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VI. — Jésus, Victime dans soi> âme

Si Jésus est si intimement Victime dans son corps, que dire de son âine ! Le corps est sans

1 « Dieu vous a réconciliés par la mort de son Fils en son corps de chair, pour vous faire paraître devant lui saints, sans tache et sans reproche. » Col., i, 22.

« Pensez donc en vous-mêmes à Celui qui a souffert de si grandes contradictions de la part des pécheurs, afin que vous ne vous lassiez point et que vous ne laissiez point vos âmes succomber à l'abattement, car vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang, en combattant contre le péché. » Hébr., xri, 3, 4.

2 « Puisque le Christ a souffert dans la chair, vous aussi armez-vous des mêmes sentiments. » I Pierre, iv, 1.

« Je me réjouis dans mes souffrances et je complète dans ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ. » Col., i, 24.

MODE ET FIN DE l'iNCARNATION 13i

doute la partie qui est oflferte plus directement en sacrifice, puisque c'est la partie visible de la victime et qu'elle contient le sang qui doit être répandu. Mais, parce qu'il est étroitement lié à l'âme et que la perfection de son immolation consiste à en être séparé, la violence faite au corps par cette séparation est partagée par l'âme, qui prend ainsi, quoique invisiblement, une part directe et active dans le sacrifice. L'âme trouve alors dans le corps qu'elle anime la matière de son propre sacrifice, et c'est elle qui volontairement opère l'immolation, plutôt qu'elle ne la subit. Dans ce sens, l'âme étant le principe qui informe le corps, est victime à un degré supérieur ; et c'est en elle surtout qu'il nous faut rechercher et admirer les sublimités des suprêmes immolations de Jésus '.

Le corps est victime, parce que la souffrance lui a été imposée et que, inconsciemment de sa part, il a été constitué intrinsèquement pour le sacrifice. L'âme est victime par un libre choix, parce qu'elle a voulu la souffrance, mesuré le sacrifice, compris la nécessité de l'immolation. Connais-

' « Comme l'âme est la forme du corps, par une suite nécessaire, quand le corps souffre, l'àme doit aussi souffrir d'une certaine façon. C'est pourquoi dans l'état où le Christ eut un corps passible, son âme dût également être passible. » S. Thom., Op. 2, c. 232,

l32 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

sant tout de Dieu et de l'homme, ayant conscience de la gloire à procurer à Dieu et de la réparation à offrir pour l'humanité, elle embrasse avec joie son état de victime, elle va au devant du sacrifice et elle est heureuse d'être vouée, comme le corps, à l'immolation.

Si les soufîfrances corporelles sont nombreuses et crucifiantes, les souffrances spirituelles le sont bien davantage. Outre qu'elles sont d'un ordre plus élevé et qu'elles pénètrent dans les profondeurs de l'être humain, elles n'ont pas besoin de causes matérielles et extérieures pour se faire sentir '. La brise la plus légère les détermine, et leur acuité souvent n'a d'égale que leur soudaineté. Douée d'une sensibilité toute spirituelle, l'âme ne remarque souvent la souffrance que quand elle en est déjà envahie. Il lui arrive

^ « Non seulement la douleur intérieure, dit encore Saint Thomas, est plus grande que la douleur extérieure, mais elle est aussi plus universelle ; puisque tout ce qui répugne au corps peut répugner à l'appétit intérieur, et tout ce que les sens perçoivent peut être perçu par l'imagination et la raison, mais non réciproquement. » S. Thom., 1 II, q. 35, a. 7.

Et plus loin : « Comme on perçoit d'autant mieux une chose par son image, que cette image est plus immatérielle et plus abstraite, il s'ensuit que la douleur intérieure, absolument parlant, est plus grande et qu'elle a pour objet un mal plus profond, parce que le mal se connaît mieux par la perception intérieure. » lem., ad 2,

même parfois de souffrir, sans savoir pourquoi elle souffre et qui la fait souffrir. A certaines heures, tout semble s'y donner rendez-vous : la tristesse et la crainte, les ténèbres et le doute, le dégoût et l'amertume, l'anxiété et l'angoisse, l'accablement et l'abandon. Il s'y opère alors comme des destructions intimes qui ont le caractère de la mort. Sa capacité de souffrance est presque illimitée, tant il est vrai qu'elle semble faite pour les ascensions de la douleur, comme pour celles de la vertu.

Personne ne peut échapper totalement à la douleur dans cette vallée de larmes, c'est un fait d'expérience, parce que l'homme ayant péché dans son âme et dans son corps, l'expiation s'impose à l'une comme à l'autre '.

Jésus, plus que tous, devait connaître les souffrances de l'âme et les ressentir à proportion de son infinie perfection et des motifs pour lesquels Il les endurait. Les péchés du monde ayant mérité un supplice éternel à tous les enfants

* « Une conséquence du péché du premier homme c'est que la corruption se fit sentir dans le corps et que, pour cette raison, l'homme se vit réduit à la nécessité de mourir, comme si l'âme n'avait plus eu le pouvoir de maintenir le corps dans la permanence de l'existence, en lui infusant la vie. D'où il advint que l'homme se trouva passible et mortel, parce qu'il était tombé dans la nécessité de souffrir et de mourir. » S. Thom., Op. 2, c. 193.

d'Adam, il fallait une compensation en rapport avec un aussi terrible châtiment. Que l'on calcule, dès lors, quelle a dû être la mesure des souffrances morales et spirituelles éprouvées par Jésus-Victime.

De plus, son âme était autrement sensible que les nôtres ; elle était sensible, pour ainsi dire, d'une sensibilité divine. Elle vibrait au moindre souffle de la grâce, elle était baignée dans des flots de lumière, elle n'était animée que d'une charité infinie, elle était dévorée du zèle de la gloire de Dieu, elle goûtait ineffablement tout ce qui pouvait le glorifier, comme elle ressentait douloureusement tout ce qui pouvait l'off^enser. C'est pourquoi, voulant tout réparer par la souffrance, elle possédait des trésors de délicatesse et de sensibilité qui grandissaient presque à l'infini sa puissance de souff^rir.

Il eût suffi de la moindre souffrance de Jésus dans son âme, pour racheter le genre humain ; mais s'étant constitué Victime, Il résolut d'aller jusqu'aux dernières limites de la souff^rance comme de l'amour '. Il abreuva Lui-même son

' « La moindre des souffrances du Christ aurait suffi pour racheter le genre humain de tous les péchés, mais il a été cependant convenable qu'il souffrît tous les genres de peines. » S. Thom., III p., q. .^6, a. 5, ad 3.

Et ailleurs : « Chacune des passions du Christ, toute petite

âme de toutes les douleurs, car II la tint constamment fixée sur le spectacle terrifiant des péchés de l'humanité et de la Justice divine réclamant une réparation. Il voulut qu'elle fût submergée dans des flots de tristesse et de souffrance, et son amour ne lui permit pas un seul instant de répit.

Comprenons bien que rien ne pouvait distraire Jésus de ce qu'il était venu faire sur la terre. Son zèle de la gloire de son Père, comme son amour miséricordieux pour les hommes, ne subissaient jamais aucun affaiblissement. Ce qu'il avait voulu éternellement. Il le voulait encore et avec la même intensité ; Il était Mctime et Il se complaisait dans cet état ; Il tenait son âme plongée dans la souffrance et II alimentait sans cesse son sacrifice par de nouvelles immolations.

Quel abîme insondable de douleurs que celui de notre adorable Victime ! La souffrance y afflue de tous les côtés, en même temps qu'elle surgit de son sein. C'est vraiment la Victime universelle du ciel et de la terre.

qu'elle ait été, était suffisante pour racheter le genre humain, si l'on considère la dignité du patient. Le Christ étant d'une dignité infinie, chacune de ses souffrances a une valeur infinie, de sorte qu'elle serait suffisante pour effacer des péchés infinis. » S. Tho.m., Op. 2, c. 23i.

l36 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

Toutes les puissances de son âme devaient être immolées, coinme tous les sens de son corps'. Il entrait dans les desseins éternels qu'il n'y eût rien en l'âme de notre douce Victime qui ne fût exempt de souffrance-. Son esprit, son cœur,

1 « Puisque toute l'essence de l'âme est unie au corps et qu'elle existe tout entière dans tout le corps et dans toutes ses parties, pendant que son corps souffrait le Christ a souffert selon toute son àtne et selon toutes ses puissances, en tant qu'elles ont pour principe l'essence même de l'âme. » S. Tiiom., III p., q. 46, a. 7.

2 La force et l'évidence des arguments que nous avons allégués jusqu'ici pour démontrer que Jésus, étant essentiellement Victime, a dû souffrir dans tout son être, ne peuvent laisser aucun doute sur l'universalité et Vintensité de la douleur dans Xâme de Jésus comme dans son corps. Comment cependant accorder cette vérité avec le fait de la vision béatifique en notre adorable Sauveur pendant sa vie et la félicité qui en était la conséquence ? Peut-on dire, dès lors, que Jésus a réellement souffert en toute son âme, comme il a souffert en tout son corps? Selon ce que nous avons dit précédemment, d'après Saint Thomas, les puissances de l'âme ayant leur fondement dans son essence et l'essence de l'âme étant unie au corps, de manière qu'elle est tout entière dans le corps et dans chacune de ses parties, toute l'âme de Jésus a souffert. C'est ce qu'exprime encore clairement le même Docteur, dans ses Opuscules : « Si l'on considère la passion de l'âme du Christ du côté du corps, Xâme entière partageait toutes les souffrances du corps. L'âme, en effet, est la forme du corps, selon toute son essence ; mais toutes les puissances ont leurs racines dans l'essence de l'âme ; d'où il résulte que, le corps souffrant, toutes les puissances de l'âme souffraient d'une certaine façon. » (Op. 2, c. 232).

Néanmoins, Saint Thomas ne parle ici que des puissances inférieures de l'âme, mais non de la partie supérieure de la raison, laquelle jouissait de la vision béatifique. « Dans le Christ, dit-il, la raison supérieure ne souffrait pas du côté de son

toutes ses facultés furent donc vouées à la douleur. Non pas qu'il dût subir certaines épreuves spirituelles par lesquelles nous passons et qui étaient incompatibles avec sa Divinité : par exemple, celle du doute dans la foi, puisque Jésus, jouissant de la vision béatifique, n'avait pas à pratiquer la foi, quoiqu'il possédât la perfection contenue dans la vertu de foi ; mais II endura dans les puissances de son âme tout ce

objet, qui est Dieu ; car Dieu n'était pas cause de la douleur de l'âme du Christ, mais de sa délectation et de sa joie. » (III p., q. 46, a. 7). Il n'y a en cela rien de contradictoire, car, ajoute-t-ii dans l'article suivant : « La joie de la béatitude n'est pas directement contraire à la douleur de la passion, parce qu'elle ne se rapporte pas à la même chose, et il n'y a pas de répugnance que les contraires existent dans le même sujet, pourvu que ce ne soit pas sous le même rapport. Ainsi la joie de la béatitude peut appartenir à la partie supérieure de la raison par son acte propre, tandis que la douleur de la passion ne lui appartenait que relativement à son sujet. D'un autre côté la douleur de la souftVance appartient à l'essence de l'âme de la part du corps dont elle est la forme ; au lieu que la joie de la béatitude lui appartient relativement à une puissance dont elle est le sujet. » (Ibid., a. 8, ad 1).

Jésus s'étant volontairement condamné à la souffrance et ne pouvant, par ailleurs, refuser les joies de la vision béatifique à son âme qu'il s'était unie directement dans sa Personne divine, retenait la béatitude dans la partie supérieure de son âme et l'empêchait de rejaillir sur son corps, afin de lui laisser la possibilité de souffrir. C'est encore la pensée qu'exprime le Docteur angélique : « Par la vertu de la divinité du Christ la béatitude était contenue dans l'âme, de manière qu'elle ne rejaillissait pas sur le corps et qu'elle ne détruisait ni sa passibilité ni sa mortalité. Pour la même raison, la délectation de la contem-

l38 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

que ces mêmes puissances sont susceptibles de souffrir dans toutes les créatures humaines réunies, et plus encore, à cause de sa perfection infinie qui nous est inconnue.

Il y avait dans l'âme de Jésus des contrastes crucifiants qui tenaient à sa double nature divine et humaine et qui en faisaient vraiment une victime jusque dans l'intime de son être.

Considérons que Jésus descendait du sein de

plation était retenue dans l'àtne, de telle sorte qu'elle ne s'étendait pas aux facultés sensitives et qu'elle n'excluait pas la douleur sensible. » (III p., q. l5, a. 5, ad 3).

On ne pourrait objecter, pour contredire cette doctrine, que le propre de la béatitude est de remplir l'âme tout entière, et que, dès lors, Jésus n'a pu jouir et souffrir à la fois dans son âme. Il ne faut pas oublier que Jésus n'était pas encore arrivé au terme de sa gloire, mais qu'il était /;/ via, c'est-à-dire voyageur. Et c'est pourquoi son âme a joui de Dieu par son essence, mais non selon toutes ses puissances. « h'âme entière, dit Saint Thomas, est une expression qui peut s'entendre de Xessence de l'âme et de toutes ses puissances. Si on l'entend de Vessence, dans ce sens Xànie entière jouissait, en tant qu'elle est le sujet de la partie supérieure de l'âme, à laquelle il appartient de jouir de la divinité. Mais si par l'âme entière nous entendons toutes ses puissances, alors Xàme entière ne jouissait pas ainsi directement, parce que la jouissance ne peut être l'acte de toutes les parties de l'âme ; et que d'ailleurs la jouissance de la partie supérieure ne rejaillissait pas sur les autres, parce que, lorsque le Christ était voyageur, il n'y avait pas en lui cette action de la partie supérieure sur la partie inférieure, de l'âme sur le corps. Mais comme réciproquement la partie supérieure de l'âme n'était pas gênée, à l'égard de ce qui lui est propre, par la partie inférieure, il s'ensuit qu'elle jouissait parfaitement pendant sa passion. » (III p., q. 46, a. 8).

l'Eternel et que, comme Verbe de Dieu, son intelligence divine était plongée dans les splendeurs de l'Infini, pendant que son intelligence humaine était resserrée dans les liens du corps et les limites du créé.

Comme Fils du Très-Haut, Il contemplait les beautés ineffables et les perfections infinies de la Divinité ; comme Homme-Dieu, Il avait sans cesse devant les yeux les misères et les péchés de l'humanité.

En tant que Verbe incréé, Il était illuminé des clartés éblouissantes de la béatitude ; en tant que Verbe incarné. Il était captivé par la vision lointaine du Calvaire et les horreurs,de son suprême Sacrifice.

Sans créer en l'esprit de Jésus une lutte proprement dite, ces oppositions n'y déterminaient pas moins une souffrance, et une souffrance d'autant plus grande que les extrêmes qui attiraient ainsi sa pensée portaient également le sceau sacro-saint de la volonté divine.

Il n'était pas plus dans la puissance de notre adorable Victime de détourner ses regards du sombre tableau de ses humiliations et de ses souffrances, que de voiler à ses yeux les splendeurs fascinatrices de la vision béatifique.

A ce premier contraste s'en ajoutait un autre

provenant à la fois de la perfection de l'intelligence en Jésus et de la nature de sa condition humaine. Jésus ne pouvait vivre parmi les hommes, sans souffrir de leur contact. Ce qu'il voyait autour de Lui, ce qu'il observait dans les créatures était une contradiction constante de ce qu'il était en Lui-même ; et cela Lui devenait naturellement un tourment.

Esprit immuable qui vit dans une éternelle fixité, et qui pourtant se meut au milieu des fluctuations incessantes des vicissitudes humaines.

Intelligence divine qui est en elle-même le principe de l'éternelle vérité, et qui néanmoins demeure en contact permanent avec les mensonges et les erreurs d'un monde qui se repaît d'illusions et de vanités.

Pensée éternelle qui contemple dans une admiration déifique la sainteté du Dieu trois fois saint, et qui, en même temps, conserve le spectacle hideux de toutes les turpitudes humaines.

Et comme rien n'est caché à Celui qui sonde les reins et les coeurs ', Jésus voit d'un seul coup d'œil les péchés de tous les hommes, et c'est ce qui devient pour son esprit le tourment suprême'-. Loin d'en détourner ses regards. Il con-

• Ps. VII, 10.

2 « La douleur intérieure du Christ a d'abord eu pour cause tous les péchés du genre humain pour lesquels il satisfaisait

sidère tous ces péchés comme s'il les eût commis Lui-même, Lui qui était venu pour les expier tous à la place des coupables.

Il laissa la souffrance envahir son esprit, pour expier toutes les erreurs et les aberrations de l'intelligence humaine. Il constata la légèreté inconcevable des hommes qui négligent les choses éternelles, pour ne s'occuper que des choses du temps ; Il porta le poids des négations insensées de la créature méconnaissant son Créateur; Il pénétra dans l'abîme de l'orgueil humain, pour subir les malédictions que Dieu lui inflige ; Il rassembla devant Lui les innombrables mauvaises pensées qui ont souillé et souilleront l'esprit des hommes de tous les temps jusqu'à la fin du monde, et à chacune II opposa une souffrance spéciale. En un mot. Il se couvrit de toutes les iniquités de l'esprit humain comme d'un manteau qui L'enveloppa de douleur et d'amertume. Lui, la Lumière, Il connut les ténèbres ; Lui, la Vérité, Il chemina avec le mensonge et l'erreur ; Lui, la Sagesse, Il ne rencontra qu'égarement et fausseté ; Lui, la Sainteté, Il descendit jusque

par ses souffrances. Ainsi il se les attribue en quelque sorte quand il dit (Ps. xxi, 2) : « Les cris de mes péchés ». C'est pourquoi il a pris une douleur tellement grande qu'elle a été proportionnée à la grandeur de l'effet qui devait en résulter. » S. Thom., III p., q. 46, a. 6,

dans les abîmes les plus profonds de l'iniquité.

Son intelligence devint ainsi comme le théâtre purificateur des péchés de l'humanité, mais au prix de quelles souffrances ! Jésus voua en quelque sorte son esprit à la merci des pécheurs. Chaque péché y trouva asile et y pénétra avec le poids de la malédiction divine qui pesait sur lui et la dure nécessité du châtiment qui en était la conséquence. Vision intime qu'il n'est pas en la puissance de Jésus d'éloigner. Vision constante qui s'impose avec toutes les horreurs de l'expiation. Vision crucifiante qui cloue déjà la divine Victime au gibet de son Sacrifice.

Et c'est ainsi que nous avons vécu à l'avance dans la pensée de notre adorable Sauveur, qu'il nous y a baignés de ses larmes avant de nous laver de son sang, et que nos péchés ont trouvé une victime pour les expier. Comment après cela pécher encore, maintenant que nous comprenons inieux ce qu'il en a coûté à Jésus pour descendre du ciel et se substituer à nous vis-àvis de la Justice divine ' ?

* « Puisque le Christ a souffert dans la chair, vous aussi armez-vous de la même pensée ; car celui qui a souffert dans la chair a cessé de pécher, afin de vivre, non plus selon les convoitises des hommes, mais selon la volonté de Dieu, pendant le temps qui lui reste à passer dans la chair. » I Pierre, iv, 1, 2,

MODE ET FIN DE l'iNCARNATION 143

Les souflFrances du cœur ne furent pas moins grandes en Jésus que celles de l'esprit. Outre que le cœur prenait sa grande part de tout ce qui faisait souffrir l'esprit, il portait en lui-même un principe essentiel et une source particulière de souffrance.

Le cœur est fait pour aimer; lorsque ses forces vives peuvent s'exercer librement et dans toute leur intensité, l'amour se change en passion, et la passion qui rencontre des obstacles devient une souffrance.

Or, Jésus avait au cœur une double passion, celle de la gloire de son divin Père et celle du salut des âmes. Il aurait voulu donnera son Père des témoignages tels d'amour qu'ils lui eussent procuré immédiatement toute la gloire qu'il était susceptible de recevoir de sa mission sur la terre, mais II devait attendre l'heure marquée par la Sagesse divine, et ces attentes imposées à son amour Lui étaient une souffrance proportionnée au degré de charité divine qui brûlait son cœur.

Par ailleurs, Il voyait l'humanité ployant sous le poids de ses infidélités et II soupirait avec des ardeurs infinies après le jour où II pourrait la relever et la délivrer. Pour cela il fallait qu'il meure ; mais l'heure de verser tout son sang n'ayant pas encore sonné. Il s'épuisait en désirs inefficaces, et le besoin de s'immoler pour ceux

qu'il était venu sauver Lui était un tourment qu'alimentait son amour.

Jésus sans doute s'était façonné un cœur aux capacités quasi infinies, Lui qui se présentait au monde comme la manifestation vivante de la charité divine et qui voulait donner asile dans son sein à toutes les misères humaines et à tous les besoins de l'humanité. Et malgré cela, habitué qu'il était de toute éternité à se délecter dans l'immensité d'un amour infini, son amour humain est comprimé dans son cœur de chair et la véhémence de ses aspirations lui est une cause perpétuelle de souffrance.

Il souffre en aimant et II aime pour pouvoir souffrir. Il trouve dans son amour le meilleur moyen de s'abreuver de souffrance, et II aime à outrance. Aimer Lui devient une passion divine, car II se sait Victime, et l'amour Le crucifie et L'immole.

Tout Lui est souffrance, car tout Lui est amour ; amour véhément qui n'est jamais satisfait, amour incompris qui échappe à la légèreté et à l'indifférence des hommes, amour méconnu que rejettent et méprisent les coupables, amour infructueux qui ne parvient pas à gagner le cœur des mortels.

Victime de son propre cœur, Jésus souffre de vivre d'amour ; Il souflre d'aimer et de n'être pas

aimé ; II souffre des efforts qu'il fait pour être aimé et des manifestations qu'il donne de son amour. La souffrance d'amour remplit son cœur. Tout y a rendez-vous, depuis son Père qu'il aspire à glorifier sur la terre comme au ciel, jusqu'aux innombrables péchés de l'humanité qui, comme un océan en furie, déferlent sur Lui pour Le submerger et L'engloutir.

Véritable agonie du cœur, où l'amour cependant enfonce le glaive qui le transperce et y retient, pour les expier, les péchés qui lui causent son martyre.

Ah ! qui donc n'oserait prendre place dans ce cœur de feu où sont consumés les péchés de tous les hommes et où l'amour de l'auguste Victime leur apprend si éloquemment que pour aimer il ne faut plus pécher ' ?

Pour que l'immolation de Jésus fût complète dans son âme, il fallut qu'elle atteignît la volonté comme le cœur et l'esprit. Pas plus que ces deux facultés, la volonté, en Jésus, ne se détache un instant du centre vital et divin auquel elle était irrémédiablement fixée. Mais Jésus possédait

* « Soyez les imitateurs de Dieu, comme des enfants bienaîmés, et marchez dans l'amour, comme le Christ qui nous a fiimés et qui s'est livré lui-même pour nous à Dieu. » Eph., v, i, 2,

deux volontés, la volonté divine et la volonté humaine. La première ne faisait qu'une avec la volonté éternelle de son divin Père ; vouloir était leur essence commune, comme connaître et aimer.

Jésus, le Verbe divin, ne connut point sur cette terre d'autre volonté divine que l'unique et substantielle volonté dont II vit de toute éternité. Sa nature était de vouloir, de vouloir nécessairement, de vouloir parfaitement, de vouloir éternellement. En descendant dans l'humanité, le Verbe incarné ne changea rien à ce qui ne pouvait subir de changement, n'enleva rien à ce qui n'était intrinsèquement susceptible d'aucun amoindrissement. Il resta, par sa volonté divine, en contact permanent et en harmonie absolue avec la volonté de son divin Père. Il le proclame d'ailleurs Lui-même fréquemment pendant sa vie ', et II s'en fait encore comme un chant de

1 « Je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé. » Jean, vi, 38.

« Je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé. » Jean, v, 3o.

« Celui qui m'a envoyé est avec moi ; je fais toujours ce qui lui filait. » Jean, viii, 29.

« Ma nouiTÎture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé, d'accomplir son œuvre. » Jean, iv, 34.

« J'ai gardé les commandements de mon Père et je demeure dans son amour. » Jean, xv, 10.

louange à la gloire de Dieu, au moment de sa mort, lorsqu'il s'écrie : « Père, je vous ai glorifié sur la terre, j'ai accompli l'œuvre que vous m'avez donnée à faire '. »

La volonté humaine en notre adorable Victime adhérait également parfaitement à sa volonté divine. Aucun désaccord proprement dit n'était possible entre ces deux volontés unies étroitement, mais non confondues, dans une seule et même Personne divine, pour accomplir une même œuvre d'amour et de miséricorde. La mission, le but final, les moyens employés pour l'atteindre, les grandes phases de la vie comme les moindres détails, tout était harmonieusement concerté et voulu.

En Jésus, la volonté humaine obéissait fidèlement à la volonté divine, et sa volonté divine était amoureusement soumise à la volonté éternelle de son Père. Il le fallait ainsi, puisque Jésus ne pouvait sauver le monde que par le concours simultané de sa Divinité et de son Humanité. Néanmoins, sa volonté créée conservait les caractères de toute volonté humaine. Depuis le péché, l'homme, qui en subit les conséquences, a une horreur instinctive de tout ce qui le fait souffrir et plus encore de la mort, laquelle vient

1 Jean, xvii, 4.

lui enlever la vie qu'à l'origine il était destiné à conserver toujours '.

Il ne faut pas oublier que la inort est le châtiment terrible du péché et que toute souflirance est un acheminement vers la mort. En soi, il répugne à un être fait pour le bonheur et la vie de souffrir et de inourir. Que dire alors de Jésus, le principe de la vie et de l'éternelle félicité, qui s'était associé, dans une union substantielle, une volonté humaine dont II devait subir

' « Il y a dans la volonté humaine du Christ deux sortes de volonté : la volonté sensitive qu'on appelle volonté par participation ; et la volonté raisonnable, soit qu'on désigne la volonté comme nature, soit qu'on entende la volonté comme raison. Or, il est évident que la volonté sensitive fuit naturellement les douleurs sensibles ; de même la volonté comme nature rejette ce qui est contraire à la nature et ce qui est mauvais en soi, comme la mort et les autres peines semblables. Mais cependant la volonté comme raison peut quelquefois choisir ces maux par rapport à une fin. Ainsi la volonté de Dieu était que le Christ endurât de cruelles souffrances, la passion et la mort ; non que Dieu ait voulu ces choses pour elles-mêmes, mais par rapport au salut du genre humain qu'il avait pour fin.

« D'où il est évident que le Christ selon sa volonté sensitive et selon la volonté de raison que l'on appelle la volonté comme nature, pouvait vouloir autre chose que Dieu ; mais selon la volonté qu'on appelle la volonté comme raison, il voulait toujours la même chose que lui : ce qui est manifeste d'après ces paroles de l'Evangile (Marc, xiv, 36) : « Que ce ne soit pas comme je veux, mais comme vous voulez ». Car il voulait selon la raison que la volonté divine s'accomplît, quoiqu'il dise qu'il veuille autre chose selon son autre volonté. » S. Thom., III p., q. 18, a. 5.

les appréhensions et les répugnances à l'égard de la souffrance !

La divine Victime n'avait de volonté supérieure que pour souffrir et s'immoler, sans cependant vouloir dépouiller sa volonté sensitive, c'est-à-dire ses sens, ni même sa volonté raisonnable mais naturelle, de la crainte et de la répulsion qu'elles éprouvent naturellement en face de la douleur '. Jésus imposait silence à ces

i De ce que, comme nous l'avons dit dans la note précédente, il y eut en Jésus deux mouvements divers, l'un provenant de sa volonté sensitive et naturelle, l'autre de sa volonté de raison, il ne faut pas en conclure qu'il y eut contradiction ou contrariété entre ces deux volontés ; car en notre adorable Victime « la volonté humaine suit sans résistance et sans combat, ou plutôt avec soumission la volonté divine et toute-puissante ». C'est ainsi que s'exprime le Docteur angélique, et il en donne une claire explication.

« La contrariété, dit-il d'abord, ne peut exister qu'autant que l'opposition se considère dans le même sujet et sous le même rapport ; mais si on considère une chose sous divers rapports et qu'il y ait ainsi diversité, cela ne suffit pas pour qu'il y ait contrariété, ni pour qu'il y ait contradiction. Par conséquent, pour qu'il y ait contrariété de volontés dans quelqu'un il faut que la diversité des volontés se considère sous le même aspect et se rapporte à la même volonté. » Puis il ajoute : « On doit donc dire que quoique la volonté naturelle et la volonté sensitive dans le Christ aient voulu autre chose que la volonté divine et que la volonté de raison, cependant // n'y a pas eu de contrariété de volontés. 1» Parce que ni la volonté naturelle, ni la volonté sensitive ne repoussaient le motif pour lequel la volonté divine et la volonté de la raison humaine voulaient la passion dans le Christ. 2» Parce que ni la volonté divine, ni la volonté de raison n'étaient entravées dans le Christ ou ralenties par la

sentiments instinctifs de la nature, mais II n'en subissait pas moins dans l'intime de son être comme une lutte douloureuse qui infligeait à son âme une immolation de plus.

Ce tendre et divin Sauveur a voulu nous révéler Lui-même, dans la scène terrible de son agonie, cette souffrance mystérieuse dont sa volonté fut le principal théâtre, lorsque, tout ruisselant de sang sous la poussée des angoisses qui étreignent son âme à la vue de sa passion et de sa mort. Il acquiesce pleinement à la volonté de son divin Père après l'avoir supplié de L'épargner : « Père, non ma volonté, mais la vôtre '. »

Nous ne lèverions pas complètement le voile sur les souffrances de l'âme en Jésus, si nous omettions d'en indiquer une dernière, non moins intime et douloureuse que les autres.

Jésus est amour, et tout en Lui parle d'amour. Gomme Verbe divin, Il puise l'amour au sein

volonté naturelle ou par l'appétit sensitif. De même ni la volonté divine, ni la volonté de raison n'entravaient ou ne retardaient dans le Christ le mouvement de la volonté humaine et naturelle, ni celui de la volonté sensitive. Car il plaisait au Christ, selon la volonté divine et aussi selon la volonté de raison, que la volonté naturelle et la volonté sensitive fussent mues en lui conformément à l'ordre de sa nature. D'où il est évident qu'il n'y a eu dans le Christ ni répugnance, ni contrariété de volontés. » S. Thom., m p., q. 18, a. 6. t Li'c, XXII, 42.

MODE ET riN DE L INCARNATION lOl

même de la Divinité. Comme Verbe incarné, II brûle des mêmes feux de l'infinie charité '. Mais sur la terre II se sent loin de la patrie où II aime de toute éternité et II réclame pour son Humanité comme pour sa Divinité la complète et éternelle possession de l'objet de son amour incréé.

L'amour Le porte en haut, le ciel Le ravit, les beautés et les suavités du paradis Le séduisent, son Père L'attire ! Son âme tend avec véhémence vers l'union éternelle et voudrait s'envoler dans les cieux ^ ; mais son corps la retient, la terre la

' « Dieu est charité. » (I Jean, iv, i6). — Le Fils, comme le Père, est un Dieu d'amour. « Mes frères, écrit Saint Paul aux Corinthiens, soyez parfaits, et le Dieu de paix et d'amour sera avec vous. » (II Cor., xiii, i i ). Et dans son Epître à Timothée, il observe que Jésus est /a source surabondante de la foi et de l'amour : « La grâce de notre Seigneur a été surabondante, en me remplissant de la foi et de la charité qui est eu Jésus- Christ ». (I TiM., I, 14).

2 Jésus nous dit lui-même, en maints endroits de l'Evangile, qu'il ne perd point son Père de vue, qu'il est attentif à ne penser, à ne parler et à n'agir que par lui, qu'en toutes choses il ne cherche que son bon plaisir, etc. ; et il complète tous ces enseignements par une dernière parole qui les éclaire divinement et nous révèle le fond de son âme : « Je demeure dans son amour ». Jean, xv, 10. — Mais pour comprendre jusqu'à quel point Jésus est attiré par l'amour qu'il porte à son Père et combien il est haletant de s'élancer dans son sein, écoutons-le, au soir de la Cène, exprimer en ternies quasi entrecoupés son bonheur de retourner vers lui : « Père, l'heure est venue... J'ai achevé l'œuvre que vous m'avez donnée à faire... Déjà je ne suis plus dans le monde... Je vais à vous... Je vais à vous ! » Jean, xvii.

réclame, sa condition humaine l'enchaîne et la fixe parmi les hommes.

SouftVance ineffable que les années ne font qu'accroître et que l'amour ravive sans cesse. Partagé entre son Père dans le sein duquel II aspire à s'élancer et l'humanité qu'il ne voudrait pas quitter avant de l'avoir sauvée, Jésus est attiré violemment en deux sens contraires : double séduction d'amour qui divise son âme et l'immole.

Pendant trente-trois ans Jésus subira ce martyre d'amour ; et chaque fois que l'intensité de ses divines ardeurs voudra Le transporter au ciel, Il sentira le poids de sa nature humaine Le ramener et Le retenir sur la terre.

Bien plus. Il trouvera en son divin Père une opposition à ses élans d'amour. En même temps qu'il s'en sentira attiré, Il s'en verra rejeté, jusqu'à ce que soit accomplie ici-bas la mission qu'il en a reçue •. Mystérieuse et adorable charité

1 « Dieu, nous dit l'Apôtre, n'a pas épargné son propre Fils, mais /'/ l'a livré pour nous tous. » Rom., viii, 32.

« Dieu le Père, dit Saint Thomas, a livré le Ckrist à la passion, en ordonnant à l'avance qu'il souflrît pour la délivrance du genre humain, et en ne le protégeant pas contre les souffrances, mais en l'exposant à ses persécuteurs. » (S. Thom., III p., q. 47, a. 3.) — « La volonté de Dieu était que le Christ endurât de cruelles souffrances, la passion et la mort, non que Dieu ait voulu ces choses pour elles-mêmes, mais par rapport

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divine qui embrasse d'un même éternel amour le Père et le Fils, le Père qui nous donne son Fils et le Fils qui ne peut retourner à son Père, le Père qui se fait le bourreau de l'amour de son Fils et le Fils que l'amour fait l'esclave de son Père, le Père tout de charité qui fait de son Fils une Victime et le Fils qui s'immole dans des transports d'amour pour offrir à son Père les âmes qu'il aura rachetées !

Qui donc pénétrera jamais dans ce sanctuaire sacro-saint de l'âme de Jésus, où l'amour dresse à la divine \'ictime un perpétuel calvaire qui la crucifie et sur lequel elle s'immole ? Ah ! tenonsnous avec respect, reconnaissance et amour aux pieds de Jésus et comprenons que, si notre divin Sauveur a voulu être si parfaitement Victime en tout son être par amour pour nous, à notre tour, nous ne devons point hésiter, pour Lui prouver notre amour, à nous sacrifier et à nous immoler pour Lui.

au salut du genre humain qu'il avait pour fin. » (III p., q. 18, a. 5.) — Le saint Docteur a soin toutefois de nous faire remarquer que Dieu a communiqué en même temps à Jésus une si grande charité qu'il voulut souffrir. « Le Père a livré le Christ et le Christ s'est livré lui-même par charité. » (III p., q. 47, ad 3.) — Et ailleurs : « Dieu n'a pas contraint Jésus-Christ malgré lui, mais il agréa la volonté par laquelle Jésus-Christ accepta la mort par charité. » ( Contr. Gent., L. 4, c. 55.)

l54 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

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