III. — L'amour dû par l'humanité au Verbe Incarné
L'Incarnation étant le grand mystère de l'amour de Dieu pour l'homme, celui-ci non seulement ne peut pas rester indifférent devant une miséricorde aussi grande, mais il doit encore éprouver de vifs sentiments de reconnaissance et d'amour, qui le poussent jusqu'à l'héroïsme pour chanter les bienfaits du Verbe Incarné et pour répondre à ses divines avances par une générosité sans bornes et une fidélité sans défaillance '.
Au moment de l'Incarnation, la Divinité des-
1 « Comme vous avez reçu le Seigneur Jésus-Christ, marchez en lui, étant enracinés en lui et édifiés sur lui, et affermis dans la foi. et croissant en lui avec action de grâces. » Col., h, 6, 7.
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cendit du ciel et pénétra dans les bas-fonds où le genre humain était plongé depuis son péché. La scission volontaire de l'humanité d'avec Dieu les avait éloignés l'un de l'autre ; Dieu n'avait point changé et il était resté ce qu'il était avant la création; l'humanité avait tout perdu de ce qui faisait sa beauté, elle était devenue un objet de malédiction et elle gisait dans une misère morale dont elle ne pouvait sortir par elle-même. Elle avait conscience de son état ; aussi appelait-elle de tous ses vœux le Rédempteur promis qui devait la réhabiliter et la sauver.
Elle avait espéré moins qu'elle ne reçut. Elle s'attendait à un Sauveur qui la purifierait de ses souillures et qui, en lui rendant l'amitié de Dieu, lui assurerait le salut éternel ; mais elle n'avait pas imaginé dans sa sublime réalité le Mystère de l'Incarnation d'un Dieu dans sa nature créée. Cette descente inénarrable de la Divinité dans l'humanité pécheresse change subitement la face des choses. D'esclave, l'humanité devient libre1; de sa condition de créature, elle s'élève jusqu'à la dignité du Créateur2 ; en elle-même, elle reste
1 « Lorsque fut venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, pour qu'il rachetât ceux qui étaient sous la loi, pour que nous reçussions Yadoption des fils. Ainsi nul n'est plus esclave, mais fils. » Gal, iv, 4, 5, 7.
2 « Dieu s'est fait homme, pour que Yhomme devînt Dieu. » S. Auc, Serm. de Nat. Dom. xm de Temp.
AMOUR DU A JÉSUS VERBE INCARNÉ 38g
misérable et pécheresse, mais en Celui qui vient la racheter elle atteint une perfection qui porte le cachet des perfections divines l.
C'est la première raison pour laquelle nous devons vouer au Verbe Incarné un amour indéfectible, à l'exemple de l'amour que Jésus nous a prouvé dans le Mystère de l'Incarnation. Nous ne devons cesser de nous dire que c'est pour nous et non pour Lui que Jésus est venu, que c'est l'amour seul qu'il nous porte qui L'a poussé à s'incarner, et qu'il ne peut pas être plus à nous qu'il n'est dans son Incarnation. En fait, Jésus a changé, pour ainsi dire, son ciel pour la terre; la compagnie des anges pour celle des hommes ; le lieu de l'éternel repos pour celui des misères et des larmes ; la vie éternelle pour une pauvre vie mortelle ; les délices du paradis pour les tristesses et les souffrances de la terre ; le sein de son divin Père pour une existence terrestre au milieu d'une humanité ingrate qui Le méconnaîtra et, allant jusqu'à s'en croire déshonorée, voudra l'expulser de son propre sein *.
Et à cet amour inouï ne correspondrait pas le
1 « Lorsque vous étiez morts par vos offenses, /'/ vous a fait revivre avec lui, vous pardonnant tous vos péchés. » Col., ii, 13.
2 « Au commencement le Verbe était en Dieu... Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous... Il était dans le monde et le monde ne l'a point connu. Il est venu chez lui, et les siens ne l'ont pas reçu. » Jean, i, 1, 14, 10, il.
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nôtre ? En face de tant d'abaissements qui nous élèvent, nous n'éprouverions pas des sentiments d'honneur qui nous poussent à la reconnaissance '? En considérant ce que nous étions sans Jésus et ce que nous sommes devenus par Lui, nous ne nous sentirions pas pressés de Lui rendre par notre amour un peu de ce que nous en avons reçu - ? En voyant tout ce qu'il a sacrifié pour pouvoir se faire notre Sauveur, nous ne voudrions pas nous livrer à Lui comme II s'est donné à nous3? En réfléchissant sur les motifs divins qui L'ont porté à descendre si bas et à se faire si petit, nous ne chercherions pas à faire écho à tant d'amour et à nous faire humbles et petits pour avoir l'honneur et la joie de Lui ressembler4?
1 « Je rends grâces à celui qui m'a fortifié, au Christ Jésus notre Seigneur. » I Tim., i, 12.
2 « Autrefois vous étiez des étrangers et des ennemis, par vos pensées et vos œuvres mauvaises ; mais Dieu vous a réconciliés maintenant par la mort de son Fils en son corps de chair, pour vous faire paraître devant lui saints, sans tache et sans reproche. » Col., 1, 21, 22.
3 « Si vous avez compris le Christ, vous avez appris en lui, parce que la vérité est en Jésus, à vous dépouiller du vieil homme selon lequel vous avez vécu autrefois, et qui se corrompt en suivant les illusions des passions, et à revêtir l'homme nouveau, créé selon Dieu dans la justice et la sainteté de la vérité. » Ephés., iv, 21, 22, 24.
4 « Ayez en vous-mêmes les mêmes sentiments dont était animé Jésus-Christ, lui qui étant Dieu par nature... s'est anéanti, en prenant la forme d'un esclave... s'est humilié et fait obéissant jusqu'à la mort et la mort de la croix. » Phil., h, 5-8.
AMOUR DU A JÉSUS VERBE INCARNE 3$i
En Le suivant pas à pas, en voyant de quelle charité divine II anime tous ses actes, en entendant les battements de son Cœur, et en admirant combien II voudrait faire vibrer le cœur de tous les hommes à l'unisson du sien ; nous n'éprouverions pas le désir de brûler des mêmes ardeurs et de n'agir plus que par le mobile de l'amour divin ? En Le contemplant voué à toutes les souffrances, parce que son amour les a choisies; cheminant au milieu des humiliations dont son amour se nourrit ; gravissant, chargé de sa Croix, le Calvaire où l'amour L'appelle et où l'amour Le pousse ; donnant dans un acte de suprême amour la vie qu'il n'avait prise qu'afin de pouvoir nous l'offrir et la sacrifier pour nous ; pourrions-nous vraiment n'être pas gagnés pour toujours à l'amour et à la tendresse de ce Jésus dont la vie comme la mort ne nous parlent que de miséricorde et d'excès de charité ' ?
Que nous faudrait-il donc pour être remués et touchés ? Si la Majesté d'un Dieu, s'abaissant jusqu'à notre bassesse, ne nous émerveille pas : c'est que nous avons perdu la notion de la grandeur et le sens de la dignité. Si la Sainteté infinie d'un Dieu, osant se faire pécheur, ne nous jette pas
1 « Soyez donc les imitateurs de Dieu, comme des enfants bien-aimés ; marchez dans l'amour, comme le Christ qui nous a aimés et qui s'est livré lui-même pour nous à Dieu, comme une oblation et une hostie d'agréable odeur. » Ephés., v, 1, 2.
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dans la stupeur : c'est que notre misère nous empêche de comprendre ce qu'est le péché opposé à l'infiniment parfait. Si la Miséricorde d'un Dieu, venant sauver sa créature qui l'outrage et le renie, ne nous touche pas jusqu'au plus profond de l'âme : c'est que nous oublions que le ciel nous a été rendu lorsque l'enfer était notre partage. Si la Charité d'un Dieu qui transpire par chacune des paroles de Jésus, par tous les mystères de sa vie, par ses souffrances et par sa mort, ne réussit pas à nous ravir et à nous jeter à ses pieds dans l'émotion de la reconnaissance et de l'amour : c'est qu'il y a une barrière entre Lui et nous, que la justjfce seule saura franchir pour nous condamner et nous punir.
Ah ! plutôt, laissons notre cœur s'envoler par attrait et par besoin vers celui de Jésus et, dans ce sanctuaire divin du Verbe Incarné, accordons notre amour avec les suaves harmonies de la charité divine ' ; ayons de la tendresse pour Celui qui n'a eu pour nous que des miséricordes ; reconnaissons les immenses bienfaits que nous en avons reçus, et rendons notre gratitude tendre et
1 « En Dieu, dit Saint Thomas, la suavité et \ amabilité sont si grandes, que dès que l'âme le connaît, aussitôt elle se sent attirée vers lui et vivement absorbée en lui, à la façon de l'aimant qui, par sa vertu, attire à lui le fer. — La douceur, Seigneur, qui découle sans cesse de vous est si grande, que les âmes ferventes et fortes se sentent entraînées vers votre amour. » S. Thom., Op. 62, c. 1.
AMOUR DU A JESUS VERBE INCARNE OÇp
affectueuse ; ne nous lassons point de Le bénir, de L'admirer, de nous laisser charmer par ses attraits, de savourer les douceurs ineffables de son amour et d'en faire l'objet constant de nos contemplations, pour devenir davantage ensuite l'objet de ses tendresses et de ses miséricordieuses complaisances '.
IV. — L'amour dû au Verbe Incarné à cause de ses conditions de vie
Le Verbe de Dieu, en s'incarnant, aurait pu se contenter des abaissements inhérents au mystère de l'Union hypostatique ; le seul fait de s'unir à la nature humaine étant une humiliation suprême pour un Dieu. Sur la terre, il y a des grands qui sont honorés, des riches à qui rien ne manque, des puissants qui dominent, des souverains qui gouvernent. Il aurait pu être de ceux-là ; mais II ne l'a pas voulu. Il a préféré être petit, humble, pauvre, inconnu, sans autre autorité que celle de sa vertu, cherchant plutôt à disparaître et à se confondre avec le reste des hommes.
Cette vie, toute cachée et toute ignorée qu'elle
1 « Celui qui a la charité est cher à Dieu, et celui qui l'a plus grande lui est plus cher. Il est écrit au livre des Proverbes (vin, 17): « J'aime ceux qui m'aiment, et plus ils m'aiment, plus je les aime. » S. Tho.m., Op. 6o, c. 17.
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eût été, ne suffit pas pourtant à la soif d'humiliations que Jésus éprouvait dès son entrée en ce monde. Il voulut être non seulement inconnu, mais méconnu. Il ne se contenta pas de l'indifférence des hommes, mais II alla au-devant de leur mépris. Il eût pu rencontrer leur approbation générale, mais II préféra avoir des contradicteurs et des ennemis. Au moins, il semble que ses miracles eussent dû Lui attirer l'admiration universelle, mais II laissa se multiplier la foule des aveugles et des incrédules; et ses bienfaits euxmêmes devinrent pour plusieurs une occasion d'ingratitude '.
Malgré sa modestie, Il fut traité d'orgueilleux et d'ambitieux ; plus on Le voyait humble et plus on cherchait à L'humilier encore ; on épiait ses paroles pour Le prendre en défaut ; on contrôlait sa conduite dans l'espérance de trouver à Le condamner; on Lui tendait des pièges pour L'exposer à se compromettre ; on Lui reprochait ses miracles sous prétexte qu'il n'observait pas la loi du sabbat; on portait sur Lui les jugements les plus contradictoires et on allait jusqu'à Le traiter de démon ; on L'humiliait publiquement et on
1 « Quoiqu'il eût fait de si grands miracles devant eux, ils ne croyaient pas en lui. » Jean, xh, 3"].
« Si je vous dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas ? Si vous ne croyez pas à ce que je suis, vous mourrez dans votre péché. » Jean, viii, 46, 24.
AMOUR DU A JÉSUS VERBE INCARNÉ 3q5
complotait contre Lui jusqu'à vouloir Le lapider '. Quand sonna l'heure du grand Sacrifice, la digue de toutes les humiliations humaines se rompit et Jésus en fut submergé. Les mépris, les insultes, les outrages, les calomnies, les blasphèmes, les violences de la haine et les cris de mort s'abattirent sur Lui avec une furie d'enfer.
1 Nous donnons ici un aperçu synthétique des attitudes et manœuvres des Pharisiens, des Princes des Prêtres, des Scribes et des Docteurs de la Loi vis-à-vis de Jésus, dès le commencement et jusqu'à la fin de sa vie publique. L'importance de cette étude de l'Evangile à ce point de vue spécial n'échappera pas à l'intelligence et surtout à la piété du lecteur.
1" Les Pharisiens avaient traité Jean-Baptiste avec une suprême indifférence et une secrète colère, parce que le zélé Précurseur lui-même leur reprochait leur orgueil et leur hvpocrisie, jusqu'à les appeler « race de vipères ». Matth., m, 7.
Mais à peine Jean fût-il emprisonné, qu'ils se préoccupèrent de Jésus qui déjà faisait plus de disciples que Jean (Jean, iv, 1 ), et parce que ses disciples également baptisaient et qu'ils ne jeûnaient point comme les disciples de Jean (Marc, h, 18). Or, comme Jésus, sous leurs yeux, avait chassé les vendeurs des abords du temple, ils le sommèrent de leur donner un signe de sa mission (Jean, h, 14-19). — Ce fut le début de leur hostilité.
2" Dès ce moment, ils ne le perdent plus de vue. Si nous parcourons l'Evangile, nous voyons Jésus, dans toutes ses courses en Judée, en Galilée, en Samarie, partout, suivi de ses ennemis, ou de leurs émissaires chargés de le surveiller, pour lui tendre des pièges, le surprendre dans ses paroles, l'accuser et le livrer au gouverneur. Luc, xi, 53, 54 ; xx, 20.
Ils l'accusent :
De séduire les foules. Jean, vu, 12.
De se rendre témoignage à lui-même. Jean, vin, i3.
De violer le sabbat, parce qu'il guérit les malades ce jour-là. Jean, ix, 16.
De ne pas tenir lui-même, ni obliger ses disciples aux obser-
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Jamais homme n'avait été tant méprisé et humilié : et c'était le Fils de Dieu ! Jamais bienfaiteur n'avait été traité avec autant d'ingratitude : et c'était le Sauveur du monde ! Jamais saint n'avait été aussi méconnu : et c'était le Saint des saints ! Jamais condamné n'avait excité plus de haine : et Celui qui voulait mourir comme un supplicié,
vances des anciens, jusqu'à négliger de se laver les mains avant les repas. Marc, vu, 1-3.
De fréquenter les pécheurs, attendu qu'il dîne chez les publicains. Matth., ix, 11.
De ne chasser les démons et de n'opérer des miracles que par les artifices du démon. Matth., xn, 24.
D'être démoniaque lui-même. Jean, vin, 48.
D'être fou. Jean, x, 20.
3" Ils détournent de lui ses disciples, en prenant à mal son discours sur les promesses eucharistiques. Jean, vr, 53, 61, 67.
Ils le mettent en demeure de proclamer qu'il est le Christ, le Messie, pour l'accuser. Jean, x, 24.
Ils lui tendent des pièges à propos du divorce. Matth., xix, 3-12.
De même, pour la résurrection des morts. Matth., xxii, 23.
De même, en l'interrogeant pour savoir s'il est permis de payer le tribut à César. Luc, xx, 20-26.
De même encore, en lui demandant quel est le plus grand commandement. Marc, xii, 28.
4" Non contents de ces tentatives, les Pharisiens cherchent aussi à faire mourir Jésus. Jean, xi, 53, 56.
Deux fois, ils veulent le lapider. Jean, viii, 59 ; x, 3i.
Ils veulent le précipiter des hauteurs de Nazareth. Luc, iv, 29.
Ils s'unissent aux Hérodiens et le menacent de la colère d'Hérode qui a déjà fait mourir Jean-Baptiste. Marc, m, 6.
Ils envoient des gardes pour se saisir de lui, mais ils ne le peuvent, son heure n'étant pas encore venue. Jean, vu, 3o-32.
5" Plus aveuglés dans leur haine de Jésus par la résurrection éclatante de Lazare, ils décident en conseil qu'il faut qu'il meure.
c'était le Verbe Incarné qui, en se laissant crucifier, sauvait le monde dans un éternel pardon !
A ce Jésus humilié jusqu'à la mort de la Croix, nous devons une réparation spéciale qui réponde a chacune de ses humiliations, par un amour particulier. Pour chacun des mépris dont II a été l'objet, nous devrons Lui rendre un honneur proportionné ; a chacune des paroles de jalousie, de malice et de haine qui Lui ont été adressées,
C'est à cette occasion que Caïphe, le grand-prêtre, prononce ces paroles : « Vous ne réfléchissez pas qu'il vaut mieux pour vous qu'un seul homme meure pour le peuple. » Jean, xi, 46-53.
En conséquence :
Ils donnent des ordres nouveaux pour rechercher Jésus, qui se tient caché, et s'emparer de lui. Jean, xi, 56.
Ils décident même de faire mourir aussi Lazare. Jean, xii, io.
Ils étudient divers moyens de tuer Jésus. Marc, xi, 18.
Ils tentent de s'emparer de lui, mais, par peur de la foule, ils le laissent aller. Marc, xii, 12.
Une dernière fois, ils tiennent conseil, après l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem ; ils fixent même que Jésus doit mourir avant Pâques, mais non en ce jour de fête. Matth., xxvi, 4, 5.
6" Dans leur récit de la Passion, les Evangélistes racontent comment les Princes des Prêtres, les Pharisiens, les Scribes, les Docteurs de la Loi, consommèrent leur iniquité en livrant Jésus au Sanhédrin, puis à Ponce-Pilate qu'ils forcèrent avec menaces à condamner Jésus à la mort de la Croix.
Leur attitude au pied de la Croix, leur soin à faire sceller et garder le tombeau de Jésus mort, et la forte somme d'argent donnée aux gardes pour cacher la résurrection de Jésus (Matth., xxviii, 12-i5), mirent le comble à leur perfidie et à leur aveuglement, comme à la malédiction divine sur eux, sur le peuple et sur Jérusalem, selon la prophétie de Jésus et malgré ses larmes. Luc, xix, 41 ; xxiii, 28.
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nous voudrons répondre par des paroles de regret, de louange et d'admiration ; pour tous les actes odieux que les hommes ont commis à son égard, nous chercherons à Lui donner plus de reconnaissance et plus d'amour ; à l'amour outragé et méconnu de la divine Victime, qui nourrit sa charité de tous les excès d'abaissement et d'humilité, nous nous offrirons nous-mêmes dans un amour sans réserve, capable de nous faire embrasser toutes les humiliations pour nous faire ressembler à notre divin Maître1.
A côté des humiliations du Verbe Incarné, il y a ses souffrances auxquelles est dû également un amour spécial proportionné à leur nombre et à leur degré d'intensité. Jésus n'était pas plus obligé de souffrir que de s'humilier2. Et puisqu'il
1 « C'est pourquoi Dieu l'a exalté, et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu le Père. » Phil., h, 9-11.
2 « Il s'est anéanti lui-même, en prenant la forme d'un esclave... Il s'est humilié lui-même, en se faisant obéissant jusqu'à la mort de la croix. » Phil., 11, 7, 8.
« Il s'est offert, parce qu'il l'a voulu. » Is., lui, 7.
« Nous mourons, dit Saint Thomas, comme sujets à la mort par la nécessité ou de notre nature ou de quelque violence qui nous est faite. Le Christ, au contraire, est mort non par nécessité, mais par sa puissance et sa propre volonté. C'est pourquoi il disait lui-même (Jean, x, 18) : « J'ai le pouvoir de donner ma vie et j'ai le pouvoir de la reprendre. » — La raison de cette
avait décrété qu'il viendrait comme Victime, Il pouvait se contenter d'offrir sa vie en mourant d'une mort normale qui aurait eu la même efficacité. Mais c'était encore trop peu pour son amour ; et, au lieu de cela, Il choisit une mort
différence, c'est que les choses de la nature ne dépendent pas de notre volonté. Or, l'union de l'âme avec le corps est une chose naturelle. C'est pour cela qu'elle n'est pas soumise à notre volonté, soit relativement à la permanence de l'âme dans le corps, soit relativement à sa séparation : double effet qui doit être l'œuvre de la vertu d'un autre agent.
« Mais dans le Christ, tout ce qui était naturel sous le rapport de la nature humaine, était soumis à la volonté à cause de la puissance de la Divinité qui domine toute la nature. // était donc au pouvoir du Christ de rendre permanente, à son gré, l'union de son âme avec son corps, ou de s'en séparer. » S. Thom., Op. 2, c. 23o.
« Il était au pouvoir du Christ, ajoute-t-il au même endroit, de faire que la nature cédât à la cause qui la combattait, ou lui résistât tant qu'il voudrait. Par conséquent, le Christ est mort par un acte de sa volonté ; et néanmoins ce sont bien les Juifs qui lui ont donné la mort. »
Dans sa Somme théologique. Saint Thomas dit encore excellemment à ce sujet : « L'âme du Christ avait le pouvoir de conserver la nature de sa chair, de manière quelle ne succombât sous aucune des blessures qu'on eût pu lui infliger. Son âme a eu ce pouvoir parce qu'elle était unie au Verbe de Dieu dans l'unité de la personne. Mais comme l'âme du Christ n'a pas éloigné de son propre corps le tort qu'on lui a causé, et quelle a voulu que sa nature corporelle succombât sous le mal qui lui était fait, on dit qu'/7 a de lui-même quitté la vie, ou qu'il est mort volontairement. » S. Thom., III p., q, 47, a. 1.
Ces citations ont d'autant plus d'intérêt, qu'elles font ressortir l'office du Souverain Prêtre dans le sacrifice de la divine Victime. C'est le propre du Prêtre d'immoler ; la victime lui appartient, il a le droit et le pouvoir à la fois de choisir l'heure et le mode de son immolation. Il fallait donc que rien ne puisse en-
atroce accompagnée d'un délaissement sans nom et précédée de souffrances inouïes1.
Il permit que tout le fît souffrir : et sa condition humaine, où II ne fut à l'abri ni des nécessités et des misères habituelles de la vie, ni de la fatigue, ni d'une partie de nos indispositions corporelles,
lever la liberté et paralyser l'action du divin Sacrificateur dans l'exercice de sa sublime fonction. C'est lui, en quelque sorte, qui dirige la haine des Juifs et la cruauté de ses bourreaux ; il s'en sert, dans sa puissance sacrificatrice, comme d'un glaive meurtrier pour donner la mort à l'auguste Victime.
Quoique Jésus fut en même temps le Prêtre et la Victime, il n'était pas tenu de se donner lui-même la mort ; car, dans l'ancienne loi, il suffisait que la victime fut tuée par la volonté du prêtre et que celui-ci en fît lui-même l'offrande, sans être tenu pour cela d'immoler lui-même la victime. (Voir II Par., xxix, 34.)
Ah ! quel amour ne devons-nous pas à Jésus Prêtre pour nous avoir sacrifié une telle Victime, et à Jésus Victime pour nous avoir donné un tel Prêtre !
1 Le Docteur angélique fait à ce propos la remarque suivante : « Les hommes ne redoutent pas moins très souvent un genre de mort qui offre quelque chose de repoussant, que la mort elle-même. C'est pourquoi il semble nécessaire, pour la perfection de la vertu, de ne pas refuser un genre de mort même odieux, à cause de la vertu. Voilà pourquoi l'Apôtre, pour faire l'éloge de la parfaite obéissance du Christ, après avoir dit (Pjul., 11, 8) « qu'il fut obéissant jusqu'à la mort », ajoute : « et jusqu'à la mort de la croix » ; laquelle mort semblait tout-à-fait honteuse, selon ces paroles de la Sagesse (11, 20) : « Condamnons-le à la mort la plus honteuse. » S. Thom., Op. 2. c. 228.
L'Apôtre fait écho à ce passage de la Sagesse, en disant dans son Epître aux Hébreux (xu, 2) : « Le Christ a souffert la croix, méprisant l'ignominie », et dans son Epître aux Galates (m, i3), lorsqu'il indique le motif de cette ignominie : « Le Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi, s'étant fait malédiction pour nous, car il est écrit : Maudit quiconque est pendu au ybois. »
ni des peines morales, des tristesses, des amertumes, des dégoûts, des lassitudes et des craintes; et les éléments, dont II subit les atteintes par l'intempérie des saisons et par les difficultés matérielles qu'il rencontrait sur sa route ; et les hommes, dont la malice et l'ingratitude Lui tressèrent une couronne d'épines et soutirèrent tout le sang de ses veines pour Lui arracher une vie que pourtant son amour Lui faisait sacrifier pour eux ; et ceux qu'il aimait le plus, ses Apôtres qui L'abandonnèrent, l'un d'eux qui Le trahit, leur chef qui Le renia; et celle qu'il aimait d'un amour filial plus divin qu'humain, sa divine Mère, dont la présence au pied de la Croix fut une de ses plus cuisantes douleurs ; et son divin Père, qui resta sourd à ses derniers appels, afin qu'il connût jusqu'à cette douleur incomparable infligée par le meilleur des pères au plus tendre des fils.
L'amour fit accepter à l'avance au Verbe Incarné toutes ces souffrances réunies ; l'amour les lui fit aimer et rechercher ; l'amour Lui fit goûter à les endurer une suavité que les joies les plus grandes ne sauraient jamais procurer ; tant il est vrai que, pour un cœur qui aime, les peines et les sacrifices sont un aliment à l'amour en même temps qu'ils en sont une preuve et une garantie.
A ce Jésus souffrant, ami de toutes les douleurs, plongé dans les tristesses, les amertumes et
les angoisses, objet de tant de cruautés, bafoué, torturé, ensanglanté, crucifié, expirant et mourant, nous devons plus que des protestations d'amour, nous devons nos larmes pour les mêler aux siennes ; nos sacrifices pour les joindre à ses immolations ; notre sang pour grossir les flots du sien ; notre vie pour l'échanger avec la vie divine dont sa mort nous assure les fruits et l'éternelle possession '.
A nous de penser souvent aux humiliations et aux souffrances du Verbe Incarné, et de nous efforcer de donner à ce souvenir une efficacité pratique, en aimant d'un amour plus généreux et plus constant Celui qui ne s'est fait si petit que pour nous grandir -, qui n'a tant souffert que pour sanctifier nos propres souffrances et nous apprendre à L'aimer en nous immolant pour Lui.
1 « C'est une grâce d'endurer des peines et de souffrir... Le Christ aussi a souffert pour nous, vous laissant un exemple, afin que vous suiviez ses traces. » 1 Pierre, h, 19, 21.
« Puisque le Christ a souffert dans la chair, vous aussi armez-vous des mêmes sentiments... Mes bien-aimés, ne soyez pas surpris du feu qui sert à vous purifier, comme s'il vous arrivait quelque chose d'étrange ; mais parce que vous participez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin que lorsque sa gloire vous sera manifestée, vous soyez aussi dans la joie et dans l'allégresse. » 1 Pierre, iv, 1, 12, i3.
2 « Celui qui a une grande charité est grand, celui qui a peu de charité est peu de chose, et celui qui n'en a pas n'est rien. » S. Bernard.
AMOUR DU A JÉSUS VERBE INCARNÉ J,o3