V. — Les dernières heures de la Victime
Jésus a quitté le jardin des Oliviers. D'abord accablé par la terrible lutte qu'il dût y soutenir,
' « S'étant avancé un peu, /'/ tomba la face contre terre, et, — étant tombé en agonie (Luc, xxii, 43), — il priait pour que cette heure, s'il se pouvait, s'éloignât de lui. » Marc, xiv, 35.
2 « Et sa sueur devint comme des gouttes de sang découlant jusqu'à terre. » Luc, xxii, 44.
3 Matth., XXVI, 39.
^ Luc, XXII, 42.
Il s'était relevé plein d'un nouveau courage pour accomplir toutes les volontés de son Père et, dans un nouvel élan d'héroïque amour, Il s'était avancé au-devant de ses ennemis à qui, cette fois, Il avait résolu de se livrer sans défense ni résistance K
Le moment le plus solennel de sa vie est arrivé. Quelques heures seulement Le séparent du grand Sacrifice qu'a décrété la Très Sainte Trinité, qu'attend dans l'humiliation l'humanité impuissante à se relever de sa chute, et que redoute l'enfer comme son irrémédiable défaite. Mais, mystère insondable des desseins de Dieu, la Victime qui s'est elle-même condamnée à la mort pour sauver les pécheurs voudra mourir de leurs propres mains ^, et l'enfer qui appréhende la venue du Rédempteur promis ne saura le reconnaître et se fera lui-même l'instrument
1 « L'heure est venue ; voilà que le Fils de l'homme sera livré aux mains des pécheurs. Levez-vous, allons ; voilà que celui qui me livrera est proche. » Marc, xiv, 41, 42.
2 Si nous disons qu'il y a là un vrai mystère, c'est en ce sens que l'œuvre du salut du genre humain a été occasionnellement opérée par le plus grand des crimes. Saint Thomas dit justement : « La passion du Christ a été l' ablation de son sacrifice, selon qu'il a souffert charitablement la mort par sa volonté propre ; mais selon qu'il l'a soufferte de la part de ses persécuteurs, il n'y a pas eu de sacrifice, mais au contraire le péché le plus grave. » S. Thom., III p., q. 47, a. 4, ad 2.
aveugle de sa défaite et du salut du monde'.
On serait presque tenté de désirer voir descendre un Séraphin du Paradis, ayant en mains un glaive d'or, pour immoler, au milieu des chants angéliques, la Victime divine dont le Sacrifice doit procurer à Dieu la plus grande gloire que jamais la création pourra lui offrir. Cette scène eût été digne du Fils de Dieu, mais ne convenait pas au Fils de l'homme fait pécheur et devenu Victime. Jusqu'à la fin l'humiliation devra L'envelopper, la souffrance Le pénétrer ; et ses dernières heures, plus encore que le reste de sa vie, devront être des heures de douleur et porter le cachet de la terrible expiation que Lui a imposée la Justice inexorable de Dieu.
1 Saint Thomas, à la suite de Saint Augustin, dit : « Le Christ ne s'est manifesté aux démons qu'autant qu'il l'a voulu, et il ne l'a voulu qu'autant qu'il l'a fallu... Le Vénérable Bède observe : « que les démons confessaient le Fils de Dieu », comme on dit plus loin : « qu'ils savaient qu'il était le Christ », parce que le diable l'ayant vu fatigué par le jeûne, il crut qu'il était un homme véritable, mais parce que en le tentant il ne pût pas le vaincre, il se douta qu'il était le Fils de Dieu. Par la puissance de ses miracles il comprit ou plutôt il soupçonna ce qu'il était. C'est pourquoi il a conseillé aux Juifs de le crucifier, non parce qu'il a pensé que le Christ n'était pas le Fils de Dieu, mais parce qu'/7 n'a pas prévu que sa mort serait sa propre ruine. Car c'est de ce mystère, caché dès le commencement des siècles, que l'Apôtre dit : qu'aucun des princes de ce siècle ne l'a connu ; parce que s'ils l'eussent connu, ils n'auraient jamais sacrifié le Seigneur de la gloire. » S. Thom., III p., q. 44, a. 1, ad 2.
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Il n'y a que des abaissements excessifs qui puissent couronner une existence où l'humiliation n'a connu d'autres bornes que celles d'une puissance infinie rabaissant ainsi la grandeur et la majesté. Il n'y a que des souffrances intolérables qui puissent satisfaire trente-trois années d'incomparables désirs d'immolation. Il n'y a qu'une agonie de tourments et de tortures qui soit en harmonie avec un aussi sublime Sacrifice. Il n'y a que des mépris et des opprobres qui conviennent à une Victime n'ayant consenti à le devenir qu'à la condition de vivre dans l'abjection et de mourir dans l'ignominie. Il n'y a que des pécheurs et des suppôts de Satan qui soient appelés à traiter indignement Celui qu'un amour infini a porté à prendre l'horrible aspect du péché. Il n'y a que des mains souillées, des esprits aveuglés, des cœurs corrompus, des volontés dévoyées qui soient dignes d'entrer dans le cortège infernal qui conduit à la mort le divin supplicié.
Jésus ne pouvait s'entourer davantage d'infamante humiliation ni consacrer par une souffrance plus intense les derniers et solennels moments qu'il va passer dans l'humanité. Et afin d'atteindre les dernières limites possibles de ce que les hommes peuvent Lui faire souffrir, et, par là, de donner à la Justice divine outragée
une satisfaction expiatoire plus grande, II se condamne Lui-même à un état d'impuissance complète qui Le livre entièrement à la merci de ses ennemis.
11 voile sa Majesté, et II ne se permettra plus d'exercer aucun ascendant sur les esprits et les cœurs. Il impose silence à sa parole, et sa voix ne se fera plus entendre qu'à de rares intervalles. Il paralyse sa toute-puissance et la convertit en faiblesse. Il enchaîne sa liberté, et II s'impose le devoir d'obéir et de se laisser maltraiter.
Ce n'est plus le docteur qui donnait de l'autorité à sa parole par l'éclat de ses miracles ; Il est réduit au silence et II n'ose même plus répéter ses enseignements '. Ce n'est plus le thaumaturge qui faisait accourir les foules ; sa misère présente Le rend plutôt un sujet de pitié ^. Ce n'est plus le prophète qui se proclamait imperturbablement l'Envoyé du ciel ; et si tout-àl'heure, pour rendre témoignage à la vérité, II
1 « J'aî parlé publiquement au monde. J'ai toujours enseigné dans la synagogue et dans le temple où se rassemblent tous les Juifs, et je n'ai rien dit en secret. Pourquoi m'interrogez-vous? Interrogez ceux qui ont entendu ce que je leur ai dit, ceux-là savent ce que j'ai dit. » Jean, xviii, 20, 21.
2 « Or, une grande foule de peuple et de femmes le suivaient, pleurant et se lamentant. Et Jésus se tournant vers elles, dit : Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous et sur vos enfants. » Luc, xxiii, 27, 28,
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affirme une dernière fois qu'il est le Fils de Dieu ', son impuissance à réagir contre l'injuste condamnation à mort qu'aura motivé sa déclaration, fera contraste avec ses paroles -.
Ce n'est plus l'ardent défenseur des petits et des humbles qui humiliait les riches et les orgueilleux; Il est maintenant tombé si bas qu'il ne peut plus se défendre Lui-même ^. Ce n'est plus l'étonnant apôtre, dévoré du zèle de la maison de Dieu, qui chassait avec autorité les vendeurs du Temple ; Il est l'objet du mépris universel et l'humanité, à son tour, est en train de Le chasser de son sein ^.
Ce n'est plus le maître des éléments, qui commandait impérieusement aux forces de la nature ; Il est livré aux volontés humaines comme un être sans discernement et sans raison '. Ce
1 « Et le prince des prêtres lui dit : Je t'adjure par le Dieu vivant de nous dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu. Jésus lui répondit : Tu l'as dit. » Matth., xxvi, 63, 64.
2 « Ils répondirent : // mérite la mort... Ils l'emmenèrent lié et le livrèrent à Ponce Pilate, le gouverneur. » Matth., xxvi, 66 ; xxvii, 2.
3 « Après qu'ils se furent joués de lui, ils l'emmenèrent pour le crucifier. » Matth., xxvii, 3l.
* « Et ceux qui passaient le blasphémaient, branlant la tête, et disant : Va, toi qui détruis le temple de Dieu et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même; si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix. » Matth., xxvii, 39, 40.
5 « Il a sauvé les autres, il ne peut se sauver lui-même. » Matth., xxvii, 42.
n'est plus le souverain dominateur, qui déjouait les plans de ses ennemis et à son gré échappait à leur malice ; c'en est fait, Il est maintenant leur prisonnier et rien ne les empêchera d'assouvir sur Lui leur haine et leur vengeance ^.
Tel est l'état inconcevable d'abaissement et d'impuissance dans lequel Jésus s'est réduit pour vivre les dernières heures de sa vie. La Victime est prête pour le Sacrifice ; le traître s'avance et la soldatesque l'accompagne. Il s'agit d'arrêter en pleine nuit un malfaiteur; on s'arme de torches, de glaives et de bâtons -, et, les ténèbres se prêtant à cette honteuse arrestation, les misérables s'emparent de leur victime, La ligottent et L'entraînent ^.
Jésus toutefois, pour bien montrer qu'il ne se laisse saisir que parce qu'il le veut, terrasse ses ennemis qui tout d'abord n'osent mettre la main
1 « Il se confie en Dieu ; qu'il le délivre maintenant, s'il l'aime ; car il a dit : Je suis le Fils de Dieu. » Matth., XXVII, 43.
^ « Comme il parlait encore, voilà que Judas, un des Douze, vint et avec lui une grande foule avec des lanternes, — des torches (Jean, xvui, 3), — des glaives et des bâtons, envoyés par les princes des prêtres et les anciens du peuple. » Matth., XXVI, 47.
3 « Alors la cohorte, le tribun et les serviteurs prirent Jésus et le lièrent. » Jean, xvim, 12.
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sur Lui ' et fait en faveur de l'un d'eux son dernier miracle '^.
C'était leur dire : j'abdique volontairement et ma puissance et ma liberté, parce que mon heure est venue -^ et que je dois être baptisé d un baptême de sang ^ ; me voici entre vos mains pour accomplir les volontés de mon Père '^ et pour souffrir tout ce que j'ai annoncé de ma Passion et de ma mort. Afin que les hommes sachent que j'aime mon Père et que mon plus grand désir est de donner ma vie pour eux, allons '■.
La porte est désormais ouverte aux humiliations publiques et aux indignes traitements ; ils
1 « Mais Jésus sachant tout ce qui devait lui arriver, s'avança et leur dit : Qui ciierchez-vous ? Ils lui répondirent : Jésus de Nazareth. Jésus leur dit : C'est moi. Dès qu'il leur eût dit : C'est moi, ils reculèrent et tombèrent à terre. » Jean, xviii, 4-6.
'- « Et ceux qui étaient autour de lui, voyant ce qui allait se passer, lui dirent : Seigneur, si nous frappions de l'épée ? Et l'un d'eux frappa le serviteur du grand-prêtre et lui coupa l'oreille droite. Mais Jésus prenant la parole dit : Demeurez-en là. Et ayant touché l'oreille de cet homme, il le guérit. » Luc, xxii, 49-5 t.
•^ Jean, xvii, 1.
* Marc, x, 38.
5 « Mais Jésus dit à Pierre : Mets ton glaive dans le fourreau. Le calice que le Père m'a donné, ne le boirai-je pas ? » Jean, XVIII, 11.
6 « Afin que le monde sache que j'aime le Père, et que je fais selon que le Père m'a commandé, lei'ez-vous. sortons d'ici. » Jean, xiv, 3i.
3o6 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
vont se succéder sans interruption et, jusqu'à la fin, avec une violence satanique. Pour pouvoir maltraiter à son aise la Victime et donner à la condamnation un caractère de légalité, Jésus est amené devant le Sanhédrin, le grand Conseil théocratique des Juifs ; et là. Il subit un odieux interrogatoire, destiné non à faire la lumière mais à voiler par la calomnie et l'hypocrisie la plus injuste des sentences \ Le jugement est déjà porté à l'avance, mais il est expédient de lui donner aux yeux du public une couleur d'équité, et c'est à l'unanimité qu'est prononcée la peine de mort contre Celui que chacun déjà voudrait pouvoir crucifier de sa propre main ^.
1 « Cependant les princes des prêtres et tout le conseil cherchaient un faux témoignage contre Jésus pour le livrer à la mort. Et ils n'en trouvèrent point, quoique beaucoup de faux témoins se fussent présentés. » Matth., xxvi, Sg, 60.
2 « Et le grand-prêtre, déchirant ses vêtements, dit : Qu'avonsnous encore besoin de témoins ? Vous avez entendu le blasphème : que vous en semble ? Tous le condamnèrent comme digne de mort. » Marc, xiv, 63, 64.
L'unanimité des Sanhédristes ne peut porter que sur les membres alors présents, puisque nous savons que Joseph d'Arimathie et Nicodème, lesquels faisaient partie tous deux du Grand Conseil, étaient disciples de Jésus et qu'ils s'empressèrent d'ensevelir le Sauveur, après sa mort. Saint Luc dit expressément, en parlant de Joseph d'Arimathie, qu' « il n'avait consenti ni aux desseins ni aux actes des autres » (Luc, xxiii, 5i). Et nous lisons en Saint Jean : « Joseph d'Arimathie, parce qu'il était disciple de Jésus, mais secrètement, par crainte des Juifs, demanda à Pilate de prendre le corps de Jésus. Pilate le permit.
Mais Jésus est une Victime universelle. Il meurt pour le salut de tous les hommes sans exception ^ ; et c'est pourquoi II veut associer dans sa condamnation les Juifs et les Gentils, l'autorité religieuse et le pouvoir civil -. Alors commence une douloureuse procession d'Anne
Il vint donc et prit le corps de Jésus. Et Nicodème, qui d'abord était venu à Jésus de nuit, vint aussi, portant un mélange de myrrhe et d'aloès d'environ cent livres. » (Jean, xix, 38, 39).
^ « La passion du Christ a été une satisfaction suffisante et surabondante [)our les péchés de tout le genre humain. » S. Thom., III p., q. 49, a. 3.
5 Jésus lui-même l'avait prédit : « Voilà que nous montons à Jérusalem, et le Fils de l'homme sera livré aux princes des prêtres et aux Scribes, et ils le condamneront à mort ; et ils le livreront aux Gentils ; pour être moqué, — couvert de crachats (Luc, xvni, 32), — mis au rang des scélérats (Luc, xxii, 37), — flagellé et crucifié. » Matth., xx, 18, 19.
Saint Thomas nous en donne la raison, avec sa précision ordinaire. « L'effet de la passion du Christ a été figuré à l'avance par son mode même. Car d'abord la passion du Christ a eu pour effet le salut des Juifs. En second lieu, par les prédications des Juifs, l'effet de la passion du Christ est passé aux Gentils. C'est pourquoi il a été convenable que le Christ commençât à souffrir de la part des Juifs, et qu'ensuite les Juifs l'ayant livré aux Gentils, il achevât sa passion par les mains de ces derniers. » S. Thom., III p., q. 47, a. 4.
Jésus, du haut de la croix, les associera encore dans une même prière de pardon. « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » (Luc, xxni, 34). — « Le Christ, dit Saint Thomas, pour montrer l'abondance de la charité qui le portait à souffrir, a demandé pardon pour ses bourreaux, lorsqu'il était sur la croix. C'est pourquoi pour faire arriver aux Juifs et aux Gentils les fruits de cette prière, // a voulu souffrir de la part des uns et des autres. » (Ibid., ad 1).
3o8 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
à Caïphe, de Caïphe à Pilate, de Pilate à Hérode et d'Hérode à Pilate '. Le même vent déicide souffle dans tout Jérusalem. Les injures et les opprobres, les railleries et les mépris ne suffisent pas, la mort seule est capable d'assouvir la haine qui s'est emparée de ce peuple en délire. La même sentence infâme qui était tombée des lèvres du Grand Prêtre - et qu'avaient sanctionnée les membres du Sanhédrin ^, se fait entendre de nouveau du balcon du Prétoire '^ ; l'orgueilleuse Rome vient donner la main à la malheureuse Jérusalem, pour accomplir le plus horrible
' « Ils l'emmenèrent d'abord chez Anne, car il était beau-père de Caïphe, qui était le pontife de cette année. » Jean, xvin, i3.
« ÎMais ceux qui tenaient Jésus le menèrent chez Caïphe, prince des prêtres, où les Scribes et les anciens étaient assemblés. » Matth., XXVI, 57.
« Or, le matin étant venu... ils l'emmenèrent lié et le livrèrent à Ponce Pilate, le gouverneur. » Matth., xxvn, 2.
« Pilate, entendant nommer la Galilée, demanda s'il était Galiléen. Et dès qu'il sut qu'il était de la juridiction d'Hérode, il le renvoj'a à Hérode qui était aussi à Jérusalem en ces jourslà. » Luc, xxiii, 6, 7.
« Mais Hérode avec sa cour le méprisa, et, se jouant de lui, il le revêtit d'une robe blanche et le renvoya à Pilate.» Ism., 11.
2 « Or, l'un d'eux, nommé Caïphe, étant le pontife de cette année, leur dit : Vous ne savez rien, et vous ne pensez pas qu'il est expédient pour vous qu'un seul homme meure pour le peuple, et que la nation ne périsse pas tout entière. » Jean, XI, 49, 5o.
^ « Il est digne de mort. » Matth., xxvi, 66.
'^ « Enlevez-le ! Crucifiez-le ! » Jean, xix, i5.
forfait qui ait souillé les annales de l'humanité '.
Il faut du sang à cette populace furieuse ; et, comme s'il ne coulait pas assez vite et que le Calvaire fût encore trop éloigné, les coups d'une cruelle flagellation mettent en lambeaux la chair de l'innocente Victime. Plus une seule partie de son corps qui n'ait une blessure ; les bourreaux, dont Satan a soutenu la vigueur et la cruauté. L'ont littéralement haché et y ont creusé des sillons profonds qui mettent les os à nu. De peur de Le faire mourir sur place, ils ont un peu ménagé la tête ; mais, inventant bien vite une autre torture, ils y enfoncent à coups redoublés une couronne d'épines dont ils font à la fois un instrument de supplice et un diadème d'ignominie.
Mais Jésus a encore du sang dans les veines, il faut le Lui tout enlever ; son cœur bat encore dans sa poitrine, il faut en arrêter les palpitations ; son regard reflète encore trop de bonté et de douceur, il faut le voiler à jamais ; son visage porte encore, malgré les coups, le cachet d'une trop auguste majesté, il faut y imprimer les empreintes de la mort ; son être tout entier parle trop éloquemment d'amour et de charité
* « Alors il (Pilate) le leur livra pour qu'il fût crucifié. Et ils (les pontifes) prirent Jésus et ils l'emmenèrent. » Jean, xix, 16. — Remarquons néanmoins que les acteurs immédiats du drame furent les soldats romains à qui les pontifes confièrent Jésus.
3lO DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
pour endurer ainsi avec tant d'héroïsme un châtiment que l'on sait n'être pas mérité, il faut à tout prix faire disparaître une Victime qui condamne si ouvertement la malice et l'injustice de ses bourreaux.
C'est donc au Calvaire que l'on conduit le supplicié. Par un raffinement de cruauté, dût-Il tomber plusieurs fois sous le poids écrasant de son fardeau, on Le condamne à porter Lui-même l'instrument de son supplice '. La lourde croix ensanglante ses épaules et L'accable douloureusement dans sa marche. S'il semble défaillir, on Le raille et L'insulte ; s'il tombe, on Le frappe cruellement ; quand II se relève, on recommence à L'outrager et à Le maudire.
Jésus souffre tout en silence et prie intérieurement son Père de pardonner à ces malheureux qui ne savent ce qu'ils font. La faute en est quasi à Lui qui s'est humilié si bas que ces esprits grossiers ne peuvent croire vraiment à sa Divinité, à Lui qui a donné à son amour une forme telle de dévouement, de sacrifice et d'immolation, que les hommes sont incapables de saisir tant de charité dans tant d'abjection.
Les douleurs de l'auguste Victime augmentent
* « Et portant sa croix, il alla en cet endroit qui est appelé Calvaire, et en hébreu Golgotha. » Jean, xix, 17.
à mesure que se poursuit rascension, lorsque tout-à-coup une autre douleur particulièrement vive et sensible vient L'atteindre. Jésus éprouve un tressaillement subit, son cœur se resserre et son âme est visiblement angoissée : Il a senti le voisinage de sa Mère. Il lève les yeux et II l'aperçoit éplorée et défigurée, ne pouvant prononcer une parole et, par respect pour sa grande douleur, n'osant s'approcher de Lui. Communiant à son suprême Sacrifice, elle Lui apporte l'immensité de sa tendresse et de sa désolation pour la confondre avec la sienne et pour participer à sa dernière et divine immolation.
Jésus, dont le cœur est transpercé par deux glaives qu'enfonce le même amour maternel et filial, jette sur sa Mère bien-aimée un regard d'indicible tendresse qui lui dit jusqu'à quel point II l'associe étroitement à ses souffrances et à son Sacrifice. C'est l'adieu silencieux qui précède celui que dans un instant II lui fera publiquement du haut de la croix.
La coupe est pleine ; la mort est là qui attend, Jésus l'embrasse et devient sa Victime.