IV. — Jésus est homme : sa vie le prouve
Jésus n'a manifesté sa Divinité, révélé ses mystères, opéré ses miracles, enseigné sa doctrine que sous le couvert de son Humanité1. On voyait en Lui un homme qui parlait, agissait et vivait comme tous les autres hommes-; on n'avait aucun raisonnement à faire pour croire à son existence humaine, tandis qu'il fallait des choses extraordinaires pour imposer la croyance à sa Divinité. On L'avait aperçu enfant, on L'avait vu grandir ; Il demeurait à Nazareth et ses parents étaient connus ; c'était le fils du charpentier Joseph et longtemps II avait vécu du fruit de son travail3. On savait même qu'il n'avait pas
Père m'a données à accomplir, les œuvres que je fais moimême, rendent témoignage de moi, que le Père m'a envoyé. » Jean, v, 36.
1 « Le Christ a voulu manifester sa Divinité par son Humanité. C'est pourquoi en vivant avec les hommes (ce qui est propre à chacun d'eux) il a manifesté à tous sa Divinité par ses prédications, ses miracles, sa vie innocente et juste. » S. Thom., III p., q. 40, a. 1, ad 1.
2 « Il s'est anéanti... Il s'est rendu semblable aux hommes. » Phil., h, 7. — « En toutes choses, il a dû être rendu semblable à ses frères. » Hébr., ii, 17.
3 « Philippe rencontra Nathanaèl et lui dit : Nous avons trouvé celui dont Moïse a parlé dans la Loi et que les Prophètes ont annoncé ; c'est Jésus, fils de Joseph, de Nazareth. » Jean, i, 45.
« N'est-ce pas le fils du charpentier ? Sa mère ne s'appellet-elle pas Marie ? » Matth., xiii, 55.
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étudié, et on était étonné de son savoir1. Et lorsque quelques-uns prétendront qu'il est le Messie, la réponse sera bien simple : ce n'est pas possible, on ne peut connaître l'origine du Messie, mais, Jésus, on sait d'où II vient-.
On L'aura vu passant par toutes les phases d'un développement normal et d'une progression successive; on aura constaté qu'il se nourrit pour vivre 3, que le travail Le fatigue * et que le sommeil Le repose; on aura remarqué qu'il est sujet à la douleur et qu'il exprime, suivant les circonstances, les sentiments ordinaires du cœur humain 5.
1 Les Juifs étonnés disaient : « Comment connaît-il les Ecritures, lui qui n'a point fréquenté les écoles? » Jean, vu, i5.
' « Quelques-uns disaient : Est-ce que vraiment les autorités ont reconnu qu'il est le Christ? Mais celui-ci, nous savons d'où il est ; or, quand le Christ viendra, personne ne saura d'où il est. » Jean, vu, 25-27.
3 « Le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant, et vous dites : voilà un homme de bonne chère et buveur de vin. » Luc, vu, 34.
Saint Thomas fait, à ce sujet, la remarque suivante : « Il convenait à la fin de l'Incarnation que le Christ ne menât pas une vie solitaire, mais qu'il vécût avec les autres hommes. Or, il est très convenable que celui qui vit avec d'autres se conforme à leur manière de vivre, d'après ces paroles de l'Apôtre (I Cor., ix, 22) : « Je me suis fait tout à tous. » C'est pourquoi il convenait que le Christ bût et mangeât communément comme le font tous les autres hommes. » S. Thom., III p., q. 40, a. 2.
4 « Et Jésus, fatigué de sa course, était assis au bord du puits. » Jean, iv, 6.
5 L'Evangile est rempli de faits où Jésus exprime des senti-
Il a suivi la voie commune tracée à tous les hommes : Il a été petit enfant dans les bras de sa Mère et II s'est nourri de son lait ; sa constitution s'est fortifiée, sa taille s'est développée, ses années se sont succédées et, comme le reste des hommes, Il s'est acheminé graduellement vers l'âge mûr1. Quand II a commencé sa vie publique, Il s'est mêlé aux foules ; on L'a consi-
ments variés, tous conformes aux sentiments les plus naturels du cœur de l'homme. Il y a là une preuve frappante que son Humanité est bien de même nature que la nôtre. En voici quelques exemples. — Sa bonté et sa compassion pour les douleurs du cœur humain, dans la résurrection du fils de la veuve de Naïm: « Lorsque le Seigneur l'eût vue, touché de compassion pour elle, il lui dit: Ne pleurez pas. » (Luc, vu, i3). — Sa joie à la pensée d'augmenter la foi de ses Apôtres : « Je me réjouis à cause de vous... afin que vous croyiez. » (Jean, xi, i5). — Sa sainte colère en face de la malice de ses ennemis, en même temps que sa compassion pour leur aveuglement : « Alors, les regardant avec colère, contristé de l'aveuglement de leur cœur, il dit à cet homme : Etends ta main. Il l'étendit, et sa main fut guérie. » (Marc, iii, 5). — Sa pitié pour les maux que le péché a apportés à l'humanité, et qui lui fait pousser un soupir au moment de guérir un sourd-muet : « Et levant les yeux au ciel, /'/ soupira et lui dit : Ephpheta, c'est-à-dire ouvrez-vous. » (Marc, vu, 34). — Son affection pour le jeune homme riche : « Or, Jésus, l'ayant regardé, l'aima. » (Marc, x, 21). — Son émotion intérieure, au tombeau de Lazare : « Jésus frémit en son esprit et se troubla. » (Jean, xi, 33). « Jésus donc, frémissant de nouveau en luimême, vint au tombeau. » (Ibid., 38). — Sa tendre amitié pour son ami mort : « Et Jésus pleura. Et les Juifs dirent : Voyez comme il l'aimait. » (Jean, xi, 35, 36). — Sa compassion pour Jérusalem, qui va jusqu'aux larmes : « Et lorsqu'il fut proche, voyant la ville, il pleura sur elle. » (Luc, xix, 41).
1 Lire le Chapitre 11 de S. Luc.
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déré de près, et s'il a accompli des choses merveilleuses et enseigné une doctrine céleste, Il Ta fait par des moyens humains. C'est un homme qu'on voyait de ses yeux, qui parlait un langage humain, qui traitait humainement avec ses semblables, qui respirait sans doute une immense bonté et manifestait une puissance extraordinaire sur les esprits et les corps, mais cependant agissait en tout simplement et en pleine lumière. Aucun doute ne s'éleva jamais sur sa condition humaine. Quelques-uns attribuèrent bien à Satan son pouvoir de faire des miracles1, mais ils n'en firent point pour cela un pur esprit et ils ne nièrent point son Humanité. On L'entendit se proclamer Dieu et Fils de Dieu, mais le grand obstacle à cette croyance était précisément que l'on ne voyait en Lui qu'un homme. C'est ce que Lui reprochent ses ennemis, en Le condamnant : « Car, toi qui es un homme, tu te fais Dieu -. » Les Juifs étaient d'autant plus excusables, à leurs yeux, d'adresser ce reproche au Sauveur, qu'ils L'avaient entendu affirmer publiquement, peu de temps auparavant, qu'il était vraiment homme, et que, ignorant encore le mystère de l'Union
1 « Les Pharisiens disaient : C'est par le prince des dénions qu'il chasse les démons. » Matth., ix, 34.
'- « Les Juifs lui répondirent : Ce n'est pas pour une bonne œuvre que nous te lapidons, mais pour un blasphème, et parce que, toi qui es un homme, tu te fais Dieu. » Jean, x, 33.
DEUX NATURES ET UNE PERSONNE EN JÉSUS Si
hypostatique, ils ne pouvaient comprendre que quelqu'un puisse être à la fois Dieu et homme : « Maintenant, leur avait dit Jésus, vous cherchez à me mettre à mort, moi qui suis un homme et qui vous ai dit la vérité '. »
On connaissait sa condition de pauvre artisan et on la Lui jette à la face avec mépris- ; on savait son âge, et quand II fait allusion à Abraham avant qui II existait, on le Lui rappelle avec ironie5. On ne s'est jamais imaginé qu'il avait un corps d'emprunt, sans quoi on n'aurait pas cherché à Le lapider ' ni tenté de Le précipiter des hauteurs de Nazareth '. On Le voit bien dominer les éléments ,;, marcher sur les eaux 7, se rendre parfois invisible 8 et se transporter en un instant
1 Jean, viii, 40.
-' « N'est-ce pas là le charpentier, fils de Marie ? » Marc, vi, 3.
3 « Les Juifs lui dirent : Vous n'avez pas encore cinquante ans, et vous avez vu Abraham ! » Jean, viii, 57.
4 « Alors les Juifs ramassèrent de nouveau des pierres pour le lapider. » Jean, x, 3i.
•*' « Et s'étant levés, ils le poussèrent hors de la ville, et le menèrent jusqu'à un escarpement de la montagne sur laquelle elle était bâtie, pour le précipiter en bas. » Luc, iv, 29.
6 « Alors il se leva, commanda aux vents et à la mer, et il se fit un grand calme. » Matth., viii, 26.
7 « Ils virent Jésus marchant sur la mer. » Jean, vi, 19.
8 Lorsque les Juifs voulurent le lapider, lui « passant au milieu d'eux, s'en alla » (Lie, iv, 3o). — Dans une autre circonstance, le même fait se produisit, et le texte sacré nous dit que « Jésus se cacha et sortit du temple » (Jean, viii, 39). — Sui-
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d'un lieu à un autre1 ; mais ces faits sont rares et aussitôt après on Le retrouve le même qu'auparavant. On sent en Lui une vertu divine, mais dans un corps mortel. On Le voit et on Le croit tellement homme, qu'on n'ose Le proclamer Dieu ; on en ferait volontiers un roi, mais un roi humain dans un royaume terrestre -.
Lorsqu'il annonce le Mystère de son Eucharistie et qu'il déclare qu'il nous donnera sa chair à manger et son sang à boire', personne ne pense à méconnaître la réalité de son corps mortel ; tout au contraire, on s'éloigne de Lui, parce que cette manducation, incomprise encore dans son mode eucharistique, répugne et paraît une impossibilité, précisément parce qu'on ne voit en Lui que le corps d'un homme ordinaire '.
vant certains exégètes, Jésus se rendait alors invisible ou, suivant d'autres, agissait directement sur les volontés et les paralysait pour qu'on ne lui fît aucun mal.
1 Lorsque Jésus, après la multiplication des pains, vint de Tibériade à Capharnaùm, les Apôtres l'aperçurent marchant sur les eaux, et la foule étonnée lui dit : « Maître, comment êtesvous venu ici? » Jean, vi, 25.
2 « Jésus, sachant qu'ils allaient venir l'enlever pour le faire roi, s'enfuit de nouveau. » Jean, vi, i5.
3 « En vérité, en vérité, je vous le dis : si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous... Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang est vraiment un breuvage. » Jean, vi, 54, 56.
4 « Les Juifs disputaient entre eux, disant : Comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger ? ... Beaucoup dirent :
Oui, Jésus est vraiment Homme comme II est vraiment Dieu, et c'est ce qui Le rend si beau et si adorable. Sa Divinité paraît plus aimable parce qu'elle est renfermée dans son Humanité, son Humanité est adorable parce qu'elle est unie à sa Divinité. Ce Dieu que nous adorons et que nous aimons n'habite pas des hauteurs inaccessibles, Il vit au milieu de nous ; cet Homme qui s'est fait notre frère et qui vit de notre vie n'est pas seulement un homme, mais un Dieu-Homme en qui nous adorons et la perfection infinie de Dieu et la réalité de la nature humaine élevée à la dignité divine '.
Cette parole est dure, qui peut l'écouter?... — De ce moment, plusieurs de ses disciples se retirèrent, et ils n'allaient plus avec lui. » Jean, vi, 53, 61, 67.
1 « Toute la plénitude de la Divinité habite corporelletnent en lui. » Col., ii, 9.
Voici comment, d'après Saint Thomas, il faut entendre ce passage de Saint Paul. « La grâce (c'est-à-dire le don gratuit de Dieu qui consiste à être uni à la personne divine) appartient à toute la nature humaine qui se compose d'une âme et d'un corps. C'est en ce sens qu'on dit que la plénitude de la divinité a habité corporellement dans le Christ ; parce que la nature divine a été unie non seulement à l'âme, mais encore au corps.
« D'ailleurs on pourrait dire aussi que, d'après Saint Paul, la divinité a habité dans le Christ corporellement, c'est-à-dire qu'elle n'y a pas été à l'état d'ombre, comme elle a habité dans les sacrements de l'ancienne loi, au sujet desquels l'Apôtre ajoute qu'ils sont « l'ombre des choses futures, au lieu que le Christ est le corps » ; selon qu'on oppose le corps à l'ombre. » S. Tho.m., III p., q. 2, a. 10, ad. 2.
Ce que le même saint Docteur dit dans un autre ouvrage
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Jésus semble avoir eu particulièrement à cœur de ne point séparer dans ses enseignements cette double réalité divine et humaine qui Le constitue le Fils de Dieu et le Sauveur du monde. S'il insiste sur sa Divinité, Il rappelle fréquemment aussi sa condition humaine ; on dirait qu'il se plaît à s'appeler le Fils de l'homme, comme à se proclamer le Fils de Dieu '. « Le Fils de l'homme, dit-Il, est venu chercher et sauver ce qui était perdu - » ; « Il est venu pour donner sa vie pour la rédemption d'un grand nombre ! ». Son pouvoir est illimité sur les corps et sur les âmes : « Afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir sur la terre de remettre les péchés : lève-toi, dit-Il au paralytique, prends ton lit et retourne en ta maison '. »
complète l'explication qu'il vient de donner. « La divinité ne s'adjoint pas à l'âme et au corps par manière de forme, ni par manière de partie, car cela est contraire à la perfection divine, (l'est pourquoi il ne se constitue pas une nature de la divinité, de l'âme et du corps ; mais la nature divine, en elle-même entière et pure, a revêtu d'une certaine manière, incompréhensible et ineffable, la nature humaine composée de corps et d'âme ; ce qui est un acte de sa puissance infinie. » S. Thom., Op. 2, c. 211.
1 Nous avons relevé, dans le Saint Evangile, quarante-six passages où Jésus fait allusion au Fils de l'homme. Quel enseignement et quel sujet de méditation !
2 Luc, xix, 10.
3 Matth., xx, 28.
4 Id., ix, 6.
A la fin de sa vie, Il annonce sa prochaine glorification : « L'heure est venue où le Fils de l'homme doit être glorifié ' ». Mais auparavant ïl devra souffrir : « Comme il est écrit du Fils de l'homme, il faudra qu'il souffre beaucoup et qu'il soit rejeté avec mépris-. » Il passera même par la plus noire des trahisons : « Judas, c'est par un baiser que tu trahis le Fils de l'homme 3 » ; trahison qui mérite un châtiment éternel : « Malheur à l'homme par qui le Fils de l'homme sera trahi4 ». Ses humiliations toutefois ne l'empêcheront pas de régner dans la gloire : « Vous verrez un jour le Fils de l'homme assis à la droite de la Majesté de Dieu et venant sur les nuées du ciel ' ». Et cette gloire éternelle, commune en Jésus à sa Divinité et à son Humanité, sera partagée parle Père et le Fils dans les siècles des siècles : « Maintenant le Fils de l'homme est glorifié et Dieu est glorifié en Lui'' ».
Mettons notre vie à l'unisson de notre foi ; confessons Jésus Dieu et Homme ; cherchons à pénétrer dans les profondeurs de cet adorable Mystère et appliquons-nous à marcher sur les
1 Jean, xu, 2j.
- Marc, ix, i i .
:i Luc, xxii, 48.
1 Matth., xxvi, 24.
5 Ibid., 64.
8 Jean, xiii, 3l.
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traces de Celui qui ne s'est fait Homme que pour faire de nous des imitateurs de ses vertus et des héritiers de sa gloire '.