il ne détermine pas non plus le point jusqu'où doivent aller nos concessions et où peut et doit commencer la revendication de nos droits.

Sacrifices de temps et d'argent. Prêt à intérêt.

Matth, V, 41 : QSÿ quelqu'un veut vous contraindre à faire mille pas avec lui, faites-en deux mille.» Le sens

littéral n’est guère possible; Jésus ne peut exiger que nous cédions à toute contrainte, c’est-à-dire que nous renoncions à notre individualité, à notre liberté. Nulle part il ne met notre droit de posséder en doute : il ne peut nous commander de donner notre temps 5 fois qu'on nous le demande.

On essaiera en vain d éloigner les difficultés que présente ce passage pris au sens littéral en imaginant qu’il s’agit d’une réquisition de la part de autorité’. Ce passage devra plutôt être expliqué comme les précédents avec lesquels il se trouve dans un rapport intime. C'est une troisième image dont Jésus se sert pour exprimer d'une manière frappante sa pensée : à la violence exigeante, opposez la bonté d'âme, une disposition intérieure qui porte au sacrifice. Dans cette série de versets se retrouve, sous des images différentes, la même idée fondamentale. Ces exemples ne sont certainement pas des prescriptions absolues pour les cas particuliers qui sont cités.

Cest à tort aussi qu'on a trouvé l'interdiction formelle du prêt à intérêt dans le passage Matth., V, 49 : «Donnez à celui qui vous demande, et ne vous détournez pas de celui qui veut emprunter de vous », à savoir, «sans payer d'intérêt». Ainsi l'ont interprété la plupart des Pères de l'Église, qui assimilaient le prêt à intérêt à l'usure, quelques papes, les Mennonites, les Quakers. Ils faussent évidemment la pensée du Maître. En effet, comment pourrait-il, dans ce cas particulier, nous demander de renoncer au droit de propriété? «Donner

1. Gomme Tholuck, Bergpredigt; voy. aussi Schleiermacher, Christl. Sille, p. 261 et suiv.

à tout homme qui demande», Lué, VE 80, ne seraitce pas considérablement favoriser la mendicité paresseuse!? Suivre cé précepte à la lettre serait agir sans amour, el telle n’a pas été la pensée de Jésus. Matth, V, 49, est une expression paradoxale, par laquelle il recommande aux hommes la générosité charitable, non égoïste. «Car, ajoute-t-il, Luc, VI, 84, si vous ne prêtez qu'à Ceux de qui vous espérez recevoir des intérêts, quel gré en saura-t-on ? (verset 35.) Faites du bien, et prêtez sans rien espérer en retour», sans même espérer qu'on vous rende le capital. Ici, comme chez Matthieu, il s’agit d’un acte de charité.

On aurait également tort de voir le placement à intérêt approuvé dans la parabole des vignerons, où le propriétaire afferme la vigne, et demande sa part du produit (Matth., XXI, 33 et suiv.), ou dans celle des talents, dans laquelle le Maître dit : Il fallait remettre mon argent aux banquiers, et à mon retour, Je l’aurais retiré avec l’intérêt (Matth., XX V, 14 et suiv.). Dans les paraboles les coutumes existantes sont simplement mentionnées sans qué Jésus veuillé les approuver ou les blämer.

Il ne conteste pas le droit d'exiger des intérêts de celui qui emprunte, parce qu'il n’attaque jamais les habitudes existantes, et aussi parce que le prêt à intérêt, en tant qu'il est une forme du commerce, n’est point une chose immorale; il n'en proclame pas non plus la légitimité, car ceci ne rentrait pas dans ses attributions. Ce qu'il nous recommande, c'est de ne

1. Olshausen, Bb. Commentar. 1830, £. I, p. 216 : «das hiesse bettelnde Bôsewichter bilden. De même, Bleek, Syx. Erkl., L. 1, p. 287.

nl

pas être trop rigoureux, trop sévères en faisant valoir ce droit, de nous garder de la disposition intérieure du serviteur impitoyable (Matth., XVIII, 23 et suiv.), d'être miséricordieux (Luc, VI, 36), c’est-à-dire, quand le cas se présente, charitables à l'égard des nécessiteux.

Jésus ne songe pas à enlever à la société les soutiens qu'il faut encore à cette dernière pour assurer sa marche, des institutions et des habitudes sociales, telles que la procédure civile, la peine de mort (et aussi le serment juridique), les garanties qui protégent notre vie, notre honneur, notre liberté, notre propriété.

Toutes les fois donc que nous rencontrerons dans les Évangiles des prescriptions, dont le sens littéral serait contraire à la notion du droit, nous nous permettrons de douter que ce sens littéral exprime vraiment la pensée de Jésus.

C'est ce que nous avons fait pour Matth, V, 39-41 et pour le passage correspondant Luc, VI, 29, 35, dans lesquels, après examen, nous voyons, non des préceptes, dont Jésus exigerait l’observation immédiate, mais des conseils, dont nous chercherons à nous assimiler l'esprit, sans nous attacher trop à la lettre‘. Ce

1. Ed. Scherer : Le principe est présenté sous la forme d’un acte particulier et extraordinaire, non que cet acte soit la forme propre, légale, nécessaire du principe, mais afin de mieux marquer l'esprit dans lequel l'acte doit être accompli. ( Revue de théologie, 17° sér., VIT, p. 74.) Hase (Leben Jesu, 5e édit., 8 59): Unter den Geboten sind einige nach der S'itte jener Zeit und nach der volksthiümlichen Art des Sprichwortes in der parabolischen Form eines cinzelnen Falles aufgestellt, und von Schwürmern, Spôttern oder theilnahmlosen Grammatikern wôortlich ge-

nommen worden.

que Jésus prêche ici, c’est l'amour du prochain qui se manifeste par le pardon des offenses, par la douceur, la bonté, par des concessions et des sacrifices, par la bienfaisance, qui constitue la vraie humanité dans les relations sociales. Il faut pour comprendre ces passages laisser la forme pour retenir l'idée. Or, cette idée évangélique, nous l’avons vu ailleurs, n’est nullement antisociale.

Une autre question dans laquelle la notion du droit, Fidée de la justice, la loi de charité se trouvent engagées, est celle de l'esclavage. | |

; L'esclavage.

Celui qui ne connaîtrait de Jésus qu'une chose, à savoir qu'il a été un grand réformateur en religion et en morale, pensant que dès lors Jésus ne pouvait rester indifférent aux intérêts sociaux, dirait avec la plus parfaite assurance : Ce grand réformateur a certainement dans son enseignement traité la question de l'esclavage, cette lèpre des temps anciens comme des temps modernes. Une question si grave, qui a des proportions si vastes, qui intéresse à la fois la religion, la morale, le droit, la société, n’a pu être passée par lui sous silence. — Cette personne serait bien étonnée, en lisant les Évangiles du commencement à la fin, de ne pas trouver une seule phrase, un seul mot sur l'esclavage.

Cependant l'esclavage, qui prive des milliers d'hommes de leur liberté, de toute propriété, de toute considération, est évidemment incompatible avec les principes de dignité naturelle et d'égalité, contraire aux droits naturels et à la loi d'amour de l'Évangile. Pourquoi

donc Jésus n’a-t-il pie PHAcIan lsfemistiasesent des esclaves? fi 2 Dre

Ici encore nous ne e pouvons supposer que ses euseignements sur ce sujet se soient perdus. Par leur nouveauté et par leur importance, ils auraient dû frapper les esprits et échapper à l'oubli.

Je crois plutôt que la question de l’esclavage ne s ’est pas présentée à l'esprit de Jésus. La condition des esclaves chez les Juifs n’était pas aussi dure que chez les nations païennes ou chez quelques peuples modernes; les esclaves étaient des domestiques, attachés à la maison, pouvant se marier, se racheter (Ex., XXI, 4), recouvrant la liberté après six années de service ou quand le maître dépassait ses pouvoirs (Ex., XXI, 26, 27), ne pouvant être vendus à l’étranger'. Leur nombre était beaucoup plus restreint chez les Juifs que chez les autres peuples. Dans cet état des choses, la question d’affranchissement n'existait pas. À la campagne, en Galilée, Jésus n’a pas trouvé l'esclavage tel qu'il existait dans les villes, dans les maisons païennes ou dans la société Juive, transformée par le contact des mœurs grecques et romaines. Aucun prophète de l'Ancien Testament ne s'élève contre l'esclavage, qui ne paraissait pas immoral aux hommes de ce temps.

Peut-être cette circonstance ne paraîtra-t-elle pas suffisante pour expliquer le silence de Jésus. Mais supposons même que chez les Juifs de Palestine et en particulier dans le pays de Galilée l'esclavage ait existé sous une forme absolument mmorale, qu'il ait été là comme

#ÿ 1. Dans ce dernier cas ils n'auraient pu être libérés la septième année. (Voy.Joséphe, Axtiquités, liv. XNI, chap. 1, 2 1.)

ailleurs ung injustice criante; nous croyons que Jésus v’aurait pu prendre sur lui de proclamer l’affranchissement des esclaves. Il s’en serait suivi un bouleversement social, dont on ne peut concevoir l'étendue, Jésus se serait exposé aux plus graves malentendus -au sujet de sa «mission; bon ombre d'esclaves juifs ou païiens n'auraient vu dans le christianisme qu’un moyen de devenir libres par la révolte, et assurément le christianisme n’était rien moins que cela. Sans doute, d’après les principes mêmes du christiarisme la liberté extérieure est un bien précieux, auquel l'homme a droit, mais c’est un bien relatif; la chose essentielle est la liberté intérieure, la vraie servitude est celle du péché. (Jean, VII, 34,36; comparez Rom., VI, 16 et suiv.) C'est de cette dernière servitude qu'il importe de s’affranchir avant toute autre chose.

Quoique Jésus n'ait par aucun acte, par aucune parole donné lieu à des malentendus de ce genre, als ne s’en sontpas moins produits. Si Paul met tant: d'insistance à rappeler aux esclaves leurs devoirs, Pobéissance, la fidélité et à les instruire sur le vrai caractère de Évangile, c’est que sans doute bien des esclaves se faisaient 1lusion sur là nature de la nouvelle religion, et demandaient en son nom la liberté, Que serait-il arrivé, si Jésus lui-même avait prêché l'affranchissement?

Enfin, et ceci est toujours la raison principale, rappelons-nous qu'à cause de la nature même de: son œuvre, il ne veut rien changer directement à l’état social, se contentant de répandre des idées générales, des principes qui par leur force mtrinsèque détruiront les abus et les vices inhérents à toute société humaine.

Ces principes de dignité naturelle, d'égalité, d’amour du prochain, amélioreront la position des esclaves et en prépareront peu à peu l'affranchissement". L'esprit de l'Évangile est contraire à l'esclavage. Pour nous en laisser pénétrer, qu'avons-nous besoin d’une prescription précise, d’une déclaration en forme?

Page 1