‹ Jésus mieux connu et plus aimé dans son sacerdoce (volume 4)Chapitre 22 sur 49 · VI. — Jésus Victime en paroles et en actes · texte numérisé non relu

VI. — Jésus Victime en paroles et en actes

Jésus a moins parlé de ses souffrances qu'il n'y a pensé. Il n'a manifesté que dans certaines circonstances les sentiments intimes de son âme. Mais, comme la parole est la pensée exprimée, si Jésus avait parlé davantage II eût dit ce dont son âme était pleine, et ses paroles comme ses pensées eussent été l'expression renouvelée de

1 « Courons avec persévérance dans la carrière qui nous est ouverte, les yeux fixés sur l'auteur et le consommateur de la foi, Jésus... Pensez donc en vous-mêmes à Celui qui a souffert de si grandes contradictions de la part des pécheurs, afin que vous ne vous lassiez point, et que vous ne laissiez point vos âmes succomber à l'abattement. » Hébr., xii, 1-3.

ce pour quoi II s'était incarné, et de ses désirs de souffrance pour accomplir sa mission de Victime.

Remarquons tout d'abord que ce mystère des souffrances et de la mort de l'Homme-Dieu ne pouvait être compris d'un grand nombre. Il dépassait la portée ordinaire des intelligences, il heurtait les préjugés invétérés d'un peuple matériel et charnel, il était une contradiction solennelle de toutes les ambitions juives et une négation formelle des erreurs qui avaient cours sur la venue et la mission du Messie.

Un Dieu Sauveur qui vit pauvre et humilié, qui souffre, qui est persécuté, qui se laisse conduire au supplice et qui ineurt dans l'ignominie : c'en était trop pour des âmes terrestres auxquelles Jésus reprochera de ne rien comprendre aux choses célestes '.

C'est pourquoi notre Victime garde en elle son crucifiant secret et n'en entretient les hommes que dans les derniers temps de sa vie, lorsque ceux-ci sont plus à même d'en saisir le sens à la lumière de ses nombreux enseignements.

' « Si je vous dis des choses terrestres et vous ne croyez pas, comment croirez-vous si je vous dis des choses célestes. » Jean, m, 12.

« Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne me recevez pas. » Jean, v, 43.

Il faut toutefois en excepter les deux créatures privilégiées dans l'intimité desquelles Jésus vécut pendant trente ans à Nazareth. Quoique le saint Evangile reste silencieux sur ce point, il nous est permis de présumer justement que le sujet favori des entretiens de Jésus avec sa divine Mère et saint Joseph était celui de sa Passion et de sa constitution même d'Hostie et de Victime.

Pour les mieux faire participer à sa mission rédemptrice, Il les instruisait à l'école de la douleur, en leur révélant le fond crucifiant de son âme, les souffrances multiples qui en faisaient un véritable martyre, et l'inévitable couronnement de sa vie dans l'immolation et la mort.

Nécessairement Jésus parlait de ce qu'il voyait, de ce qui Le préoccupait, de ce vers quoi II tendait impérieusement, de ce qui faisait l'objet de toutes ses aspirations, de l'unique moyen choisi par la Sagesse divine pour prouver son amour à Dieu son Père et pour racheter le monde. Combien, dès lors, durent être fréquentes les allusions qu'en toutes circonstances II faisait à sa Passion et à sa mort ! Avec quels accents II parlait de son Père qui L'avait fait Prêtre et Victime ; de son empressement à souffrir pour accomplir toutes ses volontés ; de sa soif d'humiliations et de souffrances, afin que rien ne Lui

fût épargné de ce qui pouvait Le rendre un holocauste plus agréable et une Victime plus parfaite !

Ce que Jésus ne pouvait pas encore crier au dehors, Il le gravait dans ces deux âmes d'élite, dont II faisait comme un reflet de son amour et un réceptacle de ses douleurs. Jésus était compris ! Et, à côté du calvaire qu'il portait dans son âme, Il en avait élevé deux autres sur lesquels s'immolait la même et divine Victime.

Plus Jésus parlait de ses immolations, et plus Il souffrait ; plus II souffrait, et plus II était avide de parler de sa souffrance. Ces entretiens faisaient l'effet d'un brasier ardent qui s'alimente par les matières inflammables qu'il contient dans son sein.

Après les relations de Jésus avec son divin Père, rien n'égalera jamais ces communications intimes du Verbe incarné se révélant à Marie et à Joseph dans la sublimité divine de son état de Victime.

Lorsque Jésus fut entré dans sa vie publique, les allusions à ses souffrances, à sa Passion et à sa mort devinrent naturellement plus fréquentes. Voilées dans certains cas ', elles furent parfois

1 Par exemple : « Détruisez ce temple et en trois jours je le relèverai. » Jean, ii, 19. — Ou encore : « Les amis de l'Epoux

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nettes et distinctes '. A mesure que le dénouement final approche, Jésus précise davantage les diverses circonstances de son Sacrifice'-. Chaque révélation qu'il en fait est une souffrance nouvelle pour Lui ; car, d'une part, Il ravive ainsi sa volonté de s'immoler et, d'autre part, Il constate combien II est peu compris dans le grand mystère de son amour et de sa miséricorde.

Ses Apôtres eux-mêmes n'auront l'intelligence exacte de ses enseignements sur ce point que quand les faits se seront accomplis ■ . Et pour-

peuvent-ils s'attrister pendant que l'Epoux est avec eux ? Mais viendront des jours où \ Epoux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront. » Matth., ix, i5.

1 « Il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens, par les princes des prêtres et par les scribes, et qu'/7 soit mis à mort. » Luc, ix, 22.

« Le Fils de l'homme doit être livré entre les mains des hommes, et ils le mettront à mort. » Matth., xvii, 21, 22.

2 Nous lisons dans les Evangiles Synoptiques trois prédictions officielles et circonstanciées que Jésus fait de sa passion et de sa mort. La première, après la confession de Saint Pierre : Matth., xvi, 21 ; Marc, vni, 3i ; Luc, ix, 22. — La deuxième, après la Transfiguration : Matth., xvn, 21, 22 ; Marc, ix, 3o ; Luc, IX, 44. — La troisième, en route pour Jérusalem : Matth., XX, 18, 19 ; Marc, x, 33, 34 ; Luc, xvm, 32, 33.

3 Nous voyons, en effet, Saint Pierre, leur chef, protester avec énergie, le jour où Jésus leur annonce sa passion pour la première fois. Aussi s'attire-t-il une verte réprimande. « Et Pierre, le prenant à part, commença à le reprendre, disant : Qu'ainsi ne soit, Seigneur, cela ne vous arrivera pas. Lui, se retournant, dit à Pierre : Retire-toi de moi, Satan, tu m'es un scandale, car tu n'as pas le goût des choses qui sont de Dieu, mais des choses qui sont des hommes. » Matth., xvi, 22, 2Z.

tant, que de fois Jésus dût les entretenir des événements douloureux qui se préparaient ! Pour continuer sa mission dans le monde, il fallait qu'ils connussent d'où venait leur Maître, où II allait, ce qu'il était venu faire et pourquoi II avait pris une nature semblable à la nôtre. Et| alors Jésus se révélait à eux comme Victime ; Il leur enseignait que le monde ne pouvait être! sauvé que par la souffrance, Il leur démontrait que la Justice de son Père ne désarmerait quej lorsqu'il aurait versé tout son sang.

Les faisant entrer profondément dans l'essence! de son Sacrifice, Il leur faisait comprendre que tout son être était voué à la douleur, que rien enj Lui ne pouvait être épargné, qu'il était la souf-l france vivante et qu'il serait submergé par toutes les amertumes et toutes les angoisses à la fois.

Cette éducation intime de ses Apôtres relative à ses immolations, Jésus la complétait par les faits extérieurs chaque fois que l'occasion s'en présentait. C'est ainsi qu'en parlant du serpent d'airain. Il dit qu'il sera élevé de terre ' ; qu'après la confession publique de Pierre, Il parle ouvertement de sa mort-; qu'au sujet du prophète Jonas, Il prévient qu'il passera Lui-même

1 « Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, ainsi fautil que le Fils de l 'homme soit élevé. » Jean, ni, 1 4. ■^ MaTTH., XVI, l3-2i.

trois jours dans le sein de la terre * ; que, lorsque Madeleine répand un parfum précieux sur ses pieds, Il annonce qu'elle le fait en vue de sa prochaine sépulture - ; qu'en face de la malice de ses ennemis, Il déclare qu'en effet ils Le feront mourir, mais que Lui seul a marqué l'heure de sa mort ^.

C'est à Jérusalem que doit se dérouler le drame sanglant de sa Passion et de sa mort ^ ; à maintes

' Matth., XII, 40.

2 Matth., xxvt, 12.

3 Jean, x, 17, 18.

^ Le Docteur angélique, dans l'article qu'il consacre à la convenance du lieu où Jésus devait être crucifié, donne cette première raison du choix de Jérusalem : « Parce que Jérusalem était le lieu choisi par Dieu pour lui offrir des sacrifices : ces sacrifices figuratifs représentaient la passion du Christ qui est le sacrifice véritable, d'après ces paroles de Saint Paul (Eph., V, 2) : « Il s'est livré lui-même comme une victime et une oblation d'une agréable odeur ». D'où Bède dit (Hom. in dom. Palmarum) que l'heure de sa passion approchant, le Seigneur voulut s'approcher du lieu où il devait la souffrir, c'est-à-dire de Jérusalem où il arriva six jours avant Pâques ; comme l'agneau pascal qu'on conduisait, d'après la loi, au lieu où il devait être immolé, six jours avant Pâques, c'est-à-dire le dixième jour de la lune. » S. Thom., III p., q. 46, a. 10, ad 1.

En Saint Luc, Jésus lui-même enseigne que, en tant que prophète, il devait mourir à Jérusalem : « // ne convient pas qu'un prophète périsse hors de Jérusalem » (Luc, xiu, 33). « Non pas, dit Calmet, que tous les prophètes soient morts à Jérusalem, ni qu'il y ait sur cela aucune loi ; mais pour exagérer la cruauté de cette ville, le Sauveur dit qu'elle est si accoutumée à répandre le sang des prophètes, qu'il ne semble pas qu'un prophète puisse mourir ailleurs. »

reprises Jésus en avertit ses Apôtres. Dans deux circonstances spéciales II se laisse attendrir à cette pensée. Rien n'est touchant comme les paroles qu'il fait alors entendre : « Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, que de fois j'ai voulu rassembler tes fils, comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu ne l'as pas voulu ! ' »

La vue seule de la ville déicide L'émeut jusqu'au fond de l'âme. Comment n'être pas nous-mêmes gagnés par l'émotion, lorsque nous voyons ce Dieu fort, s'en allant si héroïquement à la mort, fondre cependant en larmes en apercevant Jérusalem, le Dimanche des rameaux, et exprimer tout haut sa douleur d'une voix entrecoupée par les sanglots ? "^ Il aurait voulu lui épargner la honte et l'horreur de Le conduire au supplice et de Lui arracher la vie que pourtant II donnait pour la sauver.

Ces larmes en un pareil jour de triomphe n'ont

' Matth., XXIII, 3/.

- « Et lorsqu'il fut proche, voyant la ville /'/ pleura sur elle, disant : Ah ! si tu connaissais, toi aussi, au moins en ce jour qui est encore à toi, ce qui te donnerait la paix ! mais maintenant c'est caché à tes yeux. Car des jours viendront sur toi où tes ennemis t'environneront de tranchées et t'enfermeront et te serreront de toutes parts, et renverseront par terre toi et tes enfants qui sont au milieu de toi, et ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n'as pas connu le temps où tu as été visitée. » Luc, xix, 41-44.

JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 25l

rien d'étonnant. Il n'est pour Jésus aucune joie qui ne soit mêlée de tristesse. Son bonheur est de souffrir ; et II nous en donne une preuve éloquente dans sa transfiguration sur le Thabor. Au milieu de cette gloire extérieure, la plus grande de sa vie, Il s'entretient avec Moïse et Elie de ce qu'il aura à souffrir à Jérusalem ' ; tant il est vrai que sa gloire propre et celle qu'il doit procurer à son Père consistent dans sa condition et son immolation de Victime.

A ses paroles, Jésus joint les actes. Il parle d'une chose qu'il fait et qui est déjà accomplie dans son âme. Il n'est pas destiné à devenir Victime, Il l'est et essentiellement.

Tous les actes qu'il pose sont des actes de Victime. Si extérieurement tous n'ont pas la même valeur, intérieurement ils procèdent sans exception du même principe vital qui leur donne leur mérite et qui émane de la Personne adorable du Verbe divin enchaînée dans les liens de l'humanité et vouée au Sacrifice.

' « Il prit Pierre, Jacques et Jean et monta sur une montagne pour prier. Et, pendant qu'il priait » (Luc, ix, 28, 29) « il fut transfiguré devant eux. Sa face resplendit comme le soleil et ses vêtements devinrent blancs comme la neige » (Matth., xvii, 2). « Et voilà que deux hommes s'entretenaient avec lui, et c'étaient Moïse et Elie. Et ils parlaient de sa sortie du monde qu'il devait accomplir à Jérusalem » (Luc, ix, 3o, 3i).

L'acte primordial de Victime que pose Jésus en s'incarnant, Il le continue sans interruption et avec la même perfection à tous les instants de sa vie, indépendamment des circonstances de temps, de lieux, de personnes et d'événements où II se trouve. Il ne parlera pas toujours de souffrance, Il ne posera pas toujours des actes qui seront directement et en eux-mêmes des actes douloureux ; néanmoins ce sera toujours une Victime qui parlera et agira, et ainsi tout dans sa vie sera marqué du sceau du sacrifice et de l'immolation.

Jésus fait acte de Victime en naissant. Lui dont la génération éternelle ne connaît point de commencement.

Il fait acte de Victime en vivant successivement toutes les heures du temps, Lui dont la vie éternelle est toujours dans le présent.

Il fait acte de Victime en se soumettant aux conditions essentielles de toute existence humaine, Lui qui ne dépend que de Lui-même et qui est la raison d'être de toutes choses.

Il fait acte de Victime lorsqu'il se condamne à une vie humble et pauvre, Lui qui est la richesse du Paradis.

Il fait acte de Victime lorsqu'il se livre à de

pénibles travaux, Lui qui demeure dans le repos d'une éternelle imniuabilité.

Il fait acte de Victime lorsqu'il s'occupe d'évangéliser les foules, Lui qui est la simplicité et l'essentielle vérité.

Il fait acte de Victime lorsqu'il s'associe des gens grossiers et ignorants pour Le seconder dans son apostolat. Lui que les anges servent en tremblant.

Il fait acte de Victime en s'exposant au contact des pécheurs. Lui qui est la Sainteté incréée.

Il fait acte de Victime en descendant par miséricorde jusque dans les bas-fonds des misères humaines. Lui qui habite dans la pureté des cieux.

Il fait acte de Victime en acceptant d'être un signe de contradiction, Lui qui est l'unique voie du salut.

Il fait acte de Victime en subissant l'incrédulité des hommes. Lui qui est la Sagesse et la Véracité.

Il fait acte de Victime en permettant que le monde méconnaisse son amour. Lui qu'une Charité infinie a poussé à se faire l'esclave de l'humanité.

Il fait acte de Victime lorsqu'il se laisse injurier et maltraiter. Lui qui est l'objet des complaisances ineffables de son divin Père.

Il fait acte de Victime lorsqu'il enchaîne sa

colère pour qu'elle ne détruise point ses ennemis. Lui dont la Toute-Puissance ne connaît point de bornes.

Il fait acte de Victime lorsqu'il accepte de mourir avec toutes les apparences d'une effroyable défaite, Lui qui est et demeure l'éternel vainqueur de Satan et de l'enfer.

Victime, de l'aurore au déclin de sa vie, Jésus n'aura connu ici-bas que des renoncements et des immolations sans nombre. Comme II est grand cet Homme-Dieu, comme II est beau ce Sauveur du monde, dans cet état où tout ce qui est divin en Lui est éclipsé par les humiliations, les souffrances et les sacrifices d'une vie de Victime ! Venir de si haut et descendre si bas ne peut être que l'effet d'un amour comme il en existe seulement au sein de la Divinité, et dont les siècles éternels ne suffiront pas à nous montrer la profondeur et à nous faire goûter les suavités.

VIL — Jésus Victime d'amour

Il est un dernier aspect sous lequel il nous faut considérer en Jésus son caractère et sa condition de Victime, celui de la charité divine qui L'a poussé à de semblables excès d'humiliation, de souffrance et d'immolation.

Sans l'amour, impossible d'avoir une idée exacte de Dieu * ; sans l'amour, l'Incarnation du Verbe ne peut même se concevoir ^ ; sans l'amour, la vie terrestre du Sauveur n'a plus de sens et son Sacrifice perd tout son éclat ^.

Remontons dans le sein de l'Eternel et contemplons-y les trois Personnes divines. Distinctes entre elles, ce qui les unit, c'est la charité ; non une charité accidentelle, mais essentielle comme leur nature et leur existence. Elles s'aiment éter-

1 Tout élémentaire que paraisse cette assertion, le passage suivant de Saint Thomas, démontrant qu'en Dieu l'amour est quelque chose de substantiel, fera ressortir davantage cette vérité. « Comme en Dieu, dit-il, l'intellect est identique à son être, il en est de même de l'exercice de la faculté à'aimer. Dieu ne s'aime donc pas selon quelque chose qui s'ajoute à son essence, mais selon son essence même. Et comme il s'aime par cela qu'il est en lui-même comme l'objet aimé dans l'être qui aime, Dieu aimé n'est pas dans Dieu aimant d'après un mode accidentel, comme sont en nous les objets de nos affections ; mais Dieu est en lui-même substantiellement comme l'objet aimé dans l'être aimant. » S. Thom., Op. 2, c. 48.

- « C'est Vamour immense de Dieu qui est cause que le Fils de Dieu s'est incarné dans le sein d'une Vierge. D'où l'Evangile dit (Jean, ni, 16) : « Dieu a tellement aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique. » S. Thom., III p., q. 32, a. 1.

3 « Il n'y a pas de charité plus grande que celle d'un ami qui donne sa vie pour son ami, comme il est dit en Saint Jean (xv, i3). On fait preuve de la grandeur de son amour selon que l'on se montre disposé à souffrir davantage pour un ami. Or le plus grand des maux humains est la mort qui détruit la vie humaine ; c'est pourquoi il ne peut y avoir une plus grande preuve d'amour que de s'exposer à la mort pour son ami. » S. Thom., Op. 2, c. 227.

nellement et nécessairement ; elles ne peuvent pas plus cesser de s'aimer, qu'elles ne peuvent cesser d'exister. Ce lien absolu et essentiel de charité qu'est le Saint-Esprit, procède de l'amour mutuel du Père et du Fils • ; de sorte que le Verbe est tout amour pour le Père, aussi nécessairement qu'il en est l'expression vivante et substantielle.

Dès lors, donner son Fils au monde, pour le Père, c'est donner, avec la réalité totale de ses perfections infinies, la charité parfaite dont il est aimé de toute éternité par son Verbe. Pour le Fils, entrer dans l'humanité, c'est y apporter les ardeurs inexprimables dont II brûle essentiellement pour son Père -, en retour de l'ineffable charité dont II est Lui-même l'objet de la

' « On appelle l'Esprit-Saiiit le nœud du Père et du Fils dans le sens quV/ en est l'amour, parce que le Père s'aimant luimême et aimant son Fils d'une dilection unique et réciproquement, l'Esprit-Saint (en tant qu'il est amour) a du Père au Fils et du Fils au Père un rapport analogue à celui qui existe entre le sujet qui aime et l'objet aimé. Or, par là même que le Père et le Fils s'aiment mutuellement, il faut que leur mutuel amour qui est l'Esprit-Saint procède de l'un et de l'autre. Considéré dans son origine, l'Esprit-Saint n'est pas un être intermédiaire, il est dans la Trinité la troisième Personne. Mais si on le regarde suivant la relation dont nous venons de parler, il est le nœud ou le lien des deux Personnes dont il procède. » S. Thom., I p., q. 37, a. 1, ad 3.

2 « Le Père vivant m'a envoyé, et moi aussi je vis par le Père. » Jean, vi, 58.

part de Celui qui L'a éternellement engendré K Jésus incarné, c'est l'amour éternel humanisé. Jésus Homme-Dieu, c'est le même centre divin d'infinie charité contenu dans les limites créées de l'humanité. Jésus Victime, c'est l'essentiel et ineffable amour du Verbe pour son Père mis au service de toutes les souffrances et vivifiant tous les actes de la vie de l'Agneau divin voué à l'immolation et au sacrifice.

En Jésus, tout est amour comme tout est souffrance : l'amour est la mesure du sacrifice, et le sacrifice est consommé là où l'amour est satisfait '-.

Sur la terre comme au ciel Jésus a constamment son Père devant les yeux. Il vit pour lui d'une double vie, divine et humaine. Maintenant qu'il s'est fait homme, ces deux amours en Lui sont indissolubles, et éternellement le Fils, en tant que Verbe incarné, aimera le Père ^, de même que le Père aimera dans le Fils la Victime toujours immolée *.

^ « Père, vous m'avez aimé avant !a constitution du monde. » Jean, xvii, 24.

2 « Nous avons connu V amour de Dieu en ce qu'il a donné sa vie pour nous.» I Jean, ni, 16.

3 « Je demeure dans son amour. » Jean, xv, 10.

^ « Le Père m'aime parce que/c donne ma vie. » Jean, x, 17.

Jésus se complaît souverainement dans cette contemplation amoureuse de son divin Père, dont II connaît parfaitement la majesté et la grandeur, les perfections adorables et les ineflfabilités infinies. Ne pouvant comme Dieu s'abaisser devant lui, Il saisit avec empressement tout ce qu'il a pris dans l'humanité et II le jette à ses pieds. Il descend dans les dernières profondeurs du créé pour mieux rendre hommage à la Divinité ; et, concentrant en Lui la création tout entière, Il proclame l'absolu domaine de Dieu sur toutes choses.

Considérant en Lui-même le caractère indélébile dont son Père L'a marqué, Il s'offre à lui comme Victime, et II se sert de tout ce que sa nature humaine Lui fournit d'humiliation et d'abaissement pour l'abiiner devant la Majesté divine et en faire comme le trophée de son amour. Il se tient dans l'attitude humiliée de la créature en face du Créateur, et II voudrait s'anéantir devant Celui qui est et qui existe dans les siècles des siècles.

A son amour de complaisance succède bien vite en Jésus l'amour de bienveillance. II n'a quitté le sein de son Père que pour le glorifier ici-bas. Sa vie tout entière est employée à le faire connaître, honorer, adorer et aimer. C'est

là son unique objectif ; Il n'a pas une pensée, Il ne prononce pas une parole, ne pose pas un acte, qu'il n'ait en vue l'honneur et la gloire de son Père. Tout en Lui est essentiellement consacré à cette unique fin de son existence terrestre.

Ce qui L'humilie Le réjouit, parce qu'il rend ainsi à son divin Père un hommage que lui doit l'humanité. Ce qui Le fait souffrir L'attire, parce qu'il trouve dans la souffrance le moyen providentiel de lui exprimer son amour. Ce qui Le maintient dans sa condition de Victime a pour Lui des charmes indéfinissables, parce qu'il y trouve l'occasion d'accomplir sa mission telle qu'il l'a reçue de son Père et de se présenter sans cesse à lui dans l'état où il daigne se complaire et prendre sa gloire.

Dieu le Père aurait pu trouver en son Verbe incarné une autre source d'honneur et de gloire que ses abaissements, mais il ne l'a pas voulu ; et ce qui, à ses yeux, donne par-dessus tout de la valeur au zèle de son Fils pour le glorifier et le faire glorifier des hommes, ce sont précisément les sentiments d'humilité et d'abnégation qui maintiennent constamment ce Fils bien-aimé dans une dépendance souveraine ^ et Lui font

■• « Je suis descendu du ciel non pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé. » Jean, vi, 38,

rechercher la souffrance et rinimolation comme l'expression la plus efficace de son amour.

Aimer son Père, c'est pour Jésus un nécessaire et essentiel besoin ; s'immoler pour lui, c'est l'aimer et le glorifier autant qu'il peut l'être dans] l'humanité.

L'amour de Jésus envers son Père serait incomplet, s'il se bornait à un amour de complaisance et de bienveillance. Aussi impérieux quej les deux autres, l'amour de condoléance embrasse et pénètre toute la vie du Sauveur des hommes.

Le Verbe divin ne s'est incarné que pour rendre à Dieu ce que le péché lui avait enlevé. A l'offense infinie du côté de Dieu, doit correspondre une réparation infinie du côté de l'homme. Ce qui avait produit l'offense, c'était l'éîoignement de Dieu ; ce qui produira une juste réparation, ce sera le rapprochement complet de l'homme avec Dieu. Le péché ayant détruit la charité dans le cœur de l'homme, Dieu n'y voyait plus sa ressemblance ; la Rédemption l'y rétablira à jamais, et de nouveau Dieu pourra y contempler dans sa perfection l'œuvre de ses mains.

Pour accomplir une telle œuvre, il faut un amour aux proportions infinies qui atteignent à la fois l'homme pour le purifier et Dieu pour

l'apaiser. Mais cet amour, pour être efficace, devra être un amour crucifié, un amour qui fasse porter au Rédempteur le châtiment d'une expiation totale et lui permette d'offrir le prix d'une satisfaction parfaite.

Jésus s'étant constitué Victime devant son Père et possédant dans son amour des puissances infinies d humiliation et de souffrance, voudra aller jusqu'aux dernières possibilités du sacrifice. De même que le péché est une négation absolue des droits de Dieu et qu'il le détruit autant qu'il est en son pouvoir de le faire, ainsi Jésus, pour reconnaître Dieu et affirmer ses droits, poussera ses abaissements presque jusqu'à l'anéantissement '. Rien ne rend mieux l'idée de Victime en Jésus que cette immolation absolue de tout Lui-même, qui va chercher le péché dans les abîmes pour le réparer et qui ensuite se présente à Dieu pour lui offrir la rançon exigée par sa Justice outragée.

L'amour que Jésus porte à son Père ne laissera rien d'imparfait dans son action rédemptrice. Satisfaction totale et absolue lui sera donnée au nom de l'humanité déchue. Une seule goutte de sang ne restera dans les veines de la Victime,

1 « Il s'est anéanti lui-même en prenant la forme d'esclave... Il s'est humilié lui-même, se faisant obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix. » Phil., u, 7, 8.

tant que le ciel et la terre ne seront pas récoH' ciliés et que l'honneur de Dieu dans l'humanité ne sera pas réparé.

Après ces quelques considérations, comme l'amour de reconnaissance en Jésus nous apparaît naturel et inséparable de sa mission de Victime.

Si son divin Père ne L'avait pas envoyé, Il ne serait pas venu ; s'il ne Lui avait confié la mission précise de satisfaire à sa Justice et de sauver l'humanité, Il ne se la serait pas attribuée ; s'il ne Lui avait imposé une expiation sanglante, Il n'aurait pas bu jusqu'à la lie le calice des amertumes et des ignominies ; s'il ne L'avait condamné à la mort, Il aurait ignoré l'immense bonheur de donner sa vie pour ceux qu'il aimait; s'il ne Lui avait donné un corps pour l'oftVir, il Lui aurait manqué la matière de son Sacrifice ; s'il ne L'avait destiné à l'immolation totale. Il ne lui devrait pas l'honneur d'être sa Victime '.

Oh ! comme la reconnaissance monte facile et ardente du cœur de l'Homme-Dieu ! Comme l'amour se traduit éloquemment par des louanges et

' C'est ce qui fait dire au Docteur angélique : « Le Christ comme homme a payé immédiatement le prix de notre rédemption, mais d'après l'ordre de son Père, qui en a été comme l'auteur primordial. » S. Thom., III p., q. 48, a. 5, ad 2.

des actions de grâces dans cette âme de feu qui se nourrit de souffrance et n'aspire qu'au sacrifice.

C'est à son Père que Jésus Victime doit de pouvoir s'hiumilier devant lui, et II l'en bénit. C'est pour son Père qu'il vit, et II lui en rend grâces. C'est pour accomplir ses desseins qu'il souffre, et ses souffrances Lui sont un perpétuel sujet de louange. C'est pour le glorifier qu'il va mourir, et II lui en exprime à l'avance sa tendre reconnaissance. C'est pour lui rendre l'humanité purifiée et réhabilitée qu'il est Victime, et II trouve dans chaque sacrifice qu'il fait, chaque souffrance qu'il endure, l'occasion de satisfaire son amour et de remercier son Père d'aimer les hommes jusqu'à leur avoir sacrifié son Fils.

Jésus se nourrit ainsi autant d'action de grâces que d'amour et de sacrifice. En remerciant son Père, Il se livre à lui, et cette offrande égale son amour. En s'iinmolant à la gloire de son Père, Il lui rend tout ce qu'il en a reçu, et cette restitution dans le sacrifice est l'expression souveraine de son amour et de sa reconnaissance.

Aimer son Père d'un amour infini, parce qu'il est infiniment aimable ; glorifier son Père par une gloire égale à ses divines perfections, parce qu'il y a un droit absolu ; réparer l'outrage fait à son Père par le péché, parce qu'il l'exige inexo-

rablement de rhunianité coupable ; rendre à son Père d'éternelles actions de grâces pour L'avoir fait Victime, parce qu'à ce prix seulement il accordera le pardon aux hommes et leur rouvrira les portes du ciel : telles sont les formes sublimes de l'amour qui brûle le cœur de Jésus pour son divin Père ; telles sont les tendres manifestations de la charité infinie du Verbe incarné venu en ce monde pour adorer, glorifier, supplier son Père et lui arracher le pardon des pauvres pécheurs.

N'oublions pas que c'est pour nous qu'il aime, en notre nom qu'il adore, à notre place qu'il remercie, en notre faveur qu II intercède; pour nos péchés qu'il souffre, pour nous sauver qu'il s'immole, pour nous rendre la vie qu'il meurt *.

Amour éternel qui fait d'un Dieu une Victime ! Victime d'amour qui fait d'un Homme-Dieu le Sauveur du monde !

Jésus ne pouvait aller plus loin. Il a aimé son Père sur la terre autant qu'il l'aime de toute éternité. Il a aimé l'humanité plus qu'elle ne peut contenir de miséricorde et de charité.

Il ne manque plus à Jésus Victime que son dernier Sacrifice. Il va mourir !

' « Soyez donc les imitateurs de Dieu, comme des enfants bien-aimés, et marcliez dans l'amour, comme le Christ qui nous a aimés et qui s'est livré lui-même pour nous à Dieu. » Ephés., V, 1, 2.

A Jésus, Victime de rhumaniié

Que Vous êtes grand, ô Jésus, dans les splendeurs de la Divinité !

Que Vous êtes beau dans les humiliations de l'humanité !

Que Vous êtes adorable

sous les dehors de tant d'infirmité !

Que Vous êtes aimable

dans les manifestations de votre charité !

Que Vous êtes mystérieux

dans vos choix de sou^rance et d'immolation !

Que Vous êtes sublime

dans votre attitude et votre état de Victime !

Que Vous êtes ine^able

dans ce sacrifice perpétuel de tout Vous-même

qui Vous consacre à jamais

hostie de louange et de réparation,

holocauste de salut et de purification,

Victime d'amour et d'éternelle bénédiction !

A Vous, mon esprit pour Vous contempler,

mon cœur pour Vous aimer,

ma volonté pour Vous l'enchaîner,

ma vie pour Vous l'ofrir,

mon âme pour Vous l'immoler,

mon être tout entier pour Vous posséder,

dans le temps et dans l'éternité !

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