IV. — Manifestation suprême de 1 amour
du Prêtre et de la Victime
dans l'Institution de l'Eucharistie
Ce qui ressort davantage de la part de Jésus Prêtre et Victime dans l'Eucharistie, c'est son amour *. Il Lui a fallu évidemment un amour mystérieux et incompréhensible pour descendre du ciel -. Nous ne L'avions pas appelé ; c'est de Lui-même qu'il est venu. Et lorsque l'humanité L'a possédé dans son sein, elle ne L'a pas compris et elle est restée incrédule en face de tant d'amour et de miséricorde 3. La mort même de Celui qui était venu la sauver ne lui a ouvert les yeux qu'à demi ; et depuis dix-neuf siècles, la multitude des incroyants dépasse le nombre de ceux qui aiment le divin Crucifié et se font ses adorateurs 4.
1 « L'Eucharistie est appelée le sacrement de la charité, qui est le lien de la perfection. » S. Tiiom., III p., q. 73, a. 3, ad 3.
1 « Dieu est amour, et il a manifesté son amour pour nous en envoyant son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui. » I Jean, iv, 9. — « Nous avons connu l'amour de Dieu en ce qu'il a donné sa vie pour nous. » Ibid, m, 16.
3 « En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; et la lumière a lui dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas compris. » Jean, i, 4, 5.
4 « Il est venu parmi les siens, et les siens ne l'ont pas reçu. » Jean, 1, 11.
Cette histoire vécue de l'incrédulité et de l'ingratitude des hommes ne fait que rendre plus éclatant l'amour miséricordieux que nous prouve le Jésus de l'Eucharistie. 11 connaissait pourtant tout, et du passé et de l'avenir ; Il n'ignorait rien de l'attitude indifférente du grand nombre et des outrages dont II devait être l'objet au Sacrement de ses apparentes impuissances '. Pourquoi ne s'est-Il point contenté de mourir une fois sur la croix, puisque tel était le décret éternel de la rédemption du monde ? Son oeuvre aurait été complète, et II serait entré paisiblement dans le royaume de sa gloire.
C'est là le mystère : mystère de l'amour eucharistique faisant pendant au mystère de l'Incarnation. Mourir et s'en aller, c'était justice ; mourir et rester encore, c'était folie. Mais que dire, au surplus, de l'état nouveau dans lequel Jésus a voulu continuer de demeurer parmi les hommes. S'il perpétue sa présence ici-bas, ça ne peut être que dans les mêmes conditions qu'il s'est
1 Ce que saint Jean nous dit, dans son Evangile, de la connaissance intime que possédait Jésus des hommes de son temps, s'applique naturellement à tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux, dont il connaissait à l'avance et la conduite et les pensées les plus secrètes : « Mais Jésus ne se fiait point à eux, parce qu'/7 les connaissait tous et qu'il n'avait pas besoin que personne lui rendît témoignage d'aucun homme, car lui-même savait ce qu'il y avait dans l'homme. » Jean, ii, 24, 25.
fait Verbe incarné. Il ne changera pas de nature, Il ne recevra pas une autre mission, Il portera toujours le même caractère essentiel de Prêtre et de Victime ; il Lui faudra un Sacrifice pour exercer son Sacerdoce et une Victime pour l'immoler.
Dès lors, tout l'amour dont II est la source éternelle, se concentrera dans l'état eucharistique qui sera la dernière phase de sa présence personnelle dans le monde l. Comme Prêtre, Il ne pourra donner rien de plus ; son amour sacerdotal a rencontré des limites qu'il ne peut
1 Le Docteur angélique, dans ses Opuscules, voulant démontrer tout ce qu'il y a d'amour dans l'Eucharistie à l'égard des hommes, développe ainsi cette vérité : « Dieu le Père nous accorde continuellement, sous les espèces du pain et du vin, pour la savoureuse réfection de nos âmes, le corps et le sang de son bien-aimé Fils Notre Seigneur Jésus-Christ, dans lequel il nous a donné, sans aucune réserve, tout ce qu'il est et tout ce qu'il a de commun avec le Saint-Esprit. Car il n'y a rien hors de la nature corporelle, spirituelle et divine. — Donc, lorsque Dieu le Père nous a donné le corps et le sang de son Fils dans ce Sacrement, il nous a gratifié de la substance corporelle dans tout ce qu'elle a de plus élevé. — Mais quand il nous a donné Yâme de ce même Fils, c'est sa substance spirituelle dans tout ce qu'elle a de plus sublime qu'il nous a livrée. — De plus, dans son divin Fils il nous a offert la nature divine qui renferme en elle-même naturellement et éternellement le souverain bien. — Et ce n'est pas une fois ou deux seulement dans la vie de l'homme qu'il en a agi ainsi, mais c'est en tout temps et en tout lieu par quelque Prêtre que ce soit, bon ou mauvais, qui, selon le rite de l'Eglise, offre le sacrifice du salut. » S. Thom., Op. 62, ch. 2.
dépasser. Comme Victime, Il ne pourra s'immoler davantage ; son amour trouve dans son état d'immolation la forme ultime de son sacrifice.
Dans sa toute-puissance divine, Il ne trouvera pas d'autre possibilité d'aimer davantage, d aimer plus miséricordieusement, d'aimer plus tendrement '. Après l'Eucharistie il n'y a que le ciel. Après l'amour que nous y portent le Prêtre Eternel et la divine Victime, il n'y a que la charité infinie qui remplit le séjour de la gloire.
A nous de rendre amour pour amour. Que notre culte de Jésus Prêtre et de Jésus Victime au Très Saint Sacrement, soit un culte tout d'amour, de reconnaissance et de tendresse. Jésus le réclame ; mettons notre bonheur à le Lui rendre 2.
1 C'est bien le cas de dire avec saint Augustin : « Dieu, tout savant qu'il est, ne connaît rien de meilleur ; tout puissant qu'il est, il ne peut rien de plus excellent ; tout riche qu'il est, il n'a rien de plus merveilleux que X Eucharistie. »
2 « Dieu est plus grand que notre cœur », dit saint Jean dans sa première épître (ni, 20) ; ce qui fait que quand même nous le servirions de tout notre cœur, de toutes nos forces, nous ne le ferions pas d'une manière suffisante. L'Ecclésiastique dit (m. m, 3o) : « Glorifiez le Seigneur tant que vous le pourrez, il sera encore beaucoup au-dessus de vos louanges... Le cœur de l'homme est petit, si on le compare à Dieu. Ceci fait que si vous recevez autre chose que lui dans votre cœur, vous l'en chassez... » « Je suis votre Dieu, mais un Dieu jaloux », est-il dit dans l'Exode (xx, 5). Dieu ne nous permet d'aimer rien plus que lui ni en dehors de lui. » S. Thom., Op. 4, c. 4.