‹ Jésus mieux connu et plus aimé dans son sacerdoce (volume 4)Chapitre 24 sur 49 · IV. — Les horreurs du supplice · texte numérisé non relu

IV. — Les horreurs du supplice

Accablé par les vengeances divines et courbé sous le poids des péchés du monde, Jésus est livré à la puissance des ténèbres. Son divin Père L'éloigné de devant sa face et L'abandonne aux tourments que méritent les iniquités dont II s'est chargé. L'humanité Le renie et Le rejette de son sein. Comme si c'était encore trop pour Lui d'être pécheur, il faut qu'il disparaisse et cesse de vivre.

Abandonné de Dieu et des hommes, il ne reste plus à l'auguste Victime que la souffrance, dont elle se nourrit, et le Sacrifice suprême qui doit couronner à jamais ses immolations. Elle tombe comme dans un gouff're béant où elle entend rugir toutes les fureurs de l'enfer. Satan, qui n'attendait que ce moment pour s'emparer de Celui que lui livre la Justice divine, enlace sa victime dans les liens du péché avec lesquels il tient l'humanité captive, et il se promet un triomphe éclatant.

Jésus se laisse conduire au supplice par Satan : Satan qui a fait la mort ', Satan qui est la cause de la souff^rance, Satan qui personnifie le

^ « Le Christ a triomphé de la mort et de l 'auteur de la mort. » S. Thom., III p., q. 47, a. 2.

péché pour Texpiation duquel II meurt, Satan qui à cette heure dispose de la méchanceté des hommes et de toutes les forces de l'enfer. Jamais lutte semblable n'existera entre le bien et le niai ; jamais pareil espoir de revanche ne sera donné à Satan contre Celui qui jusqu'ici l'a toujours vaincu ; jamais occasion plus favorable de contrecarrer les desseins de Dieu et de perdre les âmes ne se présentera que la défaite qu'il prépare à son mortel ennemi ; jamais haine plus infernale ne s'acharnera sur une victime pour la dévorer \

Déjà Jésus sent la pression qu'il permet à Satan d'exercer sur Lui. Puisque son Père Le rejette, que l'humanité Le maudit, et qu'en fait Il mérite tous les châtiments, Lui qui s'est fait péché pour nous. Il se soumet à cette humiliation extrême et II se prête aux horribles traite-

1 La lutte sera terrible, et la victoire de Jésus n'en sera que plus éclatante. C'est pour combattre Satan et ses œuvres de mort qu'il est venu. « Le diable, lisons-nous dans la première épître de Saint Jean (ni, 8), pèche depuis le commencement. Voici pourquoi le Fils de Dieu a paru : c'est pour détruire les œuvres du diable. » D'abord, ayant tout pouvoir de juger, il porte contre lui une sentence irrévocable : « Le prince de ce monde est déjà jugé » (Jean, xvi, li) ; et il sera honteusement chassé : « C'est maintenant le jugement du monde : maintenant le prince de ce monde sera jeté dehors » (Jean, xii, 3i). Et c'est dans l'issue fatale de la lutte, la mort, que le vainqueur remportera la victoire définitive : « Par la mort // a détruit celui qui avait l'empire de la mort, c'est-à-dire le diable » (Hébr., ii, 14).

ments dont II va devenir la Victime volontaire.

Jésus est en toute vérité sous la domination de Satan qui va diriger toutes les scènes de la Passion, inspirer le traître, ourdir le complot, souffler la haine dans le cœur des accusateurs, affaiblir le courage du juge, aviver la cruauté des bourreaux, pousser à l'extrême le débordement des outrages et des opprobres, accumuler tous les genres de souffrance et d'humiliation, et accompagner jusque dans la mort Celui qu'il hait et maudit, comme on hait et maudit en enfer.

Quelle honte pour Jésus que cette action de Satan sur Lui ! Il la veut sans doute, et c'est la voie qu'il a choisie pour aller au supplice, mais Il n'en est pas moins momentanément l'esclave de son éternel ennemi. C'en est fait, jusqu'à son dernier soupir II sera harcelé, bafoué, maltraité, brutalisé, martyrisé par lui et ses suppôts. Tout couvert des péchés de l'humanité, Il se donne en quelque sorte en pâture à Satan, pour qu'il assouvisse sur Lui la haine qu'il porte à Dieu et aux hommes \

1 Jésus avait bien dit : « Le prince de ce monde vient, et /'/ n'a aucun droit sur moi » (Jean, xiv, 3o) ; mais il avait pris l'apparence du péché, et il trompa ainsi son mortel ennemi qui s'acharna sur lui comme sur une proie qui lui était due. Le péché avait donné à Satan des droits sur l'humanité, qu'il exerçait impitoyablement ; depuis lors, l'homme était devenu son esclave, et rien ne pouvait l'arracher à cette servitude. C'est la

A partir de cette heure tout prend une teinte d'enfer pour Jésus, tout Lui devient un supplice. La tristesse et la crainte L'envahissent \ le spec-

pensée qu'exprime Saint Thomas, quand il dit : « En péchant, l'homme s'était obligé envers Dieu et envers le démon. En effet, par rapport à la faute, il avait offensé Dieu, et // s'était soumis au démon, en y consentant ; par conséquent, en raison de sa faute il n'était pas devenu le serviteur de Dieu, mais il s'était plutôt éloigné de la soumission qu'il lui devait, et /'/ était tombé sous la servitude du démon. Dieu l'ayant permis avec justice, à cause de l'offense commise contre lui. Mais quant à la peine, l'homme avait été principalement obligé envers Dieu comme envers son souverain Juge ; il l'avait été à l'égard du diable comme envers son bourreau.

« Ainsi donc, quoique le diable ait tenu injustement sous sa servitude l'homme qu'il avait trompé par fraude et qu'il l'ait injustement asservi quant à la faute et quant à la peine, néanmoins il était juste que l'homme le souffrît. Dieu le permettant quant à la faute et l'ordonnant quant à la peine. » S. Thom., III p., q. 48, a. 4, ad 4.

1 La tristesse étant une souffrance, Jésus dût la connaître. Nous lisons dans les Proverbes que « la tristesse de l'homme lui ronge le cœur » (xxv, 20) et que « la tristesse du cœur dessèche les os » (xvu, 22). On peut mourir de tristesse comme de douleur physique. En effet, le Sage nous dit que « la tristesse accélère la mort » (Ecclés., xxxvni, 19), et notre divine Victime elle-même nous fait entendre jusqu'à quel point la tristesse qui l'a envahie opère la destruction et la mort, lorsqu'elle soupire cette plainte déchirante : « Mon âme est triste jusqu'à la mort » (Matth., XXVI, 38), c'est-à-dire jusqu'à en mourir.

Voici comment le Docteur angélique, dans sa Somme, expose la doctrine de cet état d'âme en Jésus. « Comme le Christ a pu éprouver une douleur véritable (dans son âme), de même une véritable tristesse a pu se trouver en lui, mais toutefois d'une autre manière qu'en nous » (S. Thom., III p., q. i5, a. 6) ; car, comme il est dit à l'article 4 : « Les passions dans l'âme du Christ ne se portaient pas vers les choses défendues, ne préve-

tacle de ses ignominies L'accable, l'avalanche de douleurs qui se précipite sur Lui Le terrasse et L'écrase.

naient pas le jugement de l'âme raisonnable et n'entravaient la raison d'aucune manière. »

En quoi a consisté cette tristesse ? « 11 y a eu dans le Christ souffrant une douleur véritable et sensible qui est résultée des mauvais traitements infligés à son corps, et il y a eu une douleur intérieure qui est provenue de l'idée qu'il avait de ces mauvais traitements : ce qu'on appelle tristesse. » (III p., q. 46, a. 6). — Et cela n'est nullement opposé au désir ardent que Jésus avait de souffrir et de donner sa vie. « Rien n'empêche qu'une chose ne soit contraire à la volonté considérée en ellemême, et que cependant on la veuille en raison de la fin à laquelle elle se rapporte. C'est de cette manière que la mort du Christ et sa passion ont été involontaires considérées en ellesmêmes et qu'elles lui ont causé de la tristesse ; quoiqu'elles aient été volontaires par rapport à leur fin qui est la rédemption du genre humain. » (III p., q. i5, a. 6, ad 4).

La tristesse dans l'âme de Jésus a été excessive, comme l'ont été les souffrances corporelles qu'il a endurées, — à cause du motif pour lequel il souffrait. « C'est pourquoi, pour satisfaire pour les péchés de tous les hommes, le Christ a pris la tristesse qui a été absolument la plus grande, sans dépasser toutefois la règle de la raison. » (III p., q. 46, a. 6, ad 2). — Rien, en outre, ne venait diminuer l'intensité de cette souffrance, parce que Jésus lui-même l'imposait à son âme et l'en abreuvait. « L'étendue de la souffrance du Christ dans sa passion peut se considérer d'après la pureté de sa douleur et de sa tristesse. Car dans les autres la tristesse intérieure est adoucie et la douleur extérieure l'est aussi d'après certaine considération de la raison, par l'influence ou le reflet des puissances supérieures sur les puissances inférieures ; ce qui n'a pas eu lieu dans le Christ à sa passion, puisque, d'après Saint Jean Damascène, il a laissé à chacune des puissances de son âme faire ce qui lui est propre. » (Inm., c.)

La crainte est un autre genre de souffrance, à laquelle Jésus

La mort, que jusque-là II appelait dans les transports de son amour, Lui apparaît inaintenant dans toute son horreur '. Elle porte en elle le châtiment du péché '^ et tout ce que Dieu, à l'origine, y a déposé de douleur expiatrice et d'effet terrible de sa malédiction. Il le voit et en souffre infiniment.

Chaque pas qu'il fait vers la mort est comme une malédiction nouvelle qui descend du ciel sur le pécheur, pour lui faire sentir plus vivement l'énormité du châtiment. La terrible parole de menace qui avait retenti au paradis terrestre : « Tu mourras de mort » ^, ne cesse de résonner aux oreilles de la Victime qui mérite de mourir autant de fois que les hommes ont commis et commettront de péchés.

Loin de détourner les yeux de ce repoussant tableau, Jésus pénètre jusque dans le cœur de la

n'a pas échappé. « Il a été saisi de frayeur et d'angoisse », lisons-nous en Saint Marc (xiv, 33). En quelques lignes, Saint Thomas nous le fait comprendre. « Comme la tristesse, dit-il, est produite par l'appréhension du mal présent, de même la crainte résulte de Yappréhension du mal futur... Le Christ a eu la crainte pour le mal futur qui était imminent, mais il n'y a rien en lui de cette crainte qui tient à \ incertitude de l'événement. » (S. Thom., III p., q. i5, a. 7).

1 « Tout être vivant fuit la mort à cause de ses horreurs, » S. Thom., Op. 62, c. 2.

"^ « La solde du péché, c'est la mort. » Rom., vi, 23.

3 Gen., II, 17.

mort pour en savourer les immenses amertumes et s'approprier les effroyables désolations que Dieu y a déposées.

Pour ajouter encore à tant d'horreurs, la mort se montre à Jésus éclairée des sinistres lueurs de l'enfer. Elle est comme la respiration de Satan soufflant le péché sur l'humanité ' ; et devenir sa victime, c'est en vérité subir l'odieuse et dernière étreinte de Satan. Jésus seul a pu mesurer l'ignominie angoissante d'un tel supplice.

Néanmoins Jésus veut la mort, parce que Dieu la veut ; Il l'embrasse, parce que c'est sa destinée - ; Il se laisse abreuver par les abîmes d'amertumes qu'elle contient, parce qu'il est un criminel destiné à la subir ; et comme s'il voulait en tarir pour les autres les sources de douleurs et de tourments, Il en dirige sur son âme toutes les abominations. Tout ce que les hommes de tous les temps ont enduré et endureront à la mort, Jésus l'éprouve et le concentre sur Lui-même ^.

* « La mort est entrée dans le monde par l 'envie du diable. » Sac, h, 24.

2 « C'est l'arrêt de ce monde : il faut mourir. » Eccli., xiv, 12. « // est établi que les hommes meurent une fois. » Hébr.,

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