CHAPITRE CINQUIEME
Des principales Missions de Jésus
• Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique, afln que tout homme qui croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle, et afln que le monde soit sauvé par lui. »
Jean. III, 16, 17.
En se revêtant de notre humanité le Verbe de Dieu venait accomplir ici-bas une mission bien caractérisée, qu'il avait reçue de son divin Père. Cette vérité est incontestable ' et il y en a peu dans le Saint Evangile sur lesquelles Jésus revienne avec autant d'insistance. Il affirme à tout instant qu'il n'est pas venu de Lui-même, qu'il a été envoyé -, et que c'est son Père qui
1 « Nous avons vu et nous attestons que le Père a envoyé son Fils comme Sauveur du monde. » I Jean, iv, 14.
* « Je ne suis pas venu de moi-même, mais celui qui m'a envoyé est véritable. » Jean, vu, 28.
« C'est de Dieu que je suis sorti et que je suis venu : je ne suis pas venu de moi-même, mais c'est lui qui m'a envoyé. » Jean, viii, 42.
L'a envoyé • ; Il se réjouit de ce que l'on croit à sa mission J, et II assure la vie éternelle a ceux qui y ajouteront foi 3. Il est visible que Jésus veut inculquer cette croyance et qu'il en fait le fondement de sa doctrine.
Outre que cette vérité nous montre les rapports intimes qui existent entre le Père et le Fils4, l'union de sentiments et l'harmonie par-
1 Trente-neuf fois, dans le Saint Evangile, Jésus se proclame l'envoyé de Dieu et de son Père. 11 ne perd visiblement aucune occasion d'affirmer ce point de doctrine, sur lequel repose et sa divinité et la mission qu'il est venu remplir sur cette terre. Il énonce cette vérité fondamentale, dès le début de sa vie publique, lorsque, dans son entretien avec Nicodème, prince de la synagogue, il dit : « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » (Jean, m, 16, 17). — Il en fait également une proclamation solennelle, aux dernières heures de sa vie, le soir de la Cène, lorsque, adressant à son divin Père sa prière suprême, il s'écrie : « Père, l'heure est venue ; glorifiez votre Fils, afin que votre Fils vous glorifie, en donnant, selon la puissance que vous lui avez donnée sur toute chair, la vie éternelle à tous ceux que vous lui avez donnés. Or, la vie éternelle, c'est qu'ils vous connaissent, vous seul vrai Dieu, et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ. » Jean, xvii, t-3.
* « Je me réjouis à cause de vous, afin que vous croyiez. » Jean, xi, 15.
3 « C'est la volonté de mon Père qui m'a envoyé que quiconque voit le Fils, et croit en lui. ait la vie éternelle, et moi je le ressusciterai au dernier jour. » Jean, vi, 40.
4 « Celui qui m'a envoyé est avec moi, et il ne m'a pas laissé seul. » Jean, vhi, 29. — « Je suis dans mon Père et mon Père est en moi. - Jean, xiv, 10.
faite qui demeurent constamment entre eux ', elle jette une précieuse lumière sur le Mystère de l'Incarnation et sur la soumission du Fils de l'homme aux décrets éternels de l'adorable Trinité. Jésus est bien l'Envoyé, celui qui a reçu une mission et qui a assumé la responsabilité de l'accomplir2; et, sous ce rapport, Il est subordonné à celui qui L'envoie, Il reçoit de lui les ordres et II a le devoir de les accomplir. Cette subordination et cette soumission sont voulues, mais elles n'en gardent pas moins leur caractère de dépendance et d'infériorité3.
1 « Je ne fais rien de moi-même, mais je parle comme mon Père m'a enseigné. Je fais toujours ce qui lui plaît. » Jean, viii, 28, 29.
i « Deux choses sont de l'essence de la mission, d'après Saint Thomas. L'une est le rapport de l'envoyé à celui qui l'envoie ; par là même que quelqu'un est envoyé, on montre qu'il procède de celui qui l'envoie. L'autre est le rapport de l'envoyé avec le terme de sa mission ; ce rapport consiste en ce que l'envoyé commence à être là où il a été envoyé, soit parce qu'il n'y était pas du tout avant sa mission, soit parce qu'il commence à y être d'une autre manière qu'auparavant.
« La mission peut donc convenir à la personne divine, en ce que, d'une part, elle implique procession d'origine du côté de celui qui l'envoie, et que, de l'autre, elle implique dans celui qui est envoyé un nouveau mode d'existence. C'est ainsi qu'on dit que le Fils a été envoyé par le Père dans le monde, et qu'il a commencé à y vivre sous une forme humaine, bien qu'il y fût déjà auparavant, comme le dit Saint Jean au premier chapitre de son Evangile. » S. Thom., I p., q. 43, a. 1.
3 La mission du Verbe Incarné, considérée du côté de Dieu et dans son principe, est éternelle ; et sous ce rapport elle n'im-
C'est tellement vrai, que Jésus poussera cette dépendance absolue jusque dans les détails les plus minimes de sa vie, et que Lui-même nous révélera qu'il ne dit rien ni ne fait rien, sans que son Père le Lui ait dit auparavant1 ou qu'il ne le lui ait vu faire *. Admirable économie du plan divin, qui fait entrer aussi intimement Dieu le Père dans l'œuvre de la Rédemption opérée
plique aucune infériorité, car, comme dit Saint Thomas : « dans la Trinité il n'y a pas d'autre procession qu'une procession d'origine qui ne détruit point l'égalité » (I p., q. 43, a. 1, ad î). Mais considérée du côté terrestre et dans son terme, elle est temporelle, et c'est ce qui constitue dans l'Envoyé un rapport de dépendance et d'infériorité. Laissons l'Ange de l'Ecole nous l'expliquer : « Le Fils procède du Père éternellement en tant que Dieu, et il procède temporellement en tant qu'il s'agit de sa mission visible comme Homme-Dieu... La mission n'implique pas seulement procession d 'un principe, mais elle détermine le terme temporel de la procession. Par conséquent, ou la mission est seulement temporelle, ou elle implique une procession éternelle et y ajoute un effet temporel ; car le rapport de la personne divine à son principe ne peut être qu'un rapport éternel. C'est pourquoi on distingue deux sortes de procession, l'une éternelle et l'autre temporelle, non parce qu'elle a avec son principe un double rapport, mais parce qu'elle implique deux sortes de terme, l'un éternel et l'autre temporel. » S. Thom., I p., q. 43, a. 2, c. et ad 3.
1 « Je n'ai pas parlé de moi-même, mais mon Père qui m'a envoyé, c'est lui-même qui m'a prescrit ce que je dois dire et comment je dois parler. Et je sais qu'un tel ordre, c'est la vie éternelle. Ainsi donc ce que je dis, je le dis tel que le Père me l'a dit. » Jean, xii, 49, 5o.
2 « En vérité, en vérité, je vous le dis, le Fils ne peut rien faire de lui-même, si ce n'est ce qu'il voit faire à son Père. » Jean, v, 19.
par son Fils ' ; en même temps que le Saint- Esprit, après avoir formé le corps mortel de la divine Victime2, se fait dans les âmes l'instrument de la fécondité des grâces du Sauveur des hommes et le continuateur de sa mission3.
La mission du Verbe Incarné est une mission déterminée qui correspond aux desseins d'amour et de miséricorde de Dieu envers l'humanité4. Son but est précis et tout, dans la vie du Sauveur,
1 « Le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu'il fait. » Jean, v, 20.
2 « L'Esprit- Saint viendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. » Luc, 1, 35. — « Marie, sa Mère, fut trouvée ayant conçu du Saint-Esprit. » Matth., i, 18.
3 « Je prierai mon Père, et il vous donnera un autre Paraclet pour qu'il demeure avec vous, toujours. » Jean, xiv, 16.
« Le Paraclet, l'Esprit-Saint, que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses et vous suggérera tout ce que je vous aurai dit. » Jean, xiv, 26.
■< Lorsque cet Esprit de vérité sera venu, il vous enseignera toute vérité ; car il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu'il aura entendu. Il vous annoncera ce qui doit arriver : il me glorifiera, parce qu'il recevra de ce qui est à moi et vous l'annoncera. » Jean, xvi, i3, 14.
L'Eglise, dans son admirable liturgie de la sainte Messe, nous rappelle cet ineffable mystère de la coopération de l'adorable Trinité tout entière dans la Rédemption du genre humain, lorsqu'elle commence une des trois oraisons qui précèdent la communion du Prêtre par ces paroles : « O Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, qui avez sauvé le monde par la volonté du Père et la coopération du Saint-Esprit. »
4 « Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour condamner le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » Jean, ui, 17.
devra être combiné pour y tendre sans cesse. Jésus écartera inexorablement tout ce qui ne concorde pas avec sa mission, de même qu'il mettra tout en oeuvre pour l'accomplir avec le plus d'exactitude et la plus grande perfection possibles1. En entrant dans le monde II aura devant les yeux la fin suprême de son Incarnation 2 ; Il pensera constamment aux motifs qui L'ont fait descendre du ciel3; Il entreverra le terme de son existence terrestre et II suivra fidèlement la voie qui devra L'y conduire4. L'amour
1 C'est ce zèle à accomplir fidèlement sa divine mission, qui met sur les lèvres du Sauveur les paroles si dures qu'il adressa un jour à Saint Pierre, après la première révélation qu'il fit à ses disciples de sa passion et de sa mort. Saint Pierre, dans son amour pour son Maître, veut protester, ne comprenant pas que le -Messie doive souffrir et que le Fils de Dieu puisse mourir : « Prenant Jésus à part, il commence à le reprendre, disant : Qu'il n'en soit pas ainsi. Seigneur, cela ne vous arrivera pas. Jésus, se retournant, dit à Pierre : Retire-toi de moi, Satan, tu mes un scandale. » Matth., xvi, 22, 23.
2 A savoir, le salut du monde par l'effusion de son sang : « Vous avez été rachetés par le précieux sang du Christ. » I Pierre, i, 18, 19.
« Il est impossible que le sang des taureaux et des boucs enlève les péchés. C'est pourquoi le Christ entrant dans le monde, dit : les holocaustes pour les péchés ne vous ont pas plu, vous m'avez formé un corps, me voici, je viens, ô Dieu, pour faire votre volonté. » Hébr., x, 4-7.
3 « Je suis descendu du ciel, pour faire la volonté de celui qui m'a envoyé. Or, c'est la volonté de mon Père qui m'a envoyé, que de tout ce qu'il m'a donné, rien ne se perde. » Jean, vi, 38, 39.
* « Pour ce qui est du Fils de l'homme, il s'en va selon ce qui a été écrit de lui. » Matth., xxvi, 24.
qui L'a fait s'incarner, Le fortifiera à chaque pas, tiendra son âme fixée à la Croix lointaine de son Sacrifice et saura, à l'heure venue. Lui faire verser tout son sang pour accomplir jusqu'à la fin la mission reçue de son divin Père '.
Les choses n'auront d'importance pour Jésus que suivant leur rapport avec sa divine mission. Il ne dira pas un mot, ne posera pas un acte, n'exprimera pas un désir, ne fera pas un miracle, ne donnera pas un enseignement et ne manifestera pas une de ses perfections qui ne soit conforme avec la fin suprême de sa vie. C'est à cette lumière qu'il nous faut étudier Jésus, si nous voulons Le bien comprendre. De même que tout est divin dans ses paroles et que cependant certains de ses enseignements sont plus importants et plus essentiels que d'autres, ainsi il y a des degrés dans l'importance de ses missions secondaires, en tant qu'elles sont subordonnées à sa mission générale et qu'elles ont des rapports plus ou moins directs avec la fin principale.
La mission principale et essentielle de Jésus, d'après les décrets éternels de la miséricorde divine, c'est de sauver le monde par son Immolation sanglante2. Jésus n'aurait fait que cela
1 « Le Christ s'est fait obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix. » Philip, h, 8.
- « Nous avons été réconciliés avec Oieu par la mort de son Fils. » Rom., v, io.
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sans rien d'autre, que son œuvre principale eût été accomplie ; mais ayant résolu de vivre pendant un certain temps parmi les hommes et de leur communiquer sa doctrine par les moyens humains ordinaires, Il devait les édifier en pratiquant la vertu sous leurs yeux et les enseigner en leur prêchant les vérités du salut. Voulant également établir son Eglise en une société parfaite, Il lui fallait réunir les éléments destinés à la constituer et leur fournir les moyens de coopérer à ses desseins. Venu, en outre, pour remplacer les sacrifices anciens ', Il devait assurer la perpétuité, tout autant que la fécondité, au Sacrifice unique de la Loi nouvelle. Toutes choses sublimes en elles-mêmes, qui différencient les diverses missions de Jésus, mais qui s'harmonisent parfaitement et qui donnent à la vie du Sauveur un cachet d'admirable unité et d'adorable perfection.
Cette distinction entre les divers points de vue sous lesquels on peut envisager la mission générale de Jésus dans l'humanité, ou entre les moyens employés par Lui pour i'accomplir, nous
1 « Après avoir dit d'abord : Vous n'avez pas voulu de sacrifices et d'offrandes, non plus que les holocaustes pour le péché, et vous n'avez pas agréé ces choses qu'on offre selon la loi ; le Christ ajoute : Voici que je viens, ô Dieu, pour faire votre volonté. Il abolit ainsi la première chose pour établir la seconde. » Hébr., x, 8, 9.
servira à mieux comprendre plus tard les caractères essentiels de l'Homme- Dieu et particulièrement son Sacerdoce et son Immolation. Apportons donc toute notre attention et tout notre esprit de foi dans cette étude toujours de plus en plus intime de notre adorable et ineffable Jésus !