V. — Jésus, Victime dans sop corps
Pour mieux comprendre encore jusqu'à quel point Jésus est Victime dans tout son être, considérons séparément sa constitution physique et sa constitution morale et spirituelle.
Jésus est d'abord Victime dans son corps, à cause du caractère de visibilité de son Sacrifice. Devant abolir tous les anciens sacrifices. Il devait néanmoins en conserver le cachet extérieur et sensible. Son Sacrifice allait clore la série des sacrifices sanglants et rester le Sacrifice unique destiné à se perpétuer ensuite d'une manière non sanglante sur tous les autels catholiques.
Pour pouvoir s'immoler de la sorte, il faut à Jésus un corps dont II puisse verser le sang, une vie qui Lui permette de subir la mort. Le corps
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qu'il reçoit est nécessairement approprié à la fin pour laquelle il Lui est donné. C'est le corps d'une Victime, par conséquent adapté à la souffrance et fait directement pour souffrir. Il serait outrageant pour la Sagesse divine de supposer que Dieu n'ait pas tout harmonisé dans ce corps adorable en vue de l'œuvre qu'il devait accoinplir. Il ne suffirait pas de prétendre que Jésus pouvait souffrir dans son corps ; il faut reconnaître d'une manière absolue, qu'étant né pour être Victime, la souffrance faisait partie de sa nature corporelle et que la perfection de son être étant d'être immolé, Il ne pouvait pas ne point souffrir '.
Il nous faut admettre cette première vérité, si nous voulons comprendre toute l'étendue et
* « Il était nécessaire, dit Saint Thomas, que Dieu /;/-// une chair, afin de satisfaire pour le genre humain. Or, la peine infligée au genre humain par suite du péché, consiste dans la mort et les autres souffrances de la vie /irésente ; ce qui fait dire à l'Apôtre (Rom., v, 12) : « Le péché est entré dans ce monde par un seul homme, et par le péché la mort. » Dieu devait donc prendre une chair passible et mortelle, sans le péché, afin de pouvoir, par ses souffrances et sa mort, satisfaire pour nous et nous purifier du péché. Telle est la pensée de l'Apôtre quand il dit (Rom., vmi, 3) que « Dieu envoya son Fils dans la ressemblance d'une chair de péché » ; ce qui signifie qu'il avait une chair semblable à celle des pécheurs, c'est-à-dire passible et mortelle. Et il ajoute : « Afin qu'à cause du péché, il condamnât le péché dans la chair », c'est-à-dire afin qu'il détruisît en nous le péché par la peine qu'il souffrit dans sa chair pour notre péché. » S. Thom., Contr, Gent,, L. 4, c. 55.
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l'acuité des souffrances de notre divin Sauveur. Plus nous Le saurons Victime, et plus nous constaterons son amour infini ; plus sa miséricorde à notre égard sera apparente, et plus nous voudrons L'aimer d'un amour qui ressemble au sien, d'un amour crucifié.
Remarquons encore que Jésus reçoit un corps approprié à son âme. Non seulement son corps vit dans une dépendance totale du principe vital qui l'anime et le régit, ce qui l'établit déjà dans un état réel de sujétion, comme il convient à une victime; mais encore il est adapté aux qualités et aux perfections de son âme. L'âme de Jésus étant la perfection créée la plus grande qui puisse sortir des mains de Dieu, réclamait un corps qui lui convînt parfaitement et qui pût l'aider dans l'œuvre rédemptrice, la seule qu'elle avait mission d'opérer. En informant le corps, l'âme humaine de Jésus lui imprime le cachet qui la distingue, à savoir d'être l'âme d'une Victime divine ; pour lui être associé de la sorte, le corps doit à son tour être victime, et la victime corporelle la plus parfaite qui puisse jamais exister.
Considérons aussi que l'âme et le corps en Jésus ne constituent pas une nature humaine concrétée dans une personne humaine, mais une nature humaine assumée par une Personne divine. Ils ont été créés en vue de leur union
avec la Personne du Verbe, à laquelle ils appartiennent, ce qui suppose en eux une perfection en rapport avec la dignité divine et la fin de l'Incarnation. Le Verbe incarné venant s'offrir en Victime trouve dans son corps animé par son âme la matière de son Sacrifice, ce qui rend essentiel et rehausse presque à l'infini le caractère d'immolation qui convient au corps sacré du Sauveur '.
II ressort clairement de ce qui précède que tout en Jésus est trop directement l'œuvre de Dieu, pour que tout n'y soit pas coordonné à son Sacrifice. Etant corporellement Victime, Il possède donc un corps d'une complexion parfaite, admirablement organisé, préparé expressément en vue de la souffrance, dans lequel aucune défectuosité ne peut venir contrecarrer l'œuvre pour laquelle il existe.
Corps parfaitement pur, formé de la chair virginale d'une vierge par l'opération du Saint- Esprit, sans avoir rien contracté de la concupiscence de la chair, il se prête admirablement à l'action purificatrice qu'il doit exercer par son
1 « La passion du Christ appartient au suppôt de la nature divine, en raison de la nature passible qu'il a prise, mais non en raison de la nature divine qui est impassible. » S. Tkom., III p., q. 46, a. 12.
immolation. Sa pureté comme la perfection de sa complexion vont servir à rendre son Sacrifice plus agréable à Dieu ; ce sera la Victime sans tache et sans défaut, choisie avec soin, consacrée et offerte solennellement au Seigneur.
Toute parfaite que soit sa constitution, Jésus Victime ne laissera pas néanmoins d'être sujet à bien des misères corporelles, ce qui d'ailleurs est en harmonie avec son état'. Il ne connaîtra pas sans doute les maladies ni les infirmités qui proviennent du défaut de constitution, de la faiblesse des organes, ou du désordre des humeurs ou du sang-; mais II pourra néanmoins souffrir
^ « Afin que le Christ satisfît pour les péchés du genre humain, qu'il fît croire à son Incarnation et qu'il fût pour tous les hommes un exemple de patience, il a été convenable qu'il prit un corps soumis aux faiblesses et aux défauts de l'humanité. » S. Tho.m., III p., q. 14, a. 1.
« Dieu, dit Saint Paul, a envoyé son Fils revêtu d une chair semblable à la chair du péché » (Rom., vni, 3). « Or, ajoute Saint Thomas, la chair du péché est dans une condition telle qu'elle supporte nécessairement la mort et les autres souffrances de cette nature. » S. Tho.m., lem., a. 2.
2 « Le Christ, nous dit toujours l'Ange de l'Ecole, a pris les misères humaines pour satisfaire pour les péchés de notre nature. Il a donc dû prendre les défauts efui résultent du péché gui est commun à toute la nature et qui ne répugnent point à la perfection de la science et de la grâce. Par conséquent, il n'eût pas été convenable qu'il prit tous les défauts ou toutes les infirmités humaines. » S. Thom., III p., q. 14, a. 4.
Et ailleurs il ajoute : « Le Christ n'avait de lui-même aucune cause de défaut, soit du côté de Vâme qui était pleine de grâce et de sagesse et unie au Verbe de Dieu, soit du côté du corps
de la faim, de la soif, de la fatigue, de la chaleur et du froid, et en général de toutes les causes extérieures capables de déterminer une sensation douloureuse, de même que des causes intérieures non incompatibles avec la dignité et la sainteté de sa Personne '.
Le corps de notre adorable Victime étant constitué pour le sacrifice, tout en lui devra souffrir avec d'autant plus d'intensité que tout y est plus parfait. Comme c'est par un libre choix et une volonté formelle qu'il est voué à la souffrance, il est doué d'une sensibilité extrême afin de pouvoir souffrir davantage. Réunissant en lui, en quelque sorte, la somme incalculable de souffrances que mérite l'expiation des péchés de
qui était très bien organisé et disposé par l'action de la vertu toute-puissante du Saint-Esprit ; mais il assuma quelques défauts par un acte de sa volonté, dans le but de procurer notre salut. » S. Thom., Op. 2, c. 226.
1 « Il y a une troisième espèce de défauts qui se trouvent en général dans tous les hommes par suite du péché d'Adam, comme la mort, la faim, la soif, et les autres souffrances semblables. Le Christ a pris sur lui tous ces défauts. » S. Thom., III p., q. 14, a. 4.
En effet, nous lisons en Saint Matthieu (iv, 2 et xxi, 18) que Jésus eut faim après avoir jeûné pendant quarante jours et, le lendemain du dimanche des rameaux, lorsqu'il revenait de Béthanie à Jérusalem ; en Saint Jean (iv, 7 et xix, 28) qu'il demanda à boire à la Samaritaine et qu'il eut soif sur la croix, et (iv, 6) qu'étant fatigué il s'assit sur le puits de Jacob.
tous les hommes, Jésus donne à son corps la faculté d'atteindre à une intensité de souffrance qu'il nous est impossible d'imaginer. Pour le comprendre, il nous faudrait pouvoir mesurer la grandeur de l'offense que la malice du péché fait à Dieu, et l'étendue de l'amour qui porte Jésus à souffrir pour nous afin, par là, d'honorer et de glorifier son divin Père. La souffrance est dans ses mains le moyen de tout réparer ; et de même qu'il ne met pas de bornes à sa charité pour Dieu et à sa miséricorde pour nous, Il n'en veut point mettre à ses souffrances. N'ayant qu'un corps, II cherche à le faire souffrir, comme s'il avait à sa disposition les corps de tous les hommes pour leur infliger l'expiation qui leur convient. Il le plonge en quelque sorte dans un bain de douleur, comme pour en saturer tous ses sens et les rendre aptes mystérieusement, par la sensibilité exceptionnelle dont II les dote, à souffrir intensivement les moindres douleurs, en même temps qu'il leur octroie une capacité presque illimitée de souffrir toujours davantage K Quand on réfléchit aux motifs de la souffrance corporelle en Jésus, et aux soins apportés par
' « Le Christ a souffert dans son corps une douleur incomparable, selon l'expression des Lamentations (Jer., i, 12) : <( O vous tous qui passez, voyez s'il est une douleur comparable à la mienne. » S. Thom., Op. 62, c. 2,
Dieu pour former un corps approprié aux immolations auxquelles était vouée l'auguste Victime, on pressent quelles devaient être la perfection, la sensibilité et la délicatesse de ce corps adorable. Et l'on peut bien dire que s'il n'a pas enduré toutes les sortes de souffrances, il a du moins souft'ert dans chacune des parties de son corps tout ce qu'elle est susceptible de supporter de douleur '. Dans ce sens, on peut affirmer que Jésus a payé toutes nos dettes et expié tous nos péchés, en endurant à notre place les douleurs dues pour chacune de nos fautes -.
Comme il nous siérait mal, après cela, de nous plaindre dans nos souffrances physiques et de fuir la douleur qui est pourtant la monnaie avec laquelle nous pouvons nous acquitter de nos
* Le Docteur angélique, dans sa Somme, explique clairement que si Jésus n'a pas enduré toutes les espèces de souffrances — ce qui n'eût été ni convenable ni possible — il a au moins souffert toutes les souffrances humaines quant au genre de souffrances. « On peut considérer les souffrances humaines de deux manières : i" Quant à Yespèce, il n'a pas fallu que le Christ souffrît de la sorte toutes les souffrances ; parce qu'il y a beaucoup d'espèces de souffrances qui sont contraires l'une à l'autre, comme quand on est brûlé par le feu ou noyé dans l'eau. 2" Quant au genre, il a souffert toutes les souffrances humaines, pour qu'il pût dire qu'il avait délivré par là tout le genre humain. » S. Thom., III p., q. 46, a. 5.
- « Il a véritablement porté nos douleurs. C'est pour nos iniquités qu'il a été couvert de plaies ; c'est pour nos crimes qu'il a été brisé. » Is., lui, 4, 5,
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dettes * ! Comment ne ferions-nous pas pour nousmêmes, qui y sommes si intéressés, ce que Jésus a fait si miséricordieusement à notre place et pour l'humanité tout entière-? Comment la vue de tant de souffrances accumulées sur notre divine Victiine, ne nous toucherait-elle pas le cœur, lorsque nous considérons qu'il a fallu un amour infini, ayant à son service une puissance souveraine, pour pousser jusque-là la miséricorde et le pardon ? Habituons-nous à ne plus regarder notre crucifix, sans penser aux douleurs extrêmes que Jésus a endurées dans tout son corps, pour expier toutes et chacune de nos infidélités.