‹ Jésus mieux connu et plus aimé dans son sacerdoce (volume 3)Chapitre 8 sur 45 · V. — L'Institution de l'Eucharistie · texte numérisé non relu

V. — L'Institution de l'Eucharistie

Une année s'est écoulée depuis l'annonce de l'Eucharistie, à Capharnaùm. Aucune autre allusion publique à cet ineffable mystère n'a été faite aux Apôtres, — du moins d'après le silence des Evangélistes, — jusqu'à l'heure des adieux suprêmes, la veille de la mort du Sauveur. Toutefois, étant donné l'importance capitale du mystère de l'Eucharistie, et les ardeurs qui brûlaient le cœur du Souverain Prêtre exprimant Luimême le grand désir qui Le consumait, lorsqu'il s'écriait « desiderio desideravi hoc pascha tnanducare vobiscum ' », nous pouvons à bon droit

1 Luc, xxii, i5.

conjecturer que dans l'intimité Jésus instruisit « les siens » du Sacrement auquel II se préparait à les faire participer.

Jésus allait mourir le lendemain '. Il n'y avait plus que quelques heures avant le grand drame de la Passion. Le Souverain Prêtre allait terminer sa mission rédemptrice, et la divine Victime n'attendait plus que le coup de la mort pour mettre fin à ses immolations 2. Leur action commune dans l'institution du Sacrement eucharistique allait s'exercer dans l'intimité du collège apostolique.

C'était le jour de la Pâque, la plus grande fête des Juifs ; solennité qui donnait un caractère sacré au mystère qui allait s'accomplir 3. La salle richement ornée, d'après les indications du

1 Deux jours auparavant, Jésus avait dit clairement à ses disciples : « Vous savez que la Pâque se fera dans deux jours, et le Fils de l'homme sera livré pour être crucifié. » Mat., xxvi, 2.

2 « Je vous le dis, il faut que soit accompli tout ce qui a été écrit de moi. Ce qui a été prophétisé de moi va prendre fin. » Luc, xxn, 37.

3 « Le premier jour des Azymes, les disciples vinrent trouver Jésus et lui dirent : Où voulez-vous que nous vous préparions ce qu'il faut pour manger la Pâque ? Et Jésus leur dit : Allez à la ville chez un tel, et dites-lui : Le Maître dit : Mon temps est proche, je fais la Pâque chez vous avec mes disciples. Les disciples firent ce que Jésus leur avait commandé, et ils préparèrent la Pâque. » Mat., xxvi, 17-19.

Maître *, avait pris un air de fête inaccoutumé. Il régnait une atmosphère mystérieuse de paix et de recueillement qui faisait pressentir un grand événement -. Aucune heure aussi solennelle n'avait encore sonné depuis le commencement de la vie publique du Sauveur ; elle était comme le prélude de l'heure qui, le lendemain, allait marquer d'un sceau éternel le Sacrifice suprême opérant le salut du monde.

Les apôtres étaient saisis par tout cet ensemble de mystère, et Jésus, Lui, était ému comme peut l'être un Dieu réalisant dans le temps une pensée éternelle et l'une des plus grandes œuvres de sa puissance divine3. Jésus allait embrasser

1 « Et le père de famille de cette maison vous montrera un grand cénacle meublé » (Luc, xxii, 12). « Une chambre haute et vaste » (Marc, xiv, i5).

2 « Quand l'heure fut venue, il se mit à table et les douze apôtres avec lui. » Luc, xxn, 14.

3 « Bien que les faits contingents n'existent en réalité que successivement, Dieu ne les connaît pas ainsi, comme nous pourrions le faire, mais il les connaît simultanément , parce que sa connaissance, comme son être lui-même, n'a pour mesure que son éternité. Or, l'éternité étant simultanée, elle embrasse tous les temps. Ainsi donc tout ce qui existe dans le temps est présent pour Dieu de toute éternité, non seulement parce qu'il a présentes en lui toutes les raisons des choses, ma'"s encore parce que son regard embrasse de toute éternité tous les effets qui doivent exister, et qu'il les voit tous devant lui. D'où il est évident qu'il connaît infailliblement ces effets contingents, parce qu'ils sont toujours présents à ses yeux et qu'ils ne sont futurs que par rapport aux causes prochaines qui doivent

un état nouveau ; Il allait multiplier les miracles pour se renfermer dans un peu de pain et, dans son immense amour, Il allait s'enchaîner jusqu'à la fin du monde sous les espèces sacramentelles et se faire la nourriture de ses créatures rachetées *.

C'est à genoux qu'il faut assister à cette suprême manifestation d'amour et entendre les paroles consécratrices qui instituent dans l'Eglise le plus grand des Sacrements. « Hoc est corpus

les produire. » (S. Thom., I p., q. 14, a. 13.) — Et plus loin : « Nous connaissons successivement dans le temps les choses que le temps voit naître, mais Dieu les connaît dans l'éternité qui est au-dessus du temps. » Ibid., ad 3.

1 « Puisque le corps du Christ est véritablement dans l'Eucharistie, puisqu'il ne commence pas à y être par un mouvement local, et qu'il n'est pas là comme dans un lieu, il est nécessaire de dire qu'il commence à y être par la conversion de la substance du pain en lui-même. Mais cette conversion n'est pas semblable aux conversions naturelles ; elle est absolument surnaturelle et produite par la seule vertu de Dieu.

« Dieu étant un acte infini, son action s'étend à toute la nature de l'être. Il peut donc non seulement faire une conversion formelle, de manière que différentes formes se succèdent dans le même sujet ; mais il peut encore faire la conversion de tout l'être, de manière que toute la substance de celui-ci soit convertie en toute la substance de celui-là. Et c'est ce qui est produit par la vertu divine dans X Eucharistie. Car toute la substance du pain est convertie en toute la substance du corps du Christ, et toute la substance du vin en toute la substance du sang du Christ. Cette conversion n'est donc pas formelle, mais substantielle. On peut proprement lui donner le nom de transsubstantiation. » S. Thom., III p., q. 75, a. 4.

origine de l'état eucharistique de jésus 45

meum. Hic est sanguis meus. » Jésus se tient Lui-même dans ses mains : la prophétie est accomplie. Il se donne en communion à ses Apôtres : c'est le complément de la promesse.

Jusqu'à la fin des temps, Il demeurera le pain qui donne la vie et nourrit les âmes '. De ses premiers communiants, Il fait des Prêtres, qu'il appelle à participer à son éternel Sacerdoce, et à qui II donne la mission de perpétuer sa présence sacramentelle : « Hoc facite in meam commemorationem -. »

Dans quelques heures la vie mortelle de Jésus aura disparu ; mais pour tous ceux de l'avenir II vivra encore, et ses Prêtres seront là pour Le conserver au monde dans son état de Prêtre et de Victime.

En sortant du Cénacle, entrons dans nos

1 « Comme mon Père, qui est vivant, m'a envoyé et que je vis par mon Père, de même celui qui me mange vivra aussi par moi. » Jean, vi, 58.

2 « Ce sacrement est si noble, dit saint Thomas, qu'il n'est confectionné que dans la personne du Christ. Or, quiconque fait une chose au nom d'un autre, doit nécessairement le faire par la puissance qu'il en a reçue. Or, comme le Christ accorde à celui qui est baptisé la puissance de recevoir l'Eucharistie, de même il accorde au prêtre, dans son ordination, le pouvoir de la consacrer en son nom. Car par là le prêtre se trouve placé au rang de ceux auxquels le Seigneur a dit (Luc, xxu, 19) : « Faites ceci en mémoire de moi ». C'est pour ce motif qu'on doit dire qu'il appartient en propre aux prêtres de consacrer ce sacrement. » III p., q. 82, a 1.

églises ; nous y entendrons les paroles solennelles de la Consécration eucharistique, nous y contemplerons le même Jésus de la Cène et nous participerons au même banquet des intimes du Sauveur et des privilégiés de son cœur.

VI. — Les diverses formes d'amour dans l'état eucharistique de Jésus

Que Jésus nous aime, nul n'en peut douter *. Qu'il nous ait prodigué un surcroît d'amour et de tendresse dans l'Institution de l'Eucharistie, cela ressort de la nature même de ce Sacre-

1 C'est ce qui forçait saint Paul à s'écrier : « // m'a aimé et il s'est livré lui-même pour moi » (Gal., h, 20) ; ce qu'il appelle un amour excessif: « C'est lui qui nous a rendu la vie... à cause du trop grand amour dont il nous a aimés » (Eph., h, 1, 4). Aussi, pour nous inciter à marcher à la suite de Jésus, fait-il appel à sa charité divine : « Soyez donc des imitateurs de Dieu comme étant des enfants bien-aimés ; et marchez dans la charité, ainsi que Jésus-Christ qui nous a aimés et s'est livré lui-même pour nous, en s'offrant à Dieu comme une victime d'agréable odeur. » (Eph., v, 1,2.) — Si Jésus a poussé si loin son amour pour nous, c'est qu'il a puisé sa charité dans le sein de son divin Père, selon ce qu'il dit Lui-même : « Comme mon Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés » (Jean, xv, 9). L'on comprend, après cela, le désir ardent de Jésus, que nous Lui restions fidèles, afin de demeurer dans son amour, comme Lui demeure dans l'amour de son Père : « Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme j'ai moi-même gardé les commandements de mon Père et que je demeure dans son amour. » (Jean, xv, 10).

ment l. Si Jésus a voulu nous aimer jusque là, c'est par un pur effet de sa bonté. Nous n aurions jamais pu nous-mêmes avoir une semblable pensée, et espérer la voir réaliser.

Même, en assistant à l'Institution de cet adorable mystère, nous aurions pu y croire, sans toutefois oser en demander la perpétuité dans le monde. Ce que nous n'avons même pas entrevu, Jésus l'a fait. Ce qui nous aurait paru une exigence irréalisable, Jésus nous l'a donné sans condition.

C'est Jésus et Jésus seul qui a inventé ce nouveau mode de présence, qui nous Le livre dans toute la réalité vivante de sa Personne divine. C'est Jésus et Jésus seul qui a rendu sa pré-

1 Saint Thomas, en traitant de la réalité de la présence du corps et du sang de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, fait ressortir la charité qui a inspiré le Sauveur à instituer ce Sacrement. « Cela convient, dit-il, à la charité du Christ qui lui a fait prendre un corps humain véritable pour notre salut. Et parce que le propre de l'amitié est surtout de vivre avec ses amis, selon la remarque d'Aristote, il nous promet sa présence corporelle comme récompense, en disant (Mat., xxiv, 28) : « Où sera le corps, là aussi se rassembleront les aigles. » Cependant, en attendant, il ne nous a pas privés de sa présence corporelle pendant ce pèlerinage, mais il s'est uni à nous dans l'Eucharistie par son corps et son sang véritables. D'où il dit (Jean, vi, 57) : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. » Ce sacrement est donc le signe de la charité la plus grande, et il excite notre espérance par suite de l'union intime qu'il établit entre nous et le Christ. » III p., q. 75, a. 1.

sence permanente dans l'humanité, au point qu'îl s'est engagé officiellement à ne la jamais quitter, grâce au pouvoir concédé à ses Prêtres, qui ont toute autorité sur Lui *. C'est Jésus et Jésus seul qui a embrassé dans un même amour les générations de tous les temps et qui a fait de tous les Tabernacles du monde autant de cénacles destinés à Le multiplier sur tous les points du globe. C'est Jésus et Jésus seul qui appelle toutes les âmes à participer au banquet de l'amour et qui ne se fait Sacrement que pour être un aliment de vie éternelle, en venant perdre en elles la vie sacramentelle qu'il prend à l'autel 2.

1 « Pour nous prouver son amour, dit saint Thomas, le Christ consacra son très saint Corps et son Sang adorable, et donna le pouvoir de le consacrer, non pas à un seul homme vertueux, pour un temps ou pour un lieu ; mais ce pouvoir il le donna aux Prêtres même criminels, afin qu'en tout temps et en tout lieu les hommes trouvassent dans la sainte Eucharistie et les autres sacrements, des consolations spirituelles et un remède à leurs fautes. » Op. 62, c. 1.

2 Le Docteur angélique explique ainsi la puissance divine déployée par Jésus dans l'institution du sacrement de l'Eucharistie : « La seconde raison de la possession du corps du Seigneur, c'est la parité qui existe entre la puissance de Jésus- Christ et celle de Dieu. Tout ce que peut en effet par nature le Fils de Dieu, le Fils de l'homme le peut pareillement en vertu de l'unité de personne. On lit dans saint Matthieu (xxvn, 18) : « Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre. » Saint Ambroise expliquant ces paroles : « Celui-ci sera grand, et il sera appelé le Fils du Très-Haut » (Luc, 1, 32), s'exprime

Vraiment, nous avons été trop aimés. Il est difficile de penser à l'Eucharistie, sans éprouver des sentiments d'amour et de reconnaissance que rien ne puisse tarir. Il serait étrange de contempler l'état auquel s'est condamné Jésus, par un excès d'amour, sans vouloir Lui rendre amour pour amour. Il serait coupable de considérer tout ce qui nous vient par cette présence permanente de Jésus, qui nous conserve la source de toutes les grâces, sans nous efforcer de les faire fructifier dans notre âme.

Quel sublime couronnement de la vie de l'Homme-Dieu, que celui qui Le conserve au monde, tel qu'il y est entré ! Quelle apothéose d'amour que celle qui s'épanouit dans les ravissements d'un aussi grand mystère !

Quelle merveille de puissance et d'amour que celle qui nous redonne, et pour toujours, le

ainsi : « C'est pourquoi il sera grand non pas parce qu'il ne l'a pas été avant l'enfantement de la Vierge ; mais il le sera, parce qu'il recevra dans le temps la puissance qu'il avait naturellement avant le temps comme Fils de Dieu ; parce que comme le Fils de Dieu et le Fils de l'homme seront confondus dans une seule personne, de même il n'y aura qu'une seule et même puissance du Fils de Dieu et de l'homme... » Le Verbe Fils de Dieu a reçu du Père la puissance de s'enfermer sous cette partie infiniment petite du corps de la Vierge ; comme le prouvent ces paroles (Jean, i, 14) : « Et le Verbe s'est fait chair. » Donc, le Christ homme a reçu un semblable pouvoir, à savoir le pouvoir de renfermer son corps sous la plus petite espèce du pain. » S. Tho.m., Op. 07, c. i3.

Prêtre que la fin de sa mission allait nous ravir ! Quel secret d'ineffable miséricorde que celui qui vivifie le cœur de la divine Victime, au moment du suprême Sacrifice, pour en faire à jamais notre Hostie dans le Sacrement où elle revit sans cesse !

Nous avons parcouru le cycle des manifestations d'amour qui se sont développées depuis le décret éternel de l'Eucharistie jusqu'à sa réalisation solennelle au soir de la Cène. Pénétrons maintenant plus avant dans le mystère, et considérons les rapports essentiels qui existent entre le Prêtre et la Victime dans cet adorable Sacrement.

A Jésus, Prêtre dans l'Eucharistie

O Jésus, dont les splendeurs sacerdotales

m'éblouissent déjà

dans la contemplation

des décrets éternels

qui Vous constituent notre Prêtre

dans l'humanité,

je Vous adore et je Vous aime.

J'assiste en esprit

à cette heure bénie

où votre amour infini

et votre puissance sacerdotale

Vous faisaient Eucharistie.

C'est pour ne nous point quitter

que Vous Vous êtes fait Sacrement,

je veux Vous tenir compagnie

dans l'Hostie.

C'est pour y exercer universellement

votre Sacerdoce,

que Vous Vous y êtes constitué Victime ;

je veux puiser dans votre coeur

de Prêtre

l'amour qui me fera vivre

et m'immoler avec Vous.

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