V. — Jésus Victime en pensées et en désirs
Avant de rien subir de douloureux de la part des hommes, Jésus était à Lui-même sa propre souffrance. Il possédait dans son âme des sources profondes de douleur et de sacrifice. Il avait sans cesse devant les yeux les volontés crucifiantes de son Père, dont II faisait la règle de ses constantes préoccupations.
Jésus s'en allait ainsi au Sacrifice sans se laisser aucunement distraire de sa mission et sans perdre contact un seul instant avec la souffrance inséparable de son état de Victime. En sorte que tout ce qui se présentait à Jésus sous l'aspect de la souffrance, avait pour Lui des channes ; tout ce qui Lui rappelait de quelque manière le sacrifice et l'immolation. L'attirait impérieusement ; tout ce qui L'acheminait insensiblement vers le terme de son existence mortelle, ravivait ses désirs de se donner et de s'immoler.
Jésus avait pris comme l'habitude de ne rien voir que dans les sombres lueurs du Calvaire et de rapporter au Sacrifice suprême, qu'il devait y faire de Lui-même, les choses les plus minimes de sa vie. Parce qu'il n'était né que pour
mourir et que sa vie n'avait de raison d'être que pour être offerte en sacrifice, Jésus vivait en fait chaque instant de sa vie comme si cet instant eût été couronné par sa mort. Tout, dans sa pensée, était ramené à son Sacrifice. Il en vivait, en remplissait son esprit, en passionnait son cœur, en saturait son âme.
Tout enfant, I! mesurait du regard les années qui Le séparaient du Vendredi Saint, et déjà II se considérait, dans son berceau, comme étendu et cloué sur la Croix.
Adolescent, II mêlait aux joies de sa vie silencieuse et retirée les amertumes dont II devait plus tard être abreuvé, Il unissait ses humiliations aux suprêmes ignominies qui L'attendaient, Il mettait ses prières à l'unisson de la grande supplication du Calvaire, Il intensifiait ses sacrifices par la pensée des immenses douleurs de sa passion et de sa mort.
Son bonheur était de penser qu'il donnerait un jour sa vie pour prouver à son Père son amour. Son ambition était d'endurer tous les genres d'humiliation et de souffrance avant de mourir dans l'abandon et l'ignominie. Son idéal était de détourner vers Lui tous les courants de souffrance qui circulent dans l'humanité et d'être submergé dans leurs flots. Il Lui fallait atteindre le paroxysme de la douleur, pour satisfaire les
désirs infinis de sa charité. Il appelait sur Lui les foudres de la Justice divine, seul moyen d'accomplir sa mission de Sauveur du monde. Et II s'avançait vers le terme final, attiré par les cris de détresse de l'humanité pécheresse et fasciné par la vue de son Père qui se préparait à L'immoler.
Si une puissance divine n'eût maintenu la vie en notre adorable Victime, la force de son amour et son besoin de souffrance L'eussent aussitôt réduite à la mort. Mais une heure déterminée avait été marquée dans les desseins éternels pour le dernier et suprême Sacrifice ; Jésus le sait et, en attendant cette heure solennelle. Il saura aimer éperdument et souffrir infiniment sans mourir.
Afin que rien dans sa vie n'échappe au mérite de son état de Victime, Jésus fait en sorte de trouver un perpétuel sujet de souflFrance dans tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, tout ce qu'il fait.
Les jours qui s'écoulent Lui disent qu'il se rapproche du grand Sacrifice ; le soleil qui maintenant L'éclairé Lui refusera alors sa lumière ; les ténèbres, qui chaque soir étendent leur manteau sur la terre endormie, assisteront, en signe de deuil, à son supplice. Chaque heure du jour
correspond à une heure de sa Passion ; Jésus en suit le mouvement successif et, à l'avance, Il vit les phases crucifiantes des dernières heures de sa vie.
Il n'y a pas jusqu'aux objets matériels qu'il i touche, qui ne Lui rappellent ses futures souffrances. Les outils qu'il manie auront plus ou moins un rôle à remplir pendant sa Passion. Le I bois qu'il travaille prend vite pour Lui la forme ' d'une croix. Les clous semblent déjà Lui transpercer les mains et les pieds, et les épines ceindre son front ensanglanté.
Mais ce qui Lui parle le plus éloquemment de I son Sacrifice, c'est sa Mère. Il ne peut la regarder sans un serrement de cœur; et plus d'une fois I sans doute ses yeux se mouillèrent de larmes, ! quand II l'entretenait de sa mission et lui montrait le Calvaire. Toute pleine de douceur que fût pour Lui sa compagnie. Il ne perdait point de vue qu'elle était la mère d'une Victime. Se rappelant qu'un glaive de douleur avait transpercé son cœur maternel peu après sa naissance, et qu'elle était destinée à prendre une part exceptionnelle à son Sacrifice, Il se la représentait constamment sur la voie douloureuse et au pied de la croix, dans l'attitude éplorée d'une Mère qui assiste au supplice de son Fils sans pouvoir
Le soulager. Que de soupirs à deux ! Que de communs et brûlants désirs d'immolation dans cet intérieur béni et divin de Nazareth !
Néanmoins Jésus se prépare à parcourir la Palestine, comme à la recherche de nouvelles souflfrances. Il entrevoit dans un sombre tableau tous les endroits où II aura à subir quelque humiliation, tous les événements douloureux qui se succéderont pendant trois ans, toutes les contrariétés, déceptions et persécutions qui L'attendent ; et II s'y arrête pour en mieux savourer l'amertume. Sa pensée se porte avec avidité partout où il y aura quelque chose à souffrir : c'est une espèce de pèlerinage quotidien que réclament ses désirs d'immolation et qui satisfait son amour.
De Nazareth, où souvent II s'est approché des hauteurs d'où ses compatriotes voudront un jour Le précipiter ', jusqu'à Jérusalem où II devra consommer son Sacrifice, Jésus contemple les cités et les bourgades dans lesquelles II rencontrera plus d'un adversaire et surtout de trop nombreux incrédules qui rendront inutiles pour
^ « Et ils furent tous remplis de colère dans la synagogue, en entendant ces paroles. Et ils se levèrent et le rejetèrent hors de la ville et le menèrent jusqu'au sommet du mont sur lequel leur ville était bâtie, pour le précipiter. » Lvc, iv, 28, 29.
eux les efforts de son zèle et les prodigalités de son amour.
Quelle souffrance surtout chaque fois qu'il revoit la Ville Sainte ! C'est là qu'il allait passer par les traitements les plus ignobles et les angoisses de la plus horrible des morts. En esprit, Il assiste aux scènes douloureuses de ce drame sanglant ; Il entend les cris de haine et les menaces de mort ; Il voit son sang couler sous les coups de fouets de la flagellation et sous les épines qui pénètrent dans sa tête adorable ; Il suit pas à pas le parcours de la voie d'ignominie ; et II contemple dans un mélange d'amertumes inexprimables et de joies indicibles la Croix sur laquelle II devra agoniser et mourir dans un abandon universel.
Cette vision habituelle du Calvaire était pour Jésus comme un phare élevé qui projetait ses rayons sur toutes les routes qu'il parcourait, sur toutes les localités où II séjournait, sur tous les événements qui se succédaient autour de Lui, sur tous les faits les plus minimes comme les plus importants de sa vie. Son existence mortelle ne se comprenant que par ce dénouement sanglant de sa mission divine, Jésus ne voit en Lui qu'un crucifié et II fait en sorte que tout Le crucifie.
Dans les dernières années de sa vie particu-
lièrement, les événements, les personnes et les choses ranimeront plus vivement ce souvenir. Ses contacts fréquents avec les pharisiens, dont la haine toujours croissante ne se lassera qu'ils ne L'aient mis à mort ', étaient comme un rappel incessant de son état d'Hostie et de sa vocation de Victime.
La compagnie habituelle de ses Apôtres Lui était un langage plus éloquent encore. Comment aurait-Il pu perdre de vue leur future conduite au moment des grandes tribulations ? Lorsqu'il les voyait en groupe. Il se trouvait malgré Lui en face de fugitifs qui tous, à l'heure du danger, L'abandonneraient lâchement "^ S'il considérait Pierre, leur chef. Il entendait dans le silence de la nuit son triple reniement '^ Chaque fois que ses regards s'arrêtaient sur Judas, Il avait coinme une vision d'enfer dans ce malheureux devenu un traître '* et un réprouvé \
^ A la page SgS du deuxième volume de cet ouvrage, nous avons donné une nomenclature complète des attitudes haineuses et des agissements perfides des pharisiens et des diverses autorités juives à l'égard de Jésus. Nous y renvoyons le lecteur.
2 « Alors tous les disciples l'abandonnant s'enfuirent. » Matth., xxvi, 56.
3 Voir en Saint Matthieu, xxvi, 70, 72, 74 ; en Saint Marc, XIV, 68, 70, 71 ; en Saint Luc, xxii, 67, 58, 60 ; en Saint Jean, xviii, 17, 25, 27.
* Matth., xxvi, 14-16 ; Marc, xiv, 10, 11 ; Luc, xxii, 3-6. s Matth., xxvii, 3-5,
S'il nous était donné de pouvoir réunir en un seul amoncellement la multitude incalculable des pensées douloureuses qui ont crucifié l'âme de Jésus dans tout le cours de sa vie, nous ne pourrions en soutenir le spectacle. Il fallait être Jésus et il fallait que Jésus fût Victime, pour endurer tant de souffrances et pour s'y complaire avec tant d'amour.
Ah ! revivons avec Jésus les phases diverses de sa vie et entrons dans ses sentiments de Victime, pour en faire, à son exemple, la règle de nos actions et le cachet de notre perfection '.