CHAPITRE CINQUIEME
De son iitiinolatioi> sur le Calvaire
0 Le Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi, s'étant fait malédiction pour nous, car il est écrit : Maudit quiconque est pendu au bois. »
Gai.. III, 13.
Nous avons eu le bonheur jusqu'ici de contempler notre divine Victime dans les diverses manifestations qu'elle nous a faites de son amour, et dans les nombreux enseignements qu'elle nous a laissés sur les motifs de sa venue ici-bas et sur la forme douloureuse qu'elle a daigné donner à l'accomplissement de sa divine mission.
Il n'en faudrait pas davantage pour comprendre jusqu'à quels excès Jésus a poussé son amour et jusqu'à quel point II est essentiellement Victime en tout son être. Nous L'avons vu, en son Incarnation, descendre dans des abîmes d'abaissement ; nous L'avons considéré pendant sa vie dans un état permanent d'humiliation et de souffrance ; nous L'avons aperçu comme enveloppé
dans un linceul de douleur qui Le maintenait sans cesse immolé et en faisait la grande Victime pour les péchés du inonde.
Et pourtant ces trente-trois ans d'immolation n'étaient qu'une préparation à de plus grandes souffrances, qu'un acheminement vers le suprême Sacrifice qui devait mettre fin à la vie de l'Homme-Dieu. Tout ce passé aurait pu se réduire à quelques années, quelques mois, quelques jours mêine, et rien n'aurait modifié pour cela le dénouement final. Ce n'était pas pour vivre longtemps que Jésus était venu, mais pour mourir. Son Sacrifice aurait eu lieu aussitôt après sa naissance, que Jésus aurait été aussi essentiellement Victime. S'il ne meurt pas en naissant, c'est que cette inort précoce et ignorée n'entre point dans le plan de l'économie divine. Il fallait qu'il vive, mais en Victime ; Il fallait qu'il meure, mais à la face du monde ; Il fallait qu'il s'immole, mais après s'être révélé comme le Sauveur de l'humanité.
Les temps sont accomplis, et nous allons maintenant accompagner notre auguste Victime dans la dernière étape de sa vie. Nous sommes arrivés à la réalisation complète des divins oracles, nous entrons en plein dans les ombres de la voie douloureuse et dans les ténèbres du crucifiement.
Nous allons assister à des scènes d'incomparable douleur ; nous allons être témoins d'excès de malice et de haine, comme jamais l'humanité n'en a connus ; nous allons entendre des cris de mort et des vociférations infernales ; nous allons considérer de près le plus horrible des supplices, et nous allons voir expirer dans des angoisses extrêmes Celui qui s'offre en sacrifice pour nous sauver de la mort éternelle.
Il nous a été instructif et réconfortant de voir vivre Jésus ; il nous le sera davantage de Le voir mourir. Comprenons que toute la Rédemption est là. Sa mort est l'accomplissement ultime des décrets éternels : moment solennel dans l'histoire du monde. Le ciel et la terre sont attentifs. Ce qui va se passer ne se renouvellera jamais. Il n'y a qu'un^ Victime divine ; il n'y a qu'un sacrifice sanglant qui la fixe éternellement dans sa perfection de Victime.
Laissons notre cœur s'attacher aux pas de Celui qui s'en va mourir. Faisons un acte d'ardent amour envers Jésus Victime et montons le Calvaire avec Lui.
L — L'heure du ^rand Sacrifice
Il est pour Jésus une heure solennelle entre toutes, une heure qu'il a déjà entendue sonner
dès les profondeurs de l'éternité, une heure dont les premiers sons ont souvent résonné à son oreille sur la terre, mais dont le dernier coup ne doit se faire entendre que sur le Calvaire ; une heure de prédilection qu'il n'a cessé d'appeler et de désirer \ une heure d'amour où II atteindra les extrêmes limites possibles de la charité "^ ; une heure d'indicible douleur où la vie devra le céder à la mort ; une heure de Justice divine se transformant en Miséricorde infinie ; une heure d éternité dans laquelle sera fixé à jamais le sort de l'humanité ^.
Et cette heure unique qui marquera éternellement le triomphe de la miséricorde et de l'amour dans le Sacrifice de l'éternelle Victime : elle a sonné. Aussitôt les cataractes du ciel, qui maintenaient encore les flots menaçants de la Justice irritée, se sont ouvertes et ont laissé libre cours aux vagues furieuses qui ont déferlé sans merci dans l'âme de Jésus \ En même temps, de tous
1 « C'est pour cette heure que je suis venu. » Jean, xii, 27.
'- « Jésus sachant que son heure était venue de passer de ce monde au Père, comme il avait aimé les siens qui étaient en ce monde, /'/ les aima jusqu'à la fin. » Jean, xiii, 1.
3 « Par une seule oblation, il a amené à la perfection pour toujours ceux qui sont sanctifiés. » Hébr., x, 14. — « Il est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire, avec son propre sang, ayant obtenu une rédemption éternelle. » Hébr., ix, 12.
^ « Mon âme est tombée dans la fosse ; les eaux ont débordé sur ma tête. » Lament., ni, 53, 54.
les points du monde la douleur s'est dressée impitoyable et est venue fondre sur sa proie pour la dévorer. Une main invisible a rouîé des océans d'amertume dans ce cœur de condamné qui ne cessera d'être torturé que lorsqu'il aura cessé de battre K
Tous les désirs de souffrance et d'immolation accumulés pendant la vie du Sauveur, toutes les aspirations enflammées que faisait surgir dans son âme la vue lointaine de son futur Sacrifice, forment maintenant une montagne énorme qui s'appesantit sur Lui et menace de L'ensevelir.
Toute la sagesse des décrets éternels qui L'a voué au Sacrifice, toutes les volontés de son divin Père qui en ont fait une Victime, tous les besoins les plus intimes de son âme qui appellent l'immolation, poussent impérieusement Jésus vers les abîmes qui s'entr'ouvrent devant Lui 2. Il n'y a plus place en Lui que pour la douleur ; Il la respire et II en vit. Il ne peut plus faire qu une chose, souffrir : souffrir sans relâche, souffrir en tout son être, souffrir atroce-
1 « Seigneur, vovez que je suîs dans l'aftliction ; mes entrailles sont émues, mon cœur est renversé en moi-même, car /e suis remph' d'amertume. » Lame.nt., i, 20.
2 « Le Seigneur a fait ce qu'il avait résolu ; il a accompli la parole qu'il avait arrêtée depuis les jours anciens ; il a détruit et il n'a pas épargné. » Lament., ii, 17.
ment, souffrir jusqu'à épuisement complet, souffrir jusqu'à en mourir.
C'est pour cette heure qu'il est venu, et II la veut. C'est pour cette immolation finale qu'il a vécu, et sa vie maintenant, c'est de mourir. C'est en vue de ce Sacrifice suprême qu'il a été sacré Victime, et II entre dans la mort avec la même ardeur qu'il était entré dans l'humanité.
Jusqu'ici le ciel était comme dans l'attente et l'humanité soupirait après sa délivrance. L'heure qui sonne verra le dernier soupir de la Victime expirante et se répercutera dans les siècles des siècles. Jésus accourt vers la Croix qui Lui tend les bras, et II s'élance au-devant de la mort d'où Il fera jaillir la vie.
n. — La Victime de l'ctcrncllc Justice
La mort qui va couronner la vie de l'Homme- Dieu n'est pas une mort naturelle, en ce sens qu'elle est l'inévitable destin de toute vie humaine. C'est une mort violente qui se prépare, avec tous les apprêts du supplice et tous les raffinements de la cruauté ; une mort de condamné qui n'a droit à aucune pitié et qui a mérité de subir toutes les atrocités du plus terrible des châtiments.
Jamais malfaiteur n'aura attiré sur lui tant de malédictions et n'aura été l'objet d'un semblable acharnement de haine et de vengeance. Comme si la honte du supplice et la perte de la vie n'étaient pas suffisantes pour punir le coupable de ses crimes, il faudra que tout un peuple s'ameute contre Lui, L'accable d'injures et Le maudisse jusque dans sa dernière agonie K
Comment expliquer tant de haine et de cruauté réunies ? Pourquoi une mort aussi affreuse à l'égard d'un criminel qu'après tout on n'accuse que d'être un perturbateur de la paix publique ^ et un exalté qui se fait l'égal de Dieu ^ ? Est-il possible que l'on ait oublié si vite tous ses bien-
* « Et le peuple était là regardant, et avec lui les chefs le raillaient, disant : Il a sauvé les autres ; qu'il se sauve lui-même, s'il est le Christ, l'élu de Dieu. Et les soldats aussi se jouaient de lui et s'approchant lui présentaient du vinaigre, disant : Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi. » Luc, xxiii, 35-37.
« Et ceux qui passaient le blasphémaient. » Matth., xxvii, 39.
2 « Et se levant tous en foule, ils le menèrent à Pilate. Et ils commencèrent à l'accuser, disant : Nous avons trouvé celui-ci pervertissant notre nation... Or, Pilate leur dit : Vous m'avez présenté cet homme comme soulevant le peuple, et voilà que l'interrogeant devant vous je n'ai trouvé en cet homme aucune cause de condamnation dans tout ce dont vous l'accusez. » Luc, XXIII, 1, 2, 14.
3 « Pilate leur dit : Prenez-le vous-mêmes et crucifiez-le, car je ne trouve en lui aucune cause. Les Juifs lui répondirent : Nous avons une loi, et selon la loi il doit mourir, parce qu'il s'est fait Fils de Dieu. » Jean, xix, 6, 7.
faits et la multiplicité des miracles qu'il a opérés pour soulager les misères et guérir les infirmités ? Un tel bienfaiteur, lors même qu'on lui attribuerait apparemment des fautes et des erreurs, ne mérite-t-il pas un peu d'égard, et ne doit-on pas, tout au moins, lui épargner des châtiments réservés aux vulgaires criminels ?
Ah ! la raison en est que ce ne sont pas tant les hommes qui envoient Jésus à la mort, que le ciel qui dans son courroux a préparé la scène tragique à laquelle nous allons assister. Audessus des contingences terrestres, il y a les lois éternelles qui sont immuables. Plus haut que l'injustice des hommes, il y a la Justice de Dieu, et il n'est pas loisible à la Victime de s'y soustraire. Il pèse sur elle une malédiction eflVoyable que la mort seule peut enlever. Il faut qu'elle meure, ou éternellement le ciel restera courroucé ; et le châtiment, au lieu de frapper la Victime, devra nécessairement tomber sur l'humanité tout entière.
Qui peut envisager sans trembler ce spectacle terrifiant d'une Justice éternelle, sainte comme Dieu lui-même, inexorable comme la stabilité immuable de la Divinité, planant sur le monde et s'abattant tout-à-coup sur la Victime de son choix, pour s'exercer impitoyablement et lui
faire porter le fardeau écrasant de ses divines et nécessaires exigences * !
Jusque-là la Justice divine avait suspendu l'exercice de ses droits absolus, mais à la condition de les exercer librement un jour. Et afin d'y réussir, elle s'était façonné une Victime qu'elle avait tirée de son sein et en qui elle pourrait déverser, à l'heure des réparations suprêmes, sa puissance infinie d'immolation expiatrice.
Cette heure est venue et aussitôt Jésus devient la proie de la vengeance divine. La Justice pénètre à flots dans le plus intime de son être, et absorbe en quelque sorte sa Victime pour s'en nourrir et se l'assimiler '^. Aucun obstacle ne venant paralyser son action dévastatrice, elle la détruit autant qu'il est nécessaire pour tirer de son immolation la satisfaction infinie qu'elle exige ^. Elle réduit quasi à néant cette Victime qui est à sa merci ^ et dont la perfection consiste
* « Le Seigneur a épuisé sa fureur, il a répandu sa colère et son indignation... Il a tendu son arc, et il a fait de moi comme un but pour ses flèches... Il a brisé dans le transport de sa fureur toute la force d'Israël. » Lament., iv, il ; m, 12 ; ii, 3.
2 « D'en haut le Seigneur a envoyé un feu dans mes os, et il m'a châtié. Le Seigneur m'a livré à une main dont je ne pourrai pas sortir. » Lament., i, i3, 14.
3 « Le Seigneur est devenu comme un ennemi. Il a détruit son tabernacle, il a rejeté son autel, il a maudit son sanctuaire. » Lament., ii, 5-7.
'' « Le Seigneur m'a vendangé, comme il l'avait dit, au jour
précisément à être annihilée pour satisfaire à la Justice.
Jésus n'est plus simplement une Victime qui souffre, c'est une Victime devenue la souffrance. A son tour. Il s'empare de la Justice et II dirige ses coups. Il veut que rien ne Lui soit épargné, puisqu'il n'y a rien en Lui qui n'appartienne à la Victime et, dès lors, à la Justice divine. Il sait que seul II peut supporter les exigences infinies de la Justice outragée, et II ouvre toute grande son âme aux douleurs non moins infinies que réclame la Justice pour s'apaiser. Il aime trop son Père pour ne pas répondre à son appel ; et puisque l'heure a sonné de subir dans toute leur horreur les effets de sa malédiction. Il veut le châtiment qui Le condamne à la mort, Il s'y soumet avec amour, Il s'anéantit sous son étreinte '.
de sa fureur... Il n'a pas retiré sa main que tout ne fût ruiné. » Lament., I, 12 ; II, 8.
1 C'est l'amour de son Père qui le meut. « Afin que le monde sache que j'aime le Père, et que je fais selon que le Père m'a commandé, levez- vous, sortons d'ici » (Jean, xiv, 3i). — Où vat-il? A la mort. « Il s'est fait obéissant /wj^w'à la mort » (Phil., II, 8). Mais son obéissance d'amour est voulue par lui tout autant que par son Père : « // s'est livré lui-même pour nous en s'offrant à Dieu comme une oblation et une victime d'agréable odeur » (Ephés., v, 2). — Ce qui fait dire à Saint Thomas : « Le Christ a souffert par charité et par obéissance. Car il a accompli les préceptes de charité par obéissance, et il a été obéissant par amour pour son Père qui le lui commandait. » (S. Thom., III p., q. 47, a. 2, ad 3).
Du fond de son être monte un cri sublime d'adhésion amoureuse aux décrets éternels qui L'ont constitué Victime de la Justice divine. Cet élan spontané va Lui coûter la vie ; Il ne pourra résister à une douleur aussi intense ; l'amour et la souffrance vont Le consumer. Mais mourir ainsi sous les coups de la Justice de son Père et dans les ardeurs de la charité infinie qu'il lui porte, c'est couronner sa vie par la plus divine des morts, c'est mourir en Victime.
in. — Le criminel chargé des péchés du monde
Au moment terrible où le bras de la Justice divine s'abat sur l'auguste Victime avec une violence inouïe, Jésus jette sur son Père un regard filial d'héroïque acquiescement et le porte aussitôt du côté de l'humanité misérable, pour laquelle Il n'a pas craint de s'incarner. C'est pour elle que son divin Père Le frappe ', et II l'aime divinement parce qu'elle est la cause de son supplice et qu'il est fait pour souffrir. Mais en même temps un flot nouveau d'horreurs et de
1 « C'est pour nos iniquités qu'il a été couvert de plaies, c'est pour nos crimes qu'il a été brisé. » Is., lui, 5.
tortures inonde son âme : Il voit le torrent des iniquités humaines prêt à Le submerger.
Le péché se présente à Lui aussi menaçant que la Justice de Dieu ; et tant qu'il ne l'aura pas terrassé, Il en sera accablé et devra en porter les effroyables châtiments. Venu pour le combattre ', Il a subi plus que son voisinage ; sans en être personnellement souillé, Il se l'est cependant étroitement uni et II en a fait le compagnon inséparable de sa vie 2, au point que lorsque le ciel voudra en tirer vengeance, c'est sur Lui l'innocent qu'il portera ses coups ^
Cette union contractée avec le péché est déjà pour Jésus une énorme souffrance. Aucune humiliation plus grande ne pourra Lui être infligée, aucune abjection humaine ne saura atteindre celle-là. Les hommes auront beau Le maudire, Il porte en Lui-même une autre malédiction qui défie leur malice. Ils pourront L'accabler de leurs outrages et de leurs calomnies, mais jamais leurs injures ne L'abaisseront aussi bas que les abîmes où le péché L'a plongé.
Jésus sait qu'il porte en Lui un fruit d'en-
1 « Vous savez que Jésus a paru pour enlever nos péchés. » I Jean, ni, 5.
'- « Celui qui ne connaissait point le péché, // l'a fait péché pour nous. » II Cor., v, 21.
'• « Je l 'ai frappé pour les crimes de mon peuple. » Is., lui, 8.
IMMOLATION UE JÉSUS SUR LE CALVAIRE 28t
fer ' : c'est la malice même de Satan dont II s'est fait le réceptacle. Il comprend qu'il soit devenu pour son Père un sujet d'horreur et que celui-ci ne veuille voir en Lui que le criminel condamné à expier le péché dans l'infamie et la douleur. Cette attitude courroucée de son Père, que justifie l'état déplorable où le péché L'a réduit, est pour Jésus un véritable martyre.
A l'unisson de Celui qui Le réprouve et Le condamne, Jésus est à Lui-même un sujet de suprême indignation. Il voit le péché habiter en Lui comme s'il en était l'auteur, et ce contact forcé est son suprême tourment. Il en a tellement assumé la honte, qu'il s'en est fait l'unique responsable et que la mort seule pourra L'en séparer. A son tour, Il maudit le péché, et cette malédiction retombe sur Lui. Pour le détruire et en purifier les pécheurs. Il ne reculera devant aucun supplice ; et tant que le ciel n'aura pas reçu une juste réparation, Il se tiendra comme une Victime devant son bourreau et s'en laissera immoler 2.
N'ignorant rien des effets terribles d'une sem-
1 « Celui qui commet le péché est enfant du diable, car le diable pèche depuis le commencement. Voilà pourquoi le Fils de Dieu a paru : c'est pour détruire les œuvres du diable. » I Jean, m, 8.
- « Nous l'avons considéré comme un homme frappé de Dieu. » Is., LUI, 4.
blable expiation, Jésus a embrassé à l'avance l'immense accumulation de souffrances et d'humiliations que doit Lui coûter sa victoire. A cette heure décisive, tous les péchés du monde s'amoncellent autour de Lui, comme pour Lui livrer un dernier assaut. 11 en constate toute l'horreur. Il en mesure l'énorme gravité. Il en compte l'effroyable multiplicité. Pénétrant à la fois dans tous les coins de l'univers, depuis le commencement du monde jusqu'à la fin. Il considère l'océan de péchés dans lequel s'est plongée l'humanité. Il voit toutes les générations coupables se poussant les unes les autres vers l'abîme, comme les flots tourmentés d'une mer en furie. Et II ouvre son sein pour laisser passer sur Lui ces torrents d'iniquités, afin de les purifier au passage.
Considérant que le péché a pénétré jusque dans la moelle de l'humanité, ses regards attendris se posent sur cette misère universelle qui tient les âmes en esclavage. Se frayant un chemin à travers les turpitudes humaines du passé et de l'avenir. Il se dirige vers le Calvaire entre deux montagnes de crimes et de prévarications, dont la cime touche les nues, et d'où s'échappent à la fois des cris de détresse et des menaces de vengeance. Pour secourir les misérables. Il porte leur peine ; pour sauver les désespérés, Il subit
leur châtiment ; pour purifier tous les pécheurs et leur épargner les coups de la vengeance divine, Il se fait le maudit de l'humanité et II se livre aux terribles expiations qu'elle a méritées '.
Chaque péché devant être expié, tous sont présents à la pensée de Jésus et accablent son âme d'un poids infini. Tous les péchés de l'esprit et du cœur, tous les péchés de la chair et de l'orgueil, tous les péchés de faiblesse et de malice, tous les péchés cachés et publics, tous les péchés accumulés dans la vie de tous les hommes, de l'enfance à la vieillesse, tous les péchés de pensées, de désirs, de paroles et d'actions L'assaillent à la fois. Loin de les fuir, Jésus les appelle, Il s'en couvre, Il s'en enveloppe, Il s'en laisse écraser. Il leur donne asile dans son âme et, pour mieux les contenir tous, Il les arrache pour ainsi dire aux pécheurs et II les fait siens.
Le pécheur, c'est Lui ! Le coupable devant la Justice, c'est Lui ! La Victime qu'il faut frapper, c'est Lui ! Le supplicié qui doit mourir, c'est Lui - !
* « Il a véritablement porté nos infirmités, et /'/ s'est chargé lui-même de nos douleurs. » Is., lui, 4.
- « Le Seigneur a placé sur lui Xiniquité de nous tous. Il a voulu le briser par la souflFrance. // a livré son âme à la mort. » Is., LUI, 6, 10, 12.
C'est Lui, l'Eternel, devenu un néant de péché ! C'est Lui, le Saint des saints, baigné dans la fange de tous les crimes ! C'est Lui, le Fils bien-ainié du Père, maudit à la place des pécheurs !
C'est Lui qui, après avoir pris part au conseil des trois Personnes divines ouvrant l'enfer pour y précipiter les prévaricateurs, s'oppose maintenant à leur dessein pour en fermer l'entrée. C'est Lui, le Dieu juste qui, après avoir infligé aux coupables une réprobation éternelle, se prépare à cette heure à déchirer le décret de condamnation.
C'est Lui, le Dieu fait miséricorde qui, abdiquant toute dignité, porte comme un criminel toutes les infamies du monde. C'est Lui, le Dieu Victime qui s'en va volontairement à la mort et qui réclame, comme prix de son Sacrifice, le pardon de tous ceux qui ont péché.
Dieu le Père avait rejeté loin de sa face l'humanité pécheresse ; Dieu le Fils en prend la nature, se couvre de ses souillures, se réserve les malédictions et les vengeances divines, et mérite par ses expiations infinies de rendre à l'embrassement du Père céleste l'humanité qu'il avait à jamais répudiée.
Œuvre sublime d'une Victime sans tache que crucifie le péché et qui meurt pour le réparer !