VI. — L'Union hypostatique
La lumière est laite pour nous; nous croyons plus fermement que jamais que Jésus est Dieu et Homme tout ensemble. Mais essayons de comprendre comment a pu s'opérer ce Mystère de l'union de la Divinité avec l'Humanité.
La Divinité et l'Humanité en Jésus sont naturellement distinctes, mais non en ce sens qu'elles sont indépendantes l'une de l'autre ; au contraire,
et quoiqu'elles ne se compénètrent pas au point de perdre leur identité, elles sont intimement et étroitement unies ', comme le sont le corps et l'âme dans le composé humain -'. Elles sont néces-
1 C'est ce qui fait dire à Saint Bernard que c'est l'union la plus grande que nous puissions concevoir après celle des trois Personnes divines. « Au sommet de toutes les unions il faut mettre cette unité de la Trinité par laquelle trois Personnes sont une même substance, et aussitôt après cette unité par laquelle trois substances (c'est-à-dire le corps, l'âme, la divinité) sont une seule Personne. » De consid., L. v, c. vin, n. 19.
2 « Nous ne trouvons rien parmi tous les êtres créés, affirme Saint Thomas, qui ressemble autant à l'union du Verbe à la nature humaine que l'union de l'âme et du corps. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 41.
Ce n'est pas à dire toutefois que ces deux unions sont absolument identiques, car l'union des deux natures dans le Verbe Incarné est une union particulière et unique, qui dépasse l'union pourtant si étroite de l'âme et du corps. C'est encore Saint Thomas qui nous l'enseigne. « L'unité de la Personne divine est une unité plus grande que l'unité de la personne et de la nature en nous. C'est pourquoi l'union de l'Incarnation est plus grande que l'union du corps et de l'âme en nous. » S. Thom., III p., q. 2, a. 9, ad 3.
Pour mieux saisir encore la nature de ce mystère, voyons brièvement en quoi Y Union hypostatique ressemble à l'union de l'âme et du corps, et en quoi elle en diffère. Le Docteur angélique nous en donnera l'intelligence.
Voici en quoi ces deux unions se ressemblent. — « Quoique l'homme, dit-il, soit composé de l'âme et du corps, l'âme paraît en lui plus importante que le corps auquel elle est attachée et duquel elle se sert pour les opérations qui lui sont propres. — De même, dans l'union de Dieu avec la créature, ce n'est pas la nature humaine qui attire à elle la divinité, mais bien Dieu qui prend la nature humaine, non pas toutefois pour la changer en nature divine, mais pour l'attacher à Dieu ; et il se saisit de telle sorte de l'âme et du corps, qu'ils sont comme
saires l'une à l'autre, puisque c'est précisément leur union qui constitue l'Homme-Dieu. Cette union est tellement substantielle * et chacune des
l'âme et le corps de Dieu, — comme les parties du corps qu'elle prend sont en quelque sorte les membres de cette même âme. » S. Thom., Op. 3, c. 6.
Dans un autre Opuscule, il dit encore : « Bien que l'on ne doive pas dire que le Christ est un composé de la divinité et de l'humanité, cependant par l'humanité qu'il a prise et par l'union du Fils de Dieu avec l'homme, il y a en lui deux natures en une seule Personne divine ; de même que par le composé de l'âme et du corps, il y a dans l'homme deux natures, la nature corporelle et la nature spirituelle. Aussi, disons-nous dans le symbole de Saint Athanase : « Comme l'âme raisonnable et la chair sont un seul homme, ainsi Dieu et l'homme sont un seul Christ. » S. Thom., Op. 58, c. 8.
Voici maintenant en quoi elles diffèrent. — « Quoique l'âme soit plus parfaite que le corps, elle ne possède pourtant pas en elle toute la perfection de la nature humaine, car le corps se joint à elle de telle sorte que de leur union résulte la nature humaine complète, dont les diverses parties sont l'âme et le corps. — Dieu, au contraire, est tellement parfait dans sa nature, qu'il est impossible d'y ajouter ; ce qui fait que Dieu ne peut pas s'unir à une autre nature de manière que de cette union il résulte une nature commune ; ceci répugne à la perfection de la nature divine, toute portion étant d'elle-même imparfaite. » S. Thom., Op. 3, c. 6.
1 « L'union est substantielle, non point en ce sens que les deux natures n'en forment plus qu'une, mais parce qu'elles s'unissent dans une seule hypostase, qui est celle du Fils de Dieu. » S. Jean Damasc, De Fide orthod., L. m, c. 3.
« La foi catholique ne dit pas que l'union de Dieu et de l'homme s'est faite selon l'essence ou la nature, ni par accident, mais par un mode intermédiaire selon la subsistance ou Yhypostase. » S. Thom., III p., q. 2, a. 6.
« De ce que le Verbe a préexisté éternellement, dit ailleurs Saint Thomas, il ne s'ensuit nullement que la nature humaine
deux natures est si également nécessaire dans ce Mystère, que Jésus n'est pas plus Dieu qu'il n'est Homme ni plus Homme qu'il n'est Dieu ' ; aussi est-Il divinement adorable dans son Humanité comme dans sa Divinité. Nous le comprendrons mieux après les explications qui vont suivre.
Jésus est Dieu, mais II n'est pourtant pas à Lui seul toute la Très Sainte Trinité. Il en est la deuxième Personne, réellement distincte des deux autres; mais II en a toutes les perfections et tous les attributs. Il possède la nature divine au même titre que le Père et le Saint-Ksprit. Il n'est ni plus ni moins parfait, mais II l'est autant; ni plus ni moins nécessaire, ni plus ni moins éternel, mais nécessaire et éternel autant que les
lui a été ajoutée par accident. Le Verbe a pris la nature humaine pour être vrai homme ; or. être homme, c'est être dans le genre de la substance. Si donc l'hypostase du Verbe doit être homme à son union avec la nature humaine, cela ne lui est pas arrivé accidentellement ; car les accidents ne sont pas Xètre substantiel. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 49.
1 C'est en vertu du fait, que les propriétés des deux natures en Jésus se rapportent au même principe incommunicable, que Ton attribue à Jésus, en tant que Verbe Incarné, des titres et des actions qui n'appartiennent en propre qu'au Fils de Dieu. Saint Paul nous dit que « tout a été fait par lui » (Col., i, 16) ; que « Dieu n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour nous tous » (Rom., vin, 32). Jésus lui-même avait dit avant Saint Paul : « Dieu a tellement aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique » (Jean, 111, 16) ; il répète « qu'il ne fait qu'un avec son Père » (Jean, x, 3o, etc.) ; et, dans les nombreux passages où il parle du Fils de l'homme, il l'identifie à tout instant avec le Fils de Dieu.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JESUS <p
deux autres Personnes. Il est de l'essence de la nature divine d'être commune dans cette excellence et cette perfection aux trois Personnes de l'adorable Trinité, sans pour cela les confondre ni leur enlever leur personnalité propre.
Par analogie, on peut dire qu'il en est ainsi dans la nature humaine. Tous les hommes sont distincts les uns des autres, mais tous font partie essentiellement de l'humanité. La nature humaine, c'est-à-dire les caractères essentiels qui constituent l'humanité dans chaque créature raisonnable, est indifférente en soi à être personnifiée dans tel ou tel individu ; mais elle est la même néanmoins dans tous les hommes, comme la nature divine est la même dans les trois Personnes divines. C'est la réception de cette nature dans un suppôt, comme on dit en philosophie, qui constitue la personnalité de chacun '. Une
1 Voici l'explication qu'en donne Saint Thomas. « Dans les choses composées de matière et de forme, il est nécessaire que le suppôt diffère de l'essence ou de la nature, parce que l'essence ou la nature ne comprend que ce qui est strictement renfermé dans la définition de l'espèce. Ainsi, X humanité comprend en soi tout ce qui entre dans la définition de l 'homme, et n'exprime que les qualités nécessaires pour le constituer. Mais la matière individuelle n'entre pas avec tous les accidents qui V individualisent dans la définition de l'espèce. Ainsi, dans la définition de l'homme, on ne fait entrer ni les chairs, ni les ossements, ni la couleur blanche ou noire, ni d'autres accidents de cette nature. Par conséquent la chair, les os et les autres accidents qui déterminent la matière en particulier ne sont pas
fois la personnalité ainsi établie, l'individualité est complète et déterminée ; de sorte qu'il ne peut pas y avoir deux suppôts et par conséquent deux personnes dans un même individu.
Or, Jésus, le Verbe de Dieu, voulant s'unir à
l'humanité, en a pris la nature commune à tous les hommes1. Mais II existait déjà avant de s'incarner 2, Il était la deuxième Personne de la
compris dans l'humanité, quoiqu'ils soient renfermés dans ce qui constitue Y existence de l'homme.
« D'où l'on voit que Xhomme a en lui quelque chose que n'a pas X humanité ; et c'est pour ce motif que l'homme et l'humanité ne sont pas absolument la même chose. L' humanité est la partie formelle de l'homme, parce que les principes qui la définissent sont dans un rapport formel avec la matière qui les individualise. » S. Thom., I p., q. 3, a. 3.
1 « Aucune des choses que Dieu a mises dans notre nature n'a manqué à la nature humaine que le Verbe de Dieu a prise. » S. Thom., III p., q. 9, a. 4.
Saint Paul exprime la même pensée, quand il dit : « Jésus- Christ s'est anéanti lui-même, en prenant la forme de serviteur, en se rendant semblable aux hommes et en se faisant connaître comme homme par tout ce qui a paru de lui au dehors. » Phil., 11, 7.
Sur le texte de l'Apôtre cité précédemment, que : « Dieu a envoyé son Fils revêtu d'une chair semblable à la chair du péché» (Rom., vin, 13), Saint Thomas dit encore : « Il a reçu toutefois la nature humaine sans le péché, avec la pureté qu'elle avait dans Y état d'innocence. » S. Thom., III p., q. 14, a. 3. — Car, comme l'observe Saint Augustin, le Christ est venu d'en haut, c'est-à-dire de la hauteur que la nature humaine a eue avant le péché du premier homme.
2 « Le Fils de Dieu, comme s'exprime Saint Thomas, a pris la nature humaine dans l'individu, mais cet individu dans lequel elle a été prise n'est pas autre chose que le suppôt incréé qui
Sainte Trinité, incapable de rien perdre ni de rien diminuer de ce qu'il est nécessairement et de toute éternité : c'est à ce titre et dans sa perfection essentielle qu'il descend dans l'humanité1. Il peut s'unir la nature humaine, et II la prend ; mais, existant déjà comme être parfait, Il la reçoit dans sa Personne divine à l'exclusion de tout suppôt humain - ; autrement, il y aurait
est la Personne du Fils de Dieu. » S. ïhom., III p., q. 4, a. 2, ad 1.
« Le Verbe de Dieu a eu de toute éternité l'être complet, selon l'hypostase ou la personne. Dans le temps la nature humaine lui est advenue, non qu'il l'ait prise pour ne former qu'un seul être selon la nature (comme le corps est uni à l'âme dans le même être), mais pour ne former qu'un seul être selon l'hypostase ou la personne. C'est pourquoi la nature humaine n'est pas unie au Fils de Dieu accidentellement. » S. Thom., III p., q. 2, a. 6, ad 2.
4 « On dit que le Christ est descendu du ciel de deux manières : 1" En raison de la nature divine ; ce qui ne signifie pas que cette nature a cessé d'exister dans le ciel, mais parce qu'elle a commencé d 'être ici-bas d 'une manière nouvelle, c'est-à-dire selon la nature qu'elle a prise, d'après ces paroles de Saint Jean (m, 13) : « Personne n'est monté au ciel, sinon celui qui en est descendu, le Fils de l'homme qui est dans le ciel. » — 2° En raison du corps ; non parce que le corps du Christ est descendu du ciel substantiellement, mais parce qu'il a été formé par la vertu céleste, c'est-à-dire par X Esprit-Saint. » S. Thom., III p., q. 5, a. 2, ad 1.
2 En parlant de l'assomption de la nature humaine, dans le Mystère de l'Incarnation, Saint Thomas explique comment le Verbe Incarné n'a pas pu prendre la personne humaine. « On dit qu'une chose est assumée, parce qu'elle est prise par une autre. Par conséquent ce que l'on prend doit être préalablement conçu avant l'assomption, comme ce qui est mû localement se
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en Lui deux personnes, ce qui ne peut exister1. Outre que cette coexistence de deux personnes dans le même sujet est impossible, la Personne en Jésus doit être nécessairement divine et non humaine : premièrement, parce que Jésus ne peut pas cesser d'être ce qu'il est nécessairement ; secondement, parce que c'est Dieu qui s'est fait Homme et non pas l'Homme qui s'est fait Dieu. Avant de s'incarner, Jésus n'existait pas en tant qu'Homme; et c'est en tant que Dieu, c'est-à-dire possédant la nature divine dans une Personne divine distincte, qu'il est venu s'associer la nature humaine ; ce qui explique qu'il y a en Jésus deux natures, la nature divine et la
conçoit préalablement avant le mouvement. Or, la personne ne se conçoit pas clans la nature humaine préalablement avant l 'assomption, mais elle en est plutôt le terme. Car si on l'y concevait préalablement, il faudrait ou qu'elle fût détruite, et alors ce serait en vain qu'elle aurait été prise : ou qu'elle subsistât après l 'union, et dans ce cas il y aurait deux personnes, l'une qui prend et l'autre qui est prise : ce qui est erroné. Il en résulte donc que le Fils de Dieu n'a pris d'aucune manière la personne humaine. » S. Thom., III p., q. 4, a. 2.
1 « On ne peut donner à la nature humaine dans le Christ le nom d'hypostase ou de personne, parce qu'elle est possédée par une substance supérieure qui est le Verbe de Dieu. Le Christ, par l'unité d'hypostase ou de personne est donc un seul être ; on ne peut pas dire qu'il soit deux. » S. Thom., Op. 3, c. 6.
« S'il y a deux suppôts en Jésus-Christ, il s'ensuit qu'il est absolument deux. Cela détruit Jésus-Christ, puisque tout être existe en tant qu'il est un. Ce qui n'est pas absolument un n'est donc pas absolument un être. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 38.
nature humaine, dans l'unité de Personne, la Personne divine.
Ces deux natures, tout en s'unissant de la sorte, ne se perfectionnent pas mutuellement ; mais c'est la nature divine seulement qui perfectionne la nature humaine, en lui communiquant sa personnalité '. Elles restent néanmoins
1 En effet, de ce que la nature humaine en Jésus n'a pas de suppôt propre ou de personne humaine, il ne faudrait point en conclure qu'elle est, pour cela, amoindrie ; mais, tout au contraire, elle est divinement anoblie par son union à la Personne du Fils de Dieu.
« La nature qui a été prise, dit excellemment Saint Thomas, n'est pas privée de sa personnalité propre parce qu'elle manque de quelque chose de ce qui appartient à la perfection de la nature humaine, mais elle en est privée, au contraire, parce qu'elle a quelque chose de plus qui est au-dessus de la nature humaine. Ce surcroît est son union avec la Personne divine. » S. Thom., III p., q. 4, a. 2, ad 2.
Dans une question précédente, il s'était servi d'une comparaison fort simple pour exprimer la même pensée et pour faire comprendre, en outre, que le Verbe n'avait subi aucun changement par son union avec la nature humaine. « La nature humaine, dit-il, est assimilée dans le Christ à un habit (habitai), c'est-à-dire à un vêtement ; non quant à l'union accidentelle, mais dans le sens que le Verbe est vu par la nature humaine, comme l 'homme par le vêtement ; et encore parce que c'est le vêtement qui change, car on le forme sur la figure de celui qui le revêt ; au lieu que celui-ci ne change pas de forme pour le vêtement. — De même la nature humaine, prise par le Verbe de Dieu, a été améliorée ; mais le Verbe de Dieu n'a pas changé. » S. Thom., III p., q. 2, a. 6, ad 1.
Saint Augustin dit, dans le même sens, que « le Fils de Dieu s'est anéanti en prenant la forme de serviteur, mais il n'a pas perdu la plénitude de la forme de Dieu. »
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distinctes et incommunicables, sans quoi il faudrait admettre qu'elles sont absorbées l'une par l'autre, ce qui évidemment ne peut être ' : si la nature humaine était absorbée, Jésus ne serait plus Homme et par conséquent ne pourrait plus souffrir ; si c'était, au contraire, la nature divine, Jésus ne serait plus Dieu, car la nature divine est immuable.
De même donc que la nature humaine n'est pas absorbée en chaque homme, au point de disparaître, mais que, en tant que commune et universelle, elle est distincte de la personne dans laquelle elle est déterminée et concrétée ; ainsi, en Jésus, les deux natures sont intimement unies à la même Personne, sans se confondre ni se détruire ; avec cette différence que la Personne s'identifie entièrement avec la nature divine, tandis qu'elle communique sa propre subsistance et sa propre existence à la nature humaine.
1 « Dans l'union de Dieu avec l'homme, quant à la personne, la propriété de chaque nature est restée sauve, en sorte que la nature divine n'a rien perdu de son excellence, et la nature humaine n'a pas été élevée de manière à être transportée hors des limites de son espèce. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 55.
Le saint Docteur dit encore plus expressément ailleurs : « Le Verbe de Dieu a pris la nature humaine qui est composée de l'âme et du corps, de telle sorte cependant que l'un ne passe pas dans l'autre, et que des deux natures il n'en résulte pas non plus une seule nature, mais qu'après leur union elles demeurent distinctes quant aux propriétés de leur nature. » S. Thom., Op. 3, c. 6,
DEUX NATURES ET LNE PERSONNE EN JÉSl'S 99
C'est en cela que consiste le Mystère de l'Union hypostatique, mot grec qui signifie personnelle. Cette union est une union physique et non pas simplement morale, une union réelle du corps et de l'âme de Jésus à la Personne du Verbe. En tant que Verbe Incarné, Jésus ne se peut pas comprendre sans cette union étroite et substantielle, qu'il a faite indissoluble et éternelle au point que, lorsqu'il mourra, le Verbe restera uni à l'âme de Jésus descendant aux enfers comme à son corps reposant dans le tombeau '.
I « Comme avant la mort du Christ, dit le Docteur angélique, sa chair a été unie selon la personne et l'hypostase au Verbe de Dieu ; de même elle est restée unie après, de manière que l'hypostase du Verbe de Dieu et du corps du Christ n'était pas autre après sa mort. » S. Thom., III p., q. 5o, a. 2.
« L'âme, continue-t-il dans l'article suivant, a été unie au Verbe de Dieu plus immédiatement que le corps et avant lui, puisque le corps a été uni au Verbe de Dieu par l'intermédiaire de l'âme. Par conséquent, puisque le Verbe de Dieu n'a pas été séparé du corps du Christ pendant sa mort, il l 'a été encore beaucoup moins de l 'âme. Ainsi, comme on dit du Fils de Dieu, ce qui convient au corps séparé de l'âme, qu'il a été enseveli ; de même, dans le Symbole, on dit aussi de lui qu'il est descendu aux en/ers, parce que son âme séparée de son corps y est descendue. » Ibid., a. 3.
II est utile de faire remarquer, afin d'avoir sur ce point capital de Y Union hypostatique des notions très exactes, que Saint Thomas, en disant, ci-dessus, que « l'âme a été unie au Verbe de Dieu avant le corps », ne prétend point parler d'une priorité de temps mais seulement de nature ; car, dans l'Incarnation, l'âme et le corps ont été pris simultanément par le Verbe. Luimême l'affirme expressément. Après avoir démontré qu'il n'y a pas de nature humaine sans l'union de l'âme et du corps, il
Il est donc juste de dire que Jésus est un, non par confusion de natures mais par unité de Personne ; c'est-à-dire, qu'à sa nature divine, qui est
prouve que cette union a nécessairement été instantanée dans la conception du Verbe incarné, à cause du principe d'une vertu infinie qui est l'Esprit-Saint. Citons deux passages, à l'appui.
« La chair n'a pas dû être prise avant d'être une chair humaine : ce qui a lieu à l'avènement de l'âme raisonnable. Ainsi, comme l'âme n'a pas été prise avant la chair, parce qu'il est contre sa nature d'exister avant d'être unie au corps, de même la chair n'a pas dû être prise avant l'âme, parce que le corps humain n'existe pas avant d'être animé par une âme raisonnable. » S. Thom., III p., q. 6, a. 4.
« Le corps du Christ ayant été parfaitement disposé instantanément, à cause de la vertu infinie de son principe actif, il s'ensuit qu'il a reçu immédiatement sa forme parfaite, c'est-àdire une âme raisonnable. » S. Thom., III p., q. 33, a. 2, ad 3.
Dans un autre endroit. Saint Thomas montre l'inconvenance qu'il y aurait eue à ce que le Verbe ne se fût pas uni, dès le premier instant de sa conception, à un corps animé. « Il n'aurait pas été convenable que le Verbe, qui est la source et l'origine de toutes les perfections et de toutes les formes, se fût uni à un être informe et dont la nature n'était pas encore parfaite. Or, avant l'animation tout ce qui est produit comme corps est informe et n'est pas encore parfait dans sa nature. // ne convenait donc pas que le Verbe de Dieu s'unît à un corps qui n'était pas encore animé ; et par conséquent il fallut que, dès le premier instant de sa conception, l'âme fût unie au corps. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 44.
Ces explications étant données, ajoutons, comme le dit également le saint Docteur dans le premier passage précité, que le Verbe néanmoins s'est uni au corps par l'intermédiaire de l'âme, l'âme étant la forme du corps, et, par là même, la cause formelle qui le constitue. « Puisque l'âme tient le milieu par sa noblesse entre Dieu et la chair et qu'elle est en quelque sorte la cause de l'union de la chair avec le Fils de Dieu, on doit reconnaître que le Fils de Dieu a pris la chair humaine par le moyen de l'âme. » S. Thom., III p., q. 6, a. 1.
celle de sa Personne, le Fils de Dieu joint la nature humaine, et que la même Personne soutient les deux natures. Ajoutons que s'il y avait deux personnes en Jésus, il n'y aurait pas de rédemption ; car la Personne divine n'aurait pas pu souffrir et mourir, et la personne humaine n'aurait pas offert une satisfaction suffisante et proportionnée à nos péchés.
Pour compléter ces notions générales sur la dualité de natures et l'unité de Personne en Jésus, voyons pourquoi c'est la deuxième Personne de la Très Sainte Trinité qui s'est incarnée de préférence aux deux autres. Une remarque s'impose tout d'abord. Nous entrons ici sur un terrain encore plus sacré ; tant qu'il s'agit de constater des faits ou d'attribuer des qualités essentielles en harmonie avec la nature des personnes ou des actes qu'elles posent, les éléments de réflexion et de raisonnement sont plus faciles à trouver ; mais lorsqu'on cherche à pénétrer dans les intentions et les mobiles intimes qui en ont motivé l'action, les suppositions entrent davantage en ligne de compte dans nos appréciations. Or, de même que dans le Mystère de l'Incarnation, tout en déduisant du fait lui-même plus d'un motif capable d'éclairer notre foi, nous ne pouvons cependant sonder toutes les raisons
102 DE LA CONDITION DE L HOMME-DtEU
les plus secrètes de la Divinité ; ainsi lorsqu'il est question du choix de la Personne qui doit s'incarner, nous pouvons l'expliquer bien moins par une connaissance exacte des intentions divines que par des raisons de convenance. Ces raisons néanmoins ne sont pas sans fondement, et elles sont de nature à aider notre piété.
11 convenait que ce fut le Verbe qui s'incarnât, d'abord à cause de la signification du nom qu'il porte. Le Verbe veut dire parole ; or, de même qu'en nous la pensée s'unit à notre voix qui la transmet exactement, ainsi le Verbe, la Parole du Père, s'unit à l'humanité pour manifester la Divinité ; et également, de la même manière que notre pensée reste entière en notre esprit et que, transmise par notre voix, elle se communique aux autres qui la possèdent à leur tour, la Divinité reste entière dans le Verbe quoique réellement communiquée à l'humanité.
En second lieu, le Verbe est l'image parfaite du Père, comme l'homme est l'image imparfaite de Dieu ; il était, dès lors, naturel que Celui qui est la ressemblance vivante et éternellement engendrée du Père s'unit à l'humanité '. Le Verbe
1 « Le Verbe de Dieu, dit Saint Thomas, qui est son concept éternel, est la ressemblance exemplaire de toute la création. C'est pourquoi, comme les créatures ont été établies dans leurs propres espèces par la participation de cette ressemblance, de même il a été convenable que la créature fut réparée, relative-
étant, en outre, le Fils unique de Dieu, Il venait, en s'incarnant, nous rendre ses cohéritiers et nous faire participer à sa filiation divine l. Nous savons par l'Evangile que la deuxième Personne est celle par laquelle tout a été fait, omnia fier ipsum facta sunt - ; il convenait donc qu'elle relevât les créatures, ouvrage de ses mains3. Enfin, le Verbe est l'objet des éternelles complaisances du Père ; il s'ensuit que ses réparations devaient naturellement lui être particulièrement agréables et que nous ne pouvions avoir un médiateur plus éloquent auprès de Dieu.
Quel amour ne devons-nous pas au Verbe éternel qui a daigné entrer ainsi dans notre humanité et se substituer à nous pour expier nos péchés et nous rendre à l'amitié de Dieu ! Et comme nous devons adorer la Sagesse divine dans le choix qu'elle a fait de la Personne du Verbe !
ment à sa perfection éternelle et immuable, par l'union du Verbe avec elle. » S. Thom., III p., q. 3, a. 8.
1 « Il était naturel que la filiation adoptive et gratuite nous fût rendue par celui qui est le Fils naturel. Nous sommes ainsi héritiers par grâce avec celui qui est héritier par nature. » Ibid.
2 Jean, i, 3.
3 « La première création s'est faite par la puissance de Dieu le Père, au moyen du Verbe. Par conséquent la création nouvelle a dû être faite aussi par la puissance du Père, au moyen du Verbe, pour qu'elle répondît à la première, d'après ces paroles de l'Apôtre (II Cor., v, 19) : « C'est Dieu qui, par Jésus- Christ, a réconcilié le monde avec lui. » S. Thom., III p., q. 3, a. 8, ad 2.
Ces quelques explications assez simples donnent un sens plus clair et plus exact à l'idée du Verbe Incarné. C'est bien le Verbe éternel de Dieu, ne cessant ni ne pouvant cesser d'être ce qu'il est éternellement, qui, dans le temps, s'allie à l'humanité dont II prend la nature pour se l'unir indissolublement dans sa Personne divine1.
Ce que Jésus s'unit ainsi substantiellement participe à ses divines perfections et partage tous ses droits aux hommages, à l'adoration et à l'amour de ses créatures. Quoique l'on distingue en Jésus sa nature divine et sa nature humaine, ces deux natures coexistant dans la même Personne, tous les devoirs rendus à la Personne le sont en même temps aux deux natures ; et c'est pourquoi tout est adorable et aimable en Jésus, tant en sa qualité d'Homme qu'en sa qualité de Dieu -.
1 « La divinité et l'humanité sont unies inséparablement dans la Personne de Jésus-Christ, et tout ce qu'il possède par nature comme Dieu, il le possède par grâce comme homme. » S. Thom., Op. 62, c. I.
- « Comme on peut appliquer à chaque suppôt d'une nature quelconque les choses qui conviennent à la nature dont il est le suppôt, et comme dans le Christ il n'y a qu'un suppôt pour la nature divine et pour la nature humaine, il est clair que l'on peut attribuer à ce suppôt de l'une et l'autre nature, ce qui regarde la nature divine comme ce qui regarde la nature humaine ; comme, par exemple, que le Fils de Dieu est éternel, que le Fils de Dieu est né d'une vierge. Nous pouvons également
Cette assomption de l'humanité élevée jusqu'à la Divinité, la nature humaine devenant dans le Verbe Incarné une partie intégrante et substantielle de Lui-même, destinée à Lui demeurer éternellement unie : quelle conception sublime, quel adorable Mystère !
Oui dira l'amour avec lequel les deux natures, en Jésus, s'unissent et se livrent l'une à l'autre ! Quelle union ineffable, pleine de charité divine, dont un Dieu seul peut mesurer l'intimité et la perfection ' ! Mais quelle lumière éclatante cette
dire que cet homme est Dieu, qu'il a créé les étoiles, qu'il est né, qu'il est mort et a été enseveli.
« Eu égard donc au suppôt on doit attribuer indifféremment au Christ ce qui est humain et ce qui est divin. Il y a néanmoins une différence à faire sur le rapport sous lequel ces applications sont faites, parce que les choses divines sont attribuées au Christ sous le rapport de la nature divine, et les choses humaines sous le rapport de la nature humaine. » S. Thom., Op. 2, c. 211.
1 Citons une dernière fois l'Ange de l'Ecole, dont la haute et sûre doctrine nous a dirigés dans le développement de l'ineffable Mystère de l'Incarnation du Verbe. « Dieu, dit-il, peut être uni lui-même à la créature d'une manière si parfaite, que l'intelligence humaine ne puisse pas le saisir. C'est pour cela que nous disons que Dieu est uni à la nature humaine, dans le Christ, d'une manière ineffable, incompréhensible ; non seulement par inhabitation, comme dans les autres saints, mais d'une manière toute particulière, au point que la nature humaine est une certaine nature du Fils de Dieu, et que le Fils de Dieu, qui de toute éternité tient la nature divine du Père, ait dans le temps, par une assomption merveilleuse, la nature humaine telle que nous l'avons ; et qu'ainsi chacune des parties de la nature humaine du Fils de Dieu lui-même puisse être appelée Dieu, et
106 DE LA CONDITION DE l'hOMME-DIEU
union projette en même temps sur les destinées de l'humanité ! La Personne du Verbe devient, en réalité, le terme final et la fin dernière de l'humanité ; et celle-ci, attirée par une puissance et un amour infinis, se donne irrésistiblement à la Personne divine, qui se l'associe pour l'éternité. C'est la consommation du mystère de l'ineffable Charité, unissant dans un divin et éternel embrassement le ciel et la terre, le Créateur et la créature, « Celui qui est » et l'oeuvre de ses mains.
Tombons à genoux, le front dans la poussière, et adorons avec amour et une céleste allégresse ce sublime et incomparable Mystère de l'Union hypostatique dans Jésus, le Verbe Incarné. Concentrons en Lui tout ce que nous voulons offrir d'hommage, de louange, de reconnaissance, d'adoration et d'amour à la Divinité, et faisons de notre vie une copie fidèle de toutes les vertus qu'il a pratiquées dans son Humanité.
que tout ce qu'une partie de la nature humaine fait ou souffre dans le Fils de Dieu puisse être attribué à son Verbe unique. » S. Thom., Op. 3, c. 6.
A Jésus, Dieu et Homme
O Jésus, mon divin Sauveur,
je Vous adore dans le sein de votre Père
où Vous vivez éternellement
en l'essence de votre nature divine.
Je Vous adore avec le même respect
et Vous aime avec le même souverain amour
dans l'Humanité que Vous avez daigné Vous associer,
pour en faire la compagne inséparable
de votre mission sur la terre et de votre éternel triomphe au ciel.
En Vous voyant, ô Verbe de Dieu,
revêtu d'une chair mortelle,
je vois et adore en Vous
la divine Victime du grand Sacrifice
que prépare déjà le Souverain Prêtre.
Dieu et Homme, Prêtre et Victime :
c'est l'ine^able "Mystère qu'inaugure l'Incarnation
et que couronnera la Rédemption.
Je veux consacrer ma vie à Vous étudier
et à Vous contempler.
Je veux passer mon ciel à Vous louer,
à Vous adorer et à Vous aimer sans fin.