I. — L'état d'immolation de Jésus
dans l'Eucharistie
est un pur effet de son choix
S'il est vrai que Jésus n'était pas tenu de nous aimer autant qu'il nous a aimés ; s'il est indubitable que rien ne L'obligeait à nous aimer sous la forme d'humiliation et de sacrifice qu'il a daigné prendre ; rien ni personne ne pouvait
son essence. Par conséquent la volonté de Dieu étant son essence, il n'est pas mû par un autre que par lui-même. » (S. Thom., I p., q. 19, a. 1, ad 3). — Cette volonté en Dieu est inséparable de son amour, comme le dit encore le saint Docteur dans la question suivante : « Puisqu'il y a en Dieu volonté, il est nécessaire d'admettre qu'il y a amour en lui, car l'amour est la cause et le principe de tous les mouvements de cette faculté. » (Ibid., q. 20, a. 1).
Lui imposer de se faire Sacrement dans les mêmes conditions d'immolation qu'il s'était offert sur la croix.
Lorsque Jésus, arrivé à la fin de sa vie, aima les siens jusqu'à la fin, Il n'avait rien perdu de sa liberté d'Homme-Dieu et de sa puissance de Sauveur. Il n'était pas plus à court de moyens pour manifester son amour eucharistique, qu'il ne l'avait été jusque-là pour vivre de notre vie, pour glorifier son Père, pour enseigner les hommes et les conduire au salut éternel.
Au moment de sa mort, Il n'abdique aucun de ses droits et II ne limite en rien sa souveraine puissance d'action libératrice. Ce qu'il était en vivant et en mourant, Il le demeure dans cet état nouveau qui nous livre le même Prêtre et la même Victime.
Jésus se consulte Lui-même pour choisir un état eucharistique qui soit en harmonie avec la vie qu'il a vécue jusqu'à cette heure et avec le drame douloureux qui va se dérouler jusqu'à sa mort. Lui seul peut tempérer la majesté de son état glorieux ; et II la couvrira du manteau de ses humiliations eucharistiques. Lui seul peut voiler son Humanité sainte sous des dehors étrangers ; et II réduira sa vie essentielle et glorieuse à une apparence de mort.
Le choix qu'il fait de cet état humilié et sacri-
fié, dans des conditions apparentes si contraires à la réalité, indique l'importance et la valeur de l'acte de pleine liberté que pose le Sauveur.
Bien d'autres modes d'existence sacramentelle pouvaient se présenter à la pensée de Jésus à l'heure de l'Institution. Il avait vécu dans l'humilité de la vie cachée, et II n'avait manifesté sa gloire qu'un moment, sur le Thabor, à quelques apôtres privilégiés ' ; n'était-il pas temps de déchirer le voile qui nous Le dérobait ? Il allait mourir dans l'ignominie, et les témoins de sa mort en conserveraient une douloureuse impression qui pourrait devenir un sujet de doute dangereux, pour eux et pour les générations fu tures ; ne convenait-il pas de faire briller l'éclat d'une vie glorieuse là où la mort allait laisser ses traces ?
Même, pour conserver le souvenir de la Passion, dont l'Eucharistie devait être le vivant mémorial, ne suffisait-il pas d'atténuer la gloire extérieure de la Divinité, et d'en manifester au
1 « Et il fut transfiguré devant eux : son visage devint resplendissant comme le soleil, et ses vêtements blancs comme la neige... Une nuée lumineuse les couvrit, et du sein de la nuée une voix se fit entendre, disant : « Celui-ci est mon Fils bienaimé, en qui j'ai mis mes complaisances ; écoutez-le. » Mat., xvii, 2, 5.
moins quelque chose, soit par certains rayons de la Majesté divine, soit par la présence d'esprits célestes de la milice angélique qui viendraient, au moment des saints mystères, rappeler la réalité du Prêtre-Victime continuant son office de Sauveur ?
Et si, en dernier ressort, il fallait voiler entièrement la Majesté du divin Ressuscité, parce que les hommes n'en pourraient supporter l'éclat éblouissant, n'y aurait-il pas pour eux un puissant adjuvant à leur foi et à leur amour, si le Dieu caché faisait au moins quelquefois entendre sa voix et soulevait le voile qui cache son Humanité?
Toutes ces raisons, aux yeux de Jésus, ne peuvent l'emporter sur sa détermination de faire de l'Eucharistie un Sacrement d'anéantissement et un mystère de foi. Il agira dans le silence, mais II y restera muet et immobile comme dans la mort de la Croix. Il se révélera aux âmes, mais son action n'aura rien de visible, elle s'exercera sur les esprits et sur les cœurs.
Jésus veut rester le Prêtre Sacrificateur et la Victime sans cesse immolée. Son Sacrement adorable nous Le conservera jusqu'à la fin dans l'exercice de son divin Sacerdoce. Adorons-Le et bénissons-Le.
VOLONTÉ DE JÉSUS EN SON ÉTAT D'iMMOLATION 87
II. — Volonté formelle de Jésus en son état d'immolation dans l'Eucharistie
Nous n'avons pas à recourir à des conjectures pour supposer les désirs du choix fait par Jésus de son état eucharistique. Nous venons de le voir amplement. Toutefois, s'il nous restait des doutes, ils disparaîtraient promptement, en entendant Jésus nous enseigner le mystère de sa vie et de sa mort essentiellement uni à celui de l'Eucharistie.
Il est venu moins pour vivre que pour mourir. Sa vie était essentiellement ordonnée à sa mort *. Tant qu'il n'aura pas versé tout son sang, la rédemption du genre humain ne sera pas accomplie. C'est, dès lors, avec raison, que l'on peut dire que Jésus ne s'incarne que pour mourir2.
1 « Le Fils de l'homme est venu pour donner sa vie. » Mat., xx, 28.
2 « Il n'a pas été nécessaire d'une nécessité de coaction que le Christ souffrît, ni de la part de Dieu qui a décrété que le Christ souffrirait, ni de la part du Christ qui a volontairement souffert. Mais ses souffrances ont été nécessaires d'une nécessité finale, ce qui peut se concevoir de trois manières : 1° De la part des hommes qui ont été délivrés par sa passion, d'après ces paroles (Jean, hi, 14) : « Il faut que le Fils de l'homme soit élevé en haut, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. » 2° De la part du Christ lui-même qui par l'humilité de sa passion a mérité la gloire de son exaltation ; ce que signifie ce passage (Luc, xxiv, 26) :
88 JÉSUS PRÊTRE ET VICTIME DANS l'eUCHARISTIE
Sa mort est donc le résumé et le couronnement de toute sa vie *. Mourir pour Jésus, c'est accomplir toute justice2, c'est mettre un terme à sa mission.
Il est le seul maître de sa vie et le seul auteur
« N'a-t-il pas fallu que le Christ souffrit et qu'il entrât ainsi dans la gloire ? » 3° De la part de Dieu dont il fallait accomplir à l'égard de la passion du Christ les décrets éternels qui ont été promulgués à l'avance dans les saintes Ecritures et figurés par les observances de l'Ancien Testament. C'est ce qu'indiquent ces paroles (Luc, xxn, 22) : « Pour le Fils de l'homme, il s'en va selon ce qui a été arrêté. » Et plus loin le Seigneur dit (14) : « C'est là l'accomplissement de ce que je vous ai dit, lorsque j'étais avec vous ; car il est nécessaire que tout ce qui a été écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les prophètes et dans les psaumes, soit accompli. Car c'est là ce qui est écrit : il fallait que le Christ souffrît de la sorte, et qu'il ressuscitât d'entre les morts le troisième jour. » S. Thom., III p., q. 46, a. 1.
1 « Simplement et absolument parlant, il eût été possible à Dieu de délivrer l'homme d'une autre manière que par la passion du Christ ; parce qu' « il n'y a rien d'impossible à Dieu », comme le dit l'Evangile (Luc, 1, 37). Mais hy pathétiquement la chose eût été impossible. Car comme il est impossible de tromper la prescience de Dieu et de rendre nulle sa volonté ou ses dispositions, si l'on suppose que Dieu ait su à l'avance la passion du Christ et qu'il l'ait décrétée, il n'était pas possible en ce sens que le Christ ne souffrît pas ou que l'homme fût délivré d'une autre manière que par sa passion. » Ibid., a. 2.
2 II est bon de remarquer toutefois, avec le Docteur angélique, que « cette justice dépend de la volonté divine, qui exige du genre humain satisfaction pour le péché. Car si Dieu eût voulu délivrer l'homme du péché absolument sans satisfaction, il n'aurait pas agi contre la justice. » Ibid., ad 3.
de sa mort. Il tient dans ses mains les desseins éternels et la destinée du monde '. Il Lui appartient, à Lui seul, de désigner l'heure de son Sacrifice et les moyens de l'accomplir 2. Il nous déclare formellement que seul II a le pouvoir de s'enlever la vie et de la reprendre 3. Ses bourreaux ne seront que ses instruments ; c'est sa volonté qui domine et règle son divin Sacrifice 4. Il ne rendra pas son dernier soupir sous l'empire de la souffrance, mais quand tout sera consommé \ Il remettra librement son âme entre les mains de son divin Père 6.
Cette volonté de Jésus mourant, prenant sa vie et l'offrant pour le salut du monde, porte le même cachet que toutes les œuvres qu'il a accomplies jusque là. C'est dans la sagesse d'une volonté divine et immuable qu'il a vécu tous les
1 « Le Père aime le Fils, et il lui a tout remis entre les mains. » Jean, m, 35.
2 « Voilà que l'heure approche et le Fils de l'homme sera livré aux mains des pécheurs. Levez-vous, allons : voici que s'avance celui qui doit me trahir. » Mat., xxvi, 45, 46.
3 « Je quitte ma vie pour la reprendre. Personne ne me la ravit ; mais c'est de moi-même que je la quitte ; j'ai le pouvoir de la quitter, et j'ai le pouvoir de la reprendre. » Jean, x, 17, 18.
4 « Le Christ est mort par un acte de sa volonté, et néanmoins ce sont bien les Juifs qui lui ont donné la mort. » S. Thom., Op. 2, c. 23o.
5 Jean, xix, 3o.
6 Luc, xxiii, 46.
jours de sa vie. Il a voulu tout ce qu'il a dit et tout ce qu'il a fait. Et lorsqu'il a institué le Sacrement de la vie éternelle, Il a voulu s'y enfermer comme Victime, d'une même volonté divine que celle qui Le faisait s immoler sur la croix.
D'ailleurs, le plan divin était tout tracé devant Lui. La volonté de son Père était la sienne l. Il était descendu du ciel pour l'accomplir2; toute sa vie, Il en avait fait sa nourriture3; Il voulait d'une même substantielle volonté et le sacrifice de sa vie et l'offrande qu'il en ferait ensuite et sans interruption dans l'Eucharistie.
On ne parle pas comme Jésus l'a fait au soir de la Cène, sans que l'on veuille exprimer une volonté formelle d'instituer un Sacrement nouveau dans un état de sacrifice et d'immolation. Rien ici qui ressente l'hésitation ou la restriction, rien qui mette obstacle à la liberté absolue, rien qui ne force le sens des paroles et leur enlève leur clarté. « Hoc est corpus meum. Hic est sanguis meus » : c'est net, clair et précis, comme
1 « Je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m'a envoyé. » Jean, v, 3o.
2 « Je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais la volonté de Celui qui m'a envoyé. » Jean, vi, 38. — « Me voici, je viens, ô Dieu, pour faire votre volonté. » Hébr., x, 9.
3 « Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé. » Jean, iv, 34.
VOLONTÉ DE JÉSUS EN SON ÉTAT D IMMOLATION Ç)l
si Jésus avait dit : Je veux que ce pain devienne mon corps, je veux que ce vin devienne mon sang. Mais en ajoutant une pensée de sacrifice à la consécration eucharistique, Jésus indique tout aussi clairement la nature de son état sacramentel que la réalité de sa présence.
Autant II a voulu et désiré manger cette pâque avec ses disciples, autant II veut le faire sous la forme même du sacrifice qui aura, le lendemain, son dénouement sur la croix.
Quelle reconnaissance ne devons-nous pas à Jésus pour s'être montré si explicite à l'égard de l'état d'immolation qu'il a voulu embrasser dans l'Eucharistie ! Cela explique pourquoi II s'y voile, pourquoi II s'y condamne à 1 inaction, pourquoi II s'entoure de tant d'apparences de mort. C est une Victime qui revit, mais qui garde encore l'empreinte de la mort. C'est un Sacrificateur qui tient en main le glaive avec lequel II a donné la mort à la Victime et dont II se sert pour en perpétuer l'immolation mystique au Très Saint Sacrement.
III. - Raisons de l'état d'immolation de Jésus dans l'Eucharistie
Nous avons considéré jusqu'ici le choix et la volonté formelle qui ont inspiré Jésus dans Tins-
titution de l'Eucharistie. Il est d'autres considérations qui sont de nature à nous donner une intelligence plus grande encore de cet ineffable Mystère.
Sans parler de la bonté miséricordieuse que Jésus nous y a témoignée, en voilant sa Majesté divine qui nous aurait éblouis et aurait pu être un motif de nous éloigner de Lui, par un sentiment de crainte ou de respect bien justifié; ne comprenons-nous pas que les dehors dont II enveloppe sa présence eucharistique sont pour nous un excitant à aller à Lui avec une plus grande confiance.
Nous ne sommes pas écrasés par sa Majesté ' ; Il ne se montre à nous que sous la forme d'un peu de pain 2. Il ne nous terrasse pas par sa voix de tonnerre, comme sur le Sinaï 3 ; Il se contente de nous écouter 4, et II ne nous adresse jamais aucun reproche. Il ne nous ferme jamais sa
1 « La bénignité et la bonté de Dieu notre Sauveur ont apparu. » Tit., m, 4.
2 « Je suis le pain de vie, qui suis descendu du ciel. » Jean, vi, 41, 5i.
3 « Ils dirent à Moïse : Parle-nous toi, et nous écouterons ; mais que Dieu ne nous parle pas, de peur que nous ne mourions... Et le peuple resta à distance. » Exod., xx, 19-21.
4 « Jusqu'ici vous n'avez rien demandé en mon nom. Demandez et vous recevrez, afin que votre joie soit parfaite. » Jean, xvi, 24.
porte, même quand nous l'avons mérité ; tout au contraire, Il nous appelle à Lui, pour nous secourir dans toutes nos nécessités *. Il n'est jamais fatigué de nous entendre Lui raconter nos peines ; Il en a eu comme nous, et II sait comment nous consoler 2. Il est toujours prêt à nous pardonner ; et sa bonté nous invite à venir nous jeter à ses pieds 3. Il nous appelle à la sainteté i ; et II se fait le pourvoyeur infatigable de toutes les grâces dont II ne cesse de nous combler 5.
Si jamais le doute envahit notre esprit, Il se fait notre lumière °. Si notre cœur, désabusé des affections terrestres, cherche un appui et un consolateur, Il s'offre comme l'unique Bien-
1 « Demandez, et l'on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez, et l'on vous ouvrira. Car quiconque demande, reçoit ; qui cherche, trouve, et Von ouvrira à celui qui frappe. » Mat., vu, 7, 8.
2 « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et ployez sous le fardeau, et je vous soulagerai. Prenez sur vous mon joug... et vous trouverez le repos de vos âmes. Car mon joug est doux et mon fardeau léger. » Mat., xi, 28-3o.
3 «Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. » Mat., ix, i3. — «Je veux la miséricorde. » Mat., xii, 7.
4 « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Mat., v, 48.
5 « Je suis venu pour qu'ils aient la vie, et qu'ils l'aient plus abondamment. » Jean, x, 10.
6 « Je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. » Jean,