VI. — Son état d'adolescence
Jésus était venu pour être la lumière du monde, pour indiquer à tous les hommes la voie qu'ils doivent suivre, pour être leur modèle dans l'accomplissement de tous leurs devoirs et pour leur apprendre comment ils peuvent procurer la gloire de Dieu par la sanctification et le salut de leurs âmes. Pour cela, il fallait que Jésus pratiquât toutes les vertus et vécût en contact habituel avec l'humanité. C'est ce qu'il fait pendant sa vie cachée, depuis son enfance jusqu'à sa vie publique.
Soumis aux conditions ordinaires de l'existence humaine, Jésus vit successivement les heures, les jours et les années qui composent sa vie mortelle. Chaque instant qui s'écoule comporte un devoir à accomplir, soit en son nom soit au nom de l'humanité ; et, s'il n'y en a pas de particulier, il y a toujours les grands devoirs d'adoration, de louange, de reconnaissance et d'amour que la créature a vis-à-vis de son Créateur ; il y a les secours dont elle a sans cesse besoin et qu'elle doit demander ; il y a les grâces continuelles dont elle est comblée et qu'elle doit faire fructifier ; il y a les communications intimes avec
la Divinité qu'elle doit chercher à rendre permanentes ; il y a cette inclination naturelle de l'âme humaine à tendre sans cesse vers Dieu comme vers sa fin suprême.
Si nous ne constatons pas toujours en nous ces mouvements surnaturels et ces dispositions habituelles, cela vient hélas ! de notre mauvais fond, de notre nature déchue, de nos misères et de no> infidélités personnelles. Notre intelligence est obscurcie par le péché, notre cœur est tiraillé en tous sens, notre volonté reste vacillante, nos sens font la guerre à l'esprit et notre esprit ne pactise que trop souvent avec nos sens1. De là notre difficulté à nous élever aux choses surnaturelles, notre ralentissement dans nos efforts de vertu, notre peu d'ardeur pour la vie toute d'adoration et d'amour à laquelle nous sommes destinés éternellement et qui devrait faire notre bonheur et nos délices sur la terre.
Mais en Jésus il n'y a aucun de ces obstacles, il ne se rencontre jamais la moindre résistance à la grâce ; au contraire, tout en Lui Le porte vers
1 « Je suis charnel, vendu au péché. Je ne sais pas ce que je fais : le bien que je veux, je ne le fais pas ; mais le mal que je hais, je le fais. Or, si je fais ce que je ne veux pas, ce n'est plus moi qui le fais ; mais c'est le péché qui habite en moi. Je me complais dans la loi de Dieu, selon l'homme intérieur ; mais je vois dans mes membres une autre loi qui lutte contre la loi de mon esprit, et qui me rend captif sous la loi du péché qui est dans mes membres. » Rom., vu, 14, i5, 20, 22, 23,
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Dieu et les choses de Dieu. Il jouit de la vision béatifique et II vit dans la vérité ' ; Il est plongé dans l'océan de la charité divine et II ne fait rien que sous l'inspiration de l'amour- ; Il adhère pleinement à toutes les volontés de son divin Père et en toutes choses II s'applique à les faire3; Il a sans cesse devant les yeux la sainteté infinie qu'il est venu manifester au monde et le moindre de ses actes est un reflet des perfections divines4.
1 « L'âme du Christ qui est unie au Verbe en personne, lui étant unie plus étroitement que toute autre créature, il s'ensuit qu'elle reçoit plus pleinement que toute autre créature l'influence de la lumière dans laquelle Dieu est vu par le Verbe luimême. C'est pour cela qu'elle voit plus parfaitement que toutes les autres créatures la vérité première qui est l'essence de Dieu. D'où il est dit (Jean, i, 14) : « Nous voyons sa gloire qui est celle que le Fils unique reçoit du Père, qui est plein non seulement de grâce mais encore de vérité. » S. Thom., III p., q. 10, a. 4.
* « Le degré de charité détermine le degré de perfection de la vision divine » (S. Thom., I p., q. 12, a. 5). — Or, la vision béatifique en Jésus étant la plus parfaite que l'on puisse imaginer, il faut en déduire qu'elle a eu pour cause une charité sans mesure et presque infinie. Aussi Jésus a-t-il pris soin de nous dire « qu'il vit pour son Père » (Jean, vi, 58) et « qu'il demeure dans son amour » (Jean, xv, 10) ; et pour nous faire bien comprendre que cet amour a été la règle de toute sa vie, il l'exprime hautement au moment de mettre un terme à sa mission ici-bas : « Afin que le monde connaisse que j'aime mon Père, et que je fais ainsi que mon Père m'a ordonné, levez-vous, sortons d'ici » (Jean, xiv, 3i).
3 « Ne saviez-vous pas qu'il me faut être appliqué aux choses qui sont de mon Père ? » Luc, 11, 49.
4 « Il convenait que nous eussions un tel pontife, saint, innocent, sans tache, séparé des pécheurs et plus élevé que les cieux. » Hébr., vu, 26,
Chaque instant qui s'écoule Lui donne l'occasion de renouveler cette adhérence intime de tout son être à la Divinité, d'en reconnaître les droits suprêmes et de lui rendre tout ce qu'il en a reçu. C'est l'offrande perpétuelle de tout Lui-même dans le don total et l'union parfaite.
Ces actes répétés en Jésus sont autant d'actes de vertu qui s'enchaînent dans sa vie d'une façon ininterrompue, et qui en font pour nous le modèle parfait que nous devons imiter. Remarquons que tous ces actes sont des actes méritoires, par conséquent des actes voulus, dans lesquels la volonté, qui reste libre, a sa part d'opération. Jésus n'a pas pratiqué la vertu par une nécessité métaphysique, elle ne s'est pas imposée à Lui d'une façon absolue au point de Lui enlever sa liberté. Sans doute, tout en Lui était parfait et, l'harmonie ne pouvant être plus grande entre sa nature divine et sa nature humaine, Jésus ne pouvait pécher ; néanmoins quand II agissait comme Homme II posait des actes humains, Il voulait, d'une volonté humaine, les diverses opérations de son âme auxquelles le corps prêtait son concours, et, en correspondant ainsi aux volontés divines, Il posait des actes réels de vertu.
S'il en avait été autrement, Jésus n'aurait pu mériter et, ne pouvant mériter, Il n'aurait pas
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sauvé le monde. Pourrait-on nier que la Rédemption n'ait ajouté quelque chose à la gloire de Dieu ; et qu'est-ce, si ce n'est une infinité de mérites qui ont été capables de rendre a Dieu toute justice et de purifier l'humanité entière de ses souillures? Ces mérites de l'Homme-Dieu, auxquels sa mort a mis le couronnement, se sont échelonnés pendant toute sa vie par chacune des vertus qu'il a pratiquées.
Comme nous serions coupables, si en cela nous n'agissions par inconscience, lorsque, pour nous justifier de nos lâchetés, nous osons répudier les exemples du Sauveur, en rejetant ses vertus sur le compte de sa Divinité ; Il était Dieu, Lui, disons-nous parfois, avec une certaine désinvolture. Il était Dieu, oui, mais sur la terre Il menait une vie humaine, Il posait des actes humains et II prétendait bien acquérir des mérites en agissant ainsi ; ce qu'il n'aurait pu faire en tant que Dieu, Dieu ne pouvant ni mériter ni accroître ce qu'il est nécessairement1. D'ailleurs, Jésus Lui-même répond à notre légèreté, lorsqu'il nous dit : « Je vous ai donné l'exemple, afin que vous fassiez comme j'ai fait2. » Si la vertu
1 « Dieu ne peut être sujet de satisfaction ni de mérite, car cela n'appartient qu'à un être soumis à un autre. Il a donc fallu qu'un Dieu se soit fait homme, afin qu'il pût tout à la fois et réhabiliter et satisfaire. » S. Thom., Op. 2, c. 200.
i Jean, xjii, l5.
n'avait pas été méritoire en Lui et si elle Lui avait été imposée par une nécessité inévitable, Jésus ne se serait pas donné comme modèle et II n'aurait pu nous inviter à L'imiter.
Les hommes étaient témoins de cette progression successive dans la vertu comme dans la science de Jésus, et c'est en ce sens que l'Evangéliste nous dit qu'il croissait en sagesse et en grâce '. 11 ne peut être question ici de la science de la vision ni de la science infuse, mais simplement de la science expérimentale-; de même
1 Luc, ii, 52.
« Le Christ, dit Saint Thomas, croissait en sagesse et en grâce, comme en taille, dans ce sens qu'il faisait des œuvres plus parfaites selon le progrès de son âge, pour se montrer homme véritable, et dans ce qui a rapport à Dieu et dans ce qui a rapport aux hommes. » S. Thom., III p., q. 7, a. 12, ad 3.
Ailleurs, il dit encore : << Cela s'est fait à dessein, pour se montrer conforme aux autres hommes, dans la crainte que si, dans l'enfance, il eût fait voir une sagesse parfaite, le mystère de l'Incarnation n'eût paru une pure illusion. » S. Thom., Op. 2, c. 216.
- Cette doctrine, généralement admise parmi les théologiens, a reçu dans ces derniers temps une sanction solennelle par un Décret du Saint Office, en date du 7 Juin 1918. Répondant à des questions que lui avait posées la Sacrée Congrégation des Séminaires et Universités, le Saint Office a déclaré qu'on ne peut enseigner avec sécurité les propositions qui tendraient à limiter la science bienheureuse et la science infuse en Jésus, son âme ayant été dotée dès le début d'une science universelle et parfaite.
La science expérimentale néanmoins, étant de sa nature progressive, Jésus ne l'a point possédée parfaite immédiate-
pour la vertu, Jésus possédait toute sainteté, mais II ne la manifestait qu'a mesure qu'il en posait les actes.
ment. Voici sur ce point la doctrine du Docteur angélique.
« Nous pouvons distinguer la triple science dont jouit l'âme du Christ. L'une est bienheureuse (ou de vision), et c'est celle par laquelle elle connaît le Verbe, et les choses dans le Verbe. L'autre lui vient de Dieu, c'est la science infuse, au moyen de laquelle elle connaît les choses dans leur propre nature par les espèces intelligibles déversées dans l'esprit humain, et qui sont proportionnées à son état ; ce qui fait dire à l'Apôtre (Col., h, 3) : « En lui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science. » Il est une autre science, c'est la science expérimentale ou acquise ; ce qui fait dire à l'Apôtre (Hébr., v, 8) : « Ce qu'il a soufTert lui a appris l'obéissance. » S. ïhom., Op. 5g, a. 3.
« La science infuse de l'âme du Christ, aussi bien que la science bienheureuse, a été l'effet d'un agent d'une vertu infinie, qui peut simultanément tout opérer ; par conséquent, le Christ n 'a progressé ni dans l 'une ni dans l 'autre de ces sciences. » S. Thom., III p., q. 12, a. 2, ad 1.
« La science acquise est produite par l'intellect agent qui ne produit pas son œuvre entière simultanément, mais successivement. C'est pourquoi le Christ n'a pas su toutes choses par cette science dès le commencement, mais peu à peu, et après quelque temps, c'est-à-dire à l'époque de la perfection de son âge. » S. Thom., Ibid.
Et ailleurs : « Il est évident que l'expérience des sens du corps a fait connaître de plus en plus au Christ les choses sensibles par la succession du temps. C'est pourquoi ce n'est que dans les connaissances expérimentales que le Christ a pu faire des progrès, selon ces paroles de Saint Luc (n, 52) : « L'enfant progressait en sagesse et en âge. » S. Thom., Op. 2, c. 216.
Il n'y a pas lieu de s'étonner de rencontrer en Jésus cette science expérimentale, parce que d'abord elle est le propre de l'homme ; car, selon Saint Thomas, « la science acquise est la science proprement dite selon le mode de l'homme » (III p. q. 9, a. 4), « elle existe dans le Christ selon la lumière de l'intellect actif, qui est inséparable de la nature humaine », tan-
Les principaux témoins des vertus de Jésus sont Marie et Joseph. C'est avec eux qu'il vit, dans le secret et dans l'intimité. Il leur consacre
dis que « la science infuse, au contraire, est le fruit de la lumière d'en haut, et ce mode de connaître est proportionné à la nature angélique » (Op. 5g, a. 3). — De plus, quoique son mode de connaissance soit inférieur aux deux autres sciences, la science acquise a néanmoins été parfaite en Jésus. « La science acquise a été toujours parfaite dans le Christ selon le temps, quoiqu'elle ne l'ait pas toujours été absolument et selon la nature. C'est pourquoi elle a pu s'accroître. » III p., q. 12, a. 2, ad 2.
Pour compléter ces notions, ajoutons que Jésus a su par sa science acquise ou expérimentale tout ce que cette science comporte de connaissances, sans quoi elle aurait été imparfaite en lui. « Il n'y a rien d'imparfait dans le Christ quant à l'âme. Or, la science acquise aurait été en lui imparfaite, s'il n'avait pas tout su par elle ; puisque ce qui est susceptible d'addition est imparfait. // a donc tout su par sa science acquise, » III p., q. 12, a. 1.
Ce qui ne veut pas dire toutefois que Jésus ait expérimenté tout ce qui est susceptible de l'être ; mais par la puissance supérieure de son intellect, par des déductions, des comparaisons et des applications, ce qu'il a éprouvé lui a donné rapidement la connaissance de tout le reste. Citons un dernier passage de notre grand Docteur.
« Quoique le Christ n'ait pas tout éprouvé, cependant d'après les choses qu'il a éprouvées il est arrivé à la connaissance de toutes les autres. On peut, en effet, acquérir la science des choses, non seulement par leur expérience, mais encore en en expérimentant d'autres ; puisque par la vertu de la lumière de l'intellect agent l'homme peut arriver à l'intelligence des effets par leurs causes, des causes par les effets, des semblables par les semblables, et des contraires par les contraires. »
« Quoique toutes les choses sensibles n'aient pas été soumises aux sens corporels du Christ, cependant il a perçu, par ses sens, des choses sensibles d'après lesquelles il a pu, par la force supérieure de sa raison, arriver à la connaissance des autres choses, » III p., q. 12, a. 1, ad 1 et 2,
la plus grande partie de sa vie ; Il partage leurs occupations, prend part à leurs travaux, s'entretient familièrement avec eux, comme un enfant avec ses parents ; mais surtout II leur parle du Ciel et 11 leur révèle les grands Mystères du temps et de l'éternité. Il les associe à sa divine mission et II dépose dans leurs cœurs les sentiments qui animent le sien.
Ah ! qui pourra jamais dire ce qu'ont été ces divins colloques pendant la vie cachée du Sauveur, lorsque son âme tout entière s'épanchait dans celle de Marie, sa divine Mère, et dans celle de Joseph devenu son père adoptif ! Avec quel amour et quelle intensité de vie divine Jésus passait ses jours à converser avec son divin Père ou à discourir sur ses infinies perfections !
Comme il fallait qu'il aimât tendrement sa Mère et son digne époux, pour leur consacrer un temps si précieux ! Et comme les vertus cachées et la vie de prière doivent Lui être chères, pour en avoir fait un état aussi prolongé de son existence terrestre ! Quelle admirable justification de ceux qui consacrent la plus grande partie de leur vie à la prière dans l'éloignement du monde et le silence du cloître !
Cela n'empêcha pas Jésus de se prêter aux exigences de sa situation, et lorsqu'il Lui fallut accompagner Saint Joseph dans ses travaux, Il
accomplit ce devoir avec le même zèle et le même amour qu'il apportait dans ses contemplations divines. D'ailleurs, son âme était constamment en prière et ne se séparait pas un instant de son divin Père, ce qui rendait toutes ses actions si parfaites et leur donnait une valeur infinie.
Si nous ne sommes pas tous appelés à des actions d'éclat, ce qui n'est nullement nécessaire au salut et à la sanctification, nous pouvons tous au moins nous montrer fidèles et généreux dans l'accomplissement de nos devoirs quotidiens. Jésus nous les ayant imposés, nous donne en même temps la grâce pour les remplir. Notre perfection comme notre salut sont attachés à cette fidélité.
Si nous savons profiter des leçons de notre divin modèle et traduire en vertus dans notre vie la connaissance que nous en acquérons, nous n'aspirerons pas à faire autre chose que ce que la Providence nous demande chaque jour ; mais nous nous y appliquerons avec la même perfection et le même esprit de prière que Jésus apportait dans les moindres détails de sa vie. Et c'est ainsi que nous honorerons dignement son état d'adolescence, où II se présente à nous comme te divin exemplaire de toutes les vertus.