IV. — Son état de réclusion dans le sein de sa Mère
En dehors des états essentiels inhérents à la nature humaine que Jésus a prise et à la mission qu'il est venu accomplir dans l'humanité, il y a d'autres états qui tiennent à l'existence ordinaire de toute créature ou qui dépendent des phases particulières par lesquelles Jésus a passé. Nous les considérerons successivement, afin d'avoir de la vie de l'Homme-Dieu une connaissance qui repose sur des données précises et qui soit confirmée par les faits.
En s'incarnant le Verbe divin a cessé d'être uniquement Dieu, Il est devenu également Homme. Cette union de la Divinité avec l'Humanité s'est opérée en un instant, comme la création d'un être qui passe du néant à l'existence ; elle s'est opérée immédiatement d'une façon parfaite, sans
degré d'imperfection d'aucune sorte1, c'est-à-dire que la Divinité tout entière, puisqu'elle est indivisible, s'est unie dans son essence à l'Humanité dans la perfection de la nature humaine. D'une part, la nature divine une et infiniment parfaite ; de l'autre, la nature humaine composée d'un corps et d'une âme.
Le corps, sans doute, n'avait à l'origine que les dimensions que comportait sa constitution naturelle, mais il était déjà parfait dans sa structure et
1 Suivons toujours renseignement du Docteur angélique. « Le corps pris par le Verbe a été formé dès l'origine de la conception, parce que le Verbe de Dieu n'a rien dû prendre qui fût informe. \J tinte, de même que toute autre forme naturelle, demande aussitôt une matière propre. Or, la matière propre de l'âme, c'est le corps organisé ; car l'âme est l'acte du corps organique physique qui a la vie en puissance. Si donc l'âme a été unie au corps dès le premier instant de la conception, comme nous l'avons déjà prouvé (voir la note de la page 99), le corps a été nécessairement organisé et formé dès le premier instant de la conception. » S. Tho.m., Contr. Gent., L. 4, c. 44.
Dans sa Somme théologique. Saint Thomas montre X inconvenance qu'il y aurait à admettre ou l'existence d'un corps quelconque non animé avant l'Incarnation ou l'union du Verbe avecun corps incomplètement formé. « Il n'était pas convenable que le Christ prît le corps humain sans qu'il fût formé. Si, avant sa formation parfaite, la conception avait duré quelque temps, on ne pourrait pas l'attribuer tout entière au Fils de Dieu, puisqu'on ne la lui attribue qu'en raison de son Incarnation. C'est pourquoi au premier instant où la matière réunie est parvenue au lieu de la génération, le corps du Christ a été parfaitement formé et uni au Verbe. Et c'est ce qui fait qu'on dit que le Fils de Dieu a été conçu ; ce qu'on ne pourrait dire autrement, » S, Tho.m., III p., q. 33, a. 1,
DIFEERENXE DES ETATS EX JESUS 1<p
dans l'harmonie complète de toutes ses parties ; le tout susceptible de développement, comme tous les corps humains, mais possédant en germe dans sa constitution première tous les perfectionnements futurs '.
L'âme de Jésus, créée expressément en vue de l'Union hypostatique, est l'âme la plus parfaite qui puisse sortir des mains de Dieu ; elle possède toutes les qualités à un suprême degré, destinée qu'elle est à animer un corps parfait dans son genre et a coopérer à l'œuvre la plus sublime qui se puisse accomplir sur terre : le salut du genre humain. Créée en même temps que le corps est formé dans le sein de Marie par l'opération du Saint-Esprit, l'union se fait entre eux dans une harmonie parfaite et une perfection admirable.
L'âme de Jésus, illuminée des splendeurs de
1 « Rien ne s'oppose à ce que l'accroissement de la quantité jusqu'au degré voulu se fasse après l'animation du corps. Nous devons donc penser, pour ce qui regarde la conception de i'homme que le Verbe a pris, que le corps fut organisé et formé dès le premier instant de la conception, mais qu';7 n'avait pas encore la quantité qu'il devait atteindre. » S. Tho.m., Contr. Gent., L. 4, c. 44.
S'il n'en eût pas été ainsi, on aurait pu croire que le Verbe Incarné n'avait pas pris une nature semblable à la nôtre. C'est encore la pensée de Saint Thomas. « L'accroissement du corps du Christ ayant été produit selon la puissance augmentative de son âme, qui était de même espèce que la nôtre, son corps a dû croître de la même manière que croissent les corps des autres hommes, pour montrer par là que sa nature humaine était véritable. » S. Thom., III p., q. 33, a. t, ad 4.
la Divinité, toute baignée dans les flots de lumière, de perfection, de puissance, de sainteté et d'amour d'où elle émane, comme le rayon de soleil que projette l'astre éblouissant, apparaît portant en elle le reflet éclatant de Dieu dont elle est l'image fidèle. N'ayant pas à se développer matériellement comme le corps, dont la croissance a des lois, elle entre aussitôt dans l'exercice de toutes ses facultés, et d'une façon tellement absolue que jamais, sur ce point, l'âme de Jésus n'acquerra une perfection plus grande1. Dès le premier instant de son existence, pleinement en possession d'elle-même, elle agit et ses opérations sont parfaites ; elle pense et sa pensée est éclairée de la vérité éternelle; elle aime et son amour est tout imbibé de la charité divine; elle veut et sa volonté porte la rectitude, la sagesse et la sainteté de la volonté du Dieu trois fois saint ; en un mot, elle vit, mais d'une intensité telle et d'une vitalité si supérieure, que jamais âme humaine n'a atteint et ne pourra
1 « L'abondance de la grâce qui sanctifie l'âme du Christ, dit Saint Thomas, découle de l'union même du Verbe, d'après ces paroles de l'Evangile (Jean, i, 14) : « Nous avons vu sa gloire qui est comme la gloire du Fils unique du Père, plein de grâce et de vérité ». Or, dans le premier instant de sa conception le corps du Christ a été animé et pris par le Verbe de Dieu. D'où il suit que le Christ a eu dans le premier instant de sa conception la plénitude de la grâce qui sanctifie son âme et son corps. » S. Thom., III p., q. 34, a. 1.
atteindre la perfection de vie qui distingue l'âme de Jésus dès ses premières opérations1.
11 ne peut y avoir pour elle aucune ombre; elle ne peut être sujette à aucune impuissance ; elle n'a besoin d'aucun raisonnement pour comprendre ce qu'elle voit dans une claire vision ; elle ne connaît pas les hésitations qui proviennent des indécisions ou de l'ignorance ; elle n'attend pas les leçons de l'expérience pour apprendre ce qu'elle sait parfaitement ; elle n'éprouve pas des sentiments variables ou opposés que répudient sa clairvoyance et sa sagesse ; elle n'attend de personne la direction dont elle possède en elle-même le principe et la loi. Tout pour l'âme de Jésus est lumière, vérité, sagesse, amour, puissance, vie, perfection et sainteté. Elle trouve en elle-même la perfection de vie qui l'anime et la dirige dans ses premières opérations, dès l'aurore de sa création.
N'oublions point que l'âme de Jésus, dans
1 « Plus une créature s'approche de Dieu, plus aussi elle participe à sa bonté et reçoit de son influence d'abondantes largesses : comme celui qui s'approche davantage du feu, en reçoit une plus forte dose de chaleur. Or, il n'y a, et on ne peut imaginer, pour la créature, un moyen d'adhésion plus intime à Dieu, que de lui être uni dans l'unité de personne. Il est donc nécessaire qu'en conséquence de cette union de la nature humaine avec Dieu dans l'unité de personne, / 'àme du Christ ait été remplie, plus que toutes les autres, des dons habituels de la grâce, » S. Thom., Op. 2, c. 214.
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l'acte même de la création, est reçue dans la Personne du Verbe et Lui est étroitement unie. Ce n'est pas l'âme d'une personne humaine, mais bien l'âme d'un Dieu et, dès lors, participant à toutes les perfections delà Divinité1. C'est Dieu qui pense, aime, veut, vit et opère par cette âme. Appelée à l'existence par le souffle créateur, l'âme de Jésus est aussitôt animée, mue et vivifiée par l'action divine qui lui communique et sa vie et sa perfection ; au point que si la Personne du Verbe n'était là pour soutenir la nature humaine de Jésus, son âme ne pourrait subsister. Une union aussi divine ne peut se faire, sans que l'âme soit complètement en possession de ses opérations propres. De sorte qu'il n'y a pas de moment plus solennel dans l'humanité que celui où l'âme de Jésus, prenant possession d'elle-même, laisse monter des profondeurs de la nature humaine, anoblie et transformée, la louange désormais parfaite d'adoration et d'amour que l'humanité ne cessera d'offrir à Dieu dans la Personne du Verbe Incarné2.
1 « La grâce habituelle dans le Christ, nous dit toujours Saint Thomas, n'est pas une disposition habituelle à l'union, mais plutôt un effet de l'union. Or, le Christ fait homme, comme le Verbe fait chair, est le Fils unique du Père. Par cela même donc que le Verbe s'est fait chair, il a dû être plein de grâce et de vérité. » S. Thom., Op. 2, c. 214.
2 « Par lui, offrons donc sans cesse à Dieu un sacrifice de louange. » Hébr., xiii, i5.
Pendant tout ce temps de réclusion que Jésus passera dans le sein de sa divine Mère, II offrira à son divin Père, avec ses propres hommages, l'hommage de tous les devoirs de l'humanité à son égard et dont II se fera l'interprète et le garant. Admirable état où la toute-puissance devient la dépendance ; où la souveraineté se fait la servitude ; où la majesté se complaît dans l'infirmité î Sanctuaire sacro-saint où se rétablissent les rapports primitifs entre la Divinité et l'humanité ; où Dieu apparaît et où la créature l'adore ; où le Seigneur parle et où la créature l'écoute ; où le Créateur promulgue ses lois et où la créature les observe ; où le Tout-Puissant exprime ses volontés et où la créature les fait siennes ; où la Miséricorde atténue les rigueurs de la Justice et où elle rend l'espérance au coupable ; où enfin la Charité divine embrasse l'humanité et où celle-ci, se purifiant du péché, revient pour jamais à l'amour de son Dieu.
Un seul instant de cette vie cachée et silencieuse de Jésus dans le sein de Marie vaut plus, pour la gloire de Dieu et le salut du inonde, que toutes les adorations et tous les actes de vertu posés par tous les hommes jusqu'à la fin des temps1.
1 En toute vérité, le sein de Marie est devenu le tabernacle de Dieu, suivant la promesse du Seigneur : « Je placerai mon tabernacle au milieu de vous » (Lév., xxvi, il) ; et Jésus, qui s'est choisi lui-même ce tabernacle, l'a sanctifié par sa présence : « le
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