II. — L'amour de Jésus pour le Mystère de son Incarnation
En Dieu tout est également partait et commun aux trois Personnes divines. Les sentiments que nous venons de considérer en Dieu le Père existent donc en Dieu le Fils. Ce que le Père aime, le Fils l'aime aussi ; ils ont les mêmes désirs, les mêmes amours, les mêmes volontés. Et comme l'amour, en Dieu, est nécessaire et essentiel, le Verbe Incarné aime nécessairement en Lui ce que son Père y aime.
Son Incarnation devient, par le fait, l'objet de son amour. Il la veut ; Il la veut et II l'aime dans les conditions où le Mystère a été décrété, et pour les fins pour lesquelles II l'accomplit ; Il n'en voudrait rien changer et les moindres détails ont à ses yeux une valeur immense, car ils sont la manifestation de la volonté de son divin Père, règle inflexible et adorable de la sienne '.
1 Jésus est l'Envoyé de son divin Père (Jean, v, 3o) ; il est venu pour accomplir ses adorables volontés (Jean, vi, 38), et il en a fait la nourriture de son âme (Jean, iv, 34). Il s'est appliqué à lui plaire en tout (Jean, viii, 29), et le moindre bon plaisir de son Père a été pour lui comme un commandement qu'il a observé avec amour. Aussi l'entendons-nous dire à la veille de sa mort ces belles paroles qui nous donnent le caractère de toute sa vie (Jeam, xv, 10) : « J'ai gardé les commandements de mon Père, et je demeure dans son amour, »
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Jésus pénètre dans les profondeurs divines de ce Mystère et II se livre avec un amour infini à l'oeuvre admirable qu'il est venu opérer. Outre la gloire extérieure de Dieu qu'il cherche et qu'il aime comme un rayonnement de la Divinité, Il voit dans l'humanité à régénérer l'image de Dieu défigurée, à laquelle II veut rendre sa beauté primitive.
C'est parce qu'il s'est fait Homme, qu'il peut redonner à l'humanité les traits divins que le péché avait effacés ; c'est par l'assomption de la nature humaine en sa Personne divine, qu'il élève l'humanité plus haut encore qu'à son innocence d'origine, et jusqu'à la dignité suprême de la Divinité.
Refaire l'œuvre de ses mains, faire resplendir de nouveau l'image de Dieu dans l'âme humaine afin de la rendre pour toujours à Celui qui ne l'a faite que pour lui, c'est le but sublime que Jésus poursuit. Il y voit une œuvre digne de Lui, Il sait qu'il n'a été envoyé que pour l'accomplir et II aime tout ce qui constitue ici-bas sa vie de Verbe Incarné.
Il aime les abaissements qui Lui permettent d'adorer son divin Père, de dépendre de lui et de lui être soumis en tout. Il aime les humiliations dont II ne cesse d'être abreuvé pendant sa vie et que Lui-même a semées sur son parcours, afin
de pouvoir les embrasser toutes au passage. Il aime la souffrance dont II s'est fait une compagne fidèle, afin de s'en servir pour mieux prouver son amour et pour répondre plus efficacement à ses ardents désirs de sacrifice et d'immolation.
Il aime toutes les phases de sa vie par lesquelles Il passe, comme tous les enfants d'Adam, sujet aux impuissances de l'enfance, au développement progressif du corps humain, aux peines, aux travaux, aux fatigues, aux nécessités et aux misères de tout genre. Il aime chacune des missions qu'il remplit, chacune des vertus qu'il pratique, chaque enseignement qu'il donne, chaque parole qu'il prononce, chaque pas qu'il fait, chaque acte qu'il pose, chaque tristesse qu'il ressent, chaque difficulté qu'il rencontre, chaque douleur qui L'étreint.
Il aime chaque instant de cette vie mortelle qui Lui permet de glorifier son Père et L'achemine vers l'accomplissement parfait des desseins éternels. Il aime cette vie intense de prière qui Le tient en union intime et constante avec Dieu son Père. Il aime ces soupirs qui montent incessamment de son Cœur pour redire à son Père son amour et sa tendresse. Il aime ces élans enflammés de son âme, dont toutes les puissances adhèrent ineffablement à la Divinité.
Il aime cette condition de vie qui oblige Dieu
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à vivre en contact intime avec les hommes, et qui Lui permet ainsi d'inoculer plus facilement à l'humanité des vertus divines. Il aime enfin cette mort vers laquelle II aspire comme au couronnement de sa divine mission, avec toutes les horreurs et les inconcevables douleurs qui en feront le sacrifice suprême du plus grand des amours.
En aimant ainsi sa condition d'Homme-Dieu, comme un moyen de glorifier son divin Père et de protester de son éternel amour, Jésus y voit encore une manière éloquente de dire aux hommes combien II les aime. Ce sont eux qu'il vient sauver, qu'il veut aimer jusqu'aux extrêmes abaissements de l'Incarnation, qu'il aime avec d'autant plus d'ardeur divine que rien ne L'oblige de les aimer autant ' et que son amour n'est que l'effet de sa sagesse éternelle et de sa miséricorde infinie2.
Aussi, rien ne Le rebute dans l'humanité. Il n'a subi aucune nécessité pour s'en approcher ; Il la connaissait à fond avant de s'unir à elle, et c'est précisément à cause de ses misères qu'il
1 « C'est moi qui pour l'amour de moi-même efface vos iniquités. » Is., XLHI, 25.
2 « Le Christ nous a manifesté sa bonté en nous communiquant sa divinité, de même qu'il nous a manifesté sa miséricorde en se revêtant de notre humanité. » S. Thom., Op. 5t). a. 4.
s'est montré si condescendant à son égard. Sa manière de l'aimer a été de l'embrasser comme Il l'a fait et de se l'unir irrévocablement; de sorte qu'il l'aime en elle-même, pauvre et misérable, et II l'aime en Lui, anoblie, glorifiée, divinisée. A vrai dire, maintenant qu'il est Homme, Jésus s'aime Lui-même en aimant l'humanité ; la gloire qu'il a communiquée à la nature humaine qu'il a prise, Il la voudrait donner à tous les hommes; l'amour qu'il porte divinement à ce qu'il y a en Lui d'humain, Il voudrait l'étendre à toutes les créatures humaines.
Et c'est pourquoi II ne se lasse pas de redire aux hommes son amour; Il profite de toutes les occasions pour le leur rappeler ; Il prend tous les moyens pour le leur prouver. Il leur parle avec bonté ; Il les traite avec condescendance ; Il les enseigne avec patience ; Il les comble de bienfaits ; Il leur ouvre son Cœur et leur en révèle les infinies tendresses. Puis II leur prêche par l'exemple une charité jusque-là inconnue1 ; une charité qui va jusqu'au sacrifice de soi-même'2;
1 En effet, Jésus nous a aimés comme seul un Dieu sait aimer. Il nous dit Lui-même que son amour pour nous est le même que celui que Lui porte son divin Père : « Comme mon Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés » (Jean, xv, 9). Et cet amour divin dans un cœur humain, l'humanité n'avait pu le connaître avant Jésus.
- « Le Christ nous a aimés et s'est livré lui-même pour nous, » Ephés., v, 2.
une charité qui s'ouvre les veines pour en répandre tout le sang ! ; une charité qui prend sa vie et qui l'offre pour le salut de ceux qu'elle aime2.
Avec quel bonheur Jésus vit cette vie humaine qui Lui permet de parler aux hommes un tel langage ! Comme II aime ce Cœur qui bat dans sa poitrine et avec lequel II peut chérir les hommes ! Comme II bénit son âme humaine qui Lui fait acquérir tant de mérites, dont II pourra ensuite combler les âmes ! Comme II apprécie chacun des instants de sa vie, qui sont pour Lui autant de moments précieux qu'il emploie à aimer son Père et les hommes ; à aimer son Père en travaillant à le glorifier dans le monde, à aimer les hommes en se sacrifiant pour les sauver et les redonner ainsi à son Père ! Comme II soupire avec ardeur après l'heure de son Immolation, où dans un acte d'indicible amour II sacrifiera à Dieu, en faveur de l'humanité, la vie mortelle que Lui a insufflée l'éternelle charité et qu'immoleront à la fois sa charité divine et sa charité humaine !
Quel doux mystère d'amour, dans cette contemplation de Lui-même que fait le Verbe In-
1 « Jésus-Christ nous a aimés et nous a lavés de nos péchés dans son sang. » Apoc, i, 5.
2 « Nous avons connu l'amour de Dieu en ce qu'/7 a donné sa vie pour nous. » I Jean, m, 16.
carné ! Quel sujet profond de méditation ! Quelle leçon pour nous apprendre à contempler, à aimer, à suivre partout Jésus ; à vivre de sa vie ; à nous inspirer de ses sentiments ; à pratiquer ses vertus ; à nous appliquer à L'aimer par-dessus tout ; à trouver notre bonheur à Le servir ; à n'avoir plus au cœur qu'une seule ambition, celle de vivre pour Lui comme II a vécu pour nous, de nous consumer de son amour comme Lui l'a fait en se sacrifiant et en s'immolant pour nous.