VI. — L'entrée dans la mort
Jésus est arrivé épuisé au sommet du Calvaire ; la lugubre caravane fait halte, non pour se re-
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poser, mais pour reprendre avec une nouvelle fureur son œuvre de mort. Craignant toutefois de voir expirer leur Victime, avant qu'ils aient eu la joie satanique de Lui infliger les derniers tourments du crucifiement, les bourreaux Lui accordent un moment de répit ; ils suspendent leurs coups, mais ils redoublent leurs insultes et leurs moqueries.
Ah ! vraiment ce malheureux s'est trop laissé maltraiter, pour posséder la puissance dont II se glorifiait ; cette idole du peuple à certaines heures devait agir sur les foules par quelque sortilège, pour être devenu l'objet de la malédiction universelle ; ce faiseur de miracles était bien l'instrument de Béelzebud, pour en être réduit maintenant à ne pouvoir même se soustraire aux coups qui Lui sont portés ; cet orgueilleux qui se disait descendu du ciel n'était en réalité qu'un vulgaire imposteur, puisque aucun secours ne Lui vient d'en haut ; ce sacrilège qui s'égalait à Jéhovah et appelait Dieu son Père a bien mérité les châtiments qu'il endure pour de pareils blasphèmes ; ce criminel devant Dieu et devant les hommes devait en arriver à cette extrémité pour expier ses forfaits. Ce n'est pas assez de souffrances et de mépris pour un semblable malfaiteur ; ce n'est pas trop de la mort pour exterminer à jamais un tel scélérat.
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Pendant ce temps Jésus, torturé par les souffrances du corps et les angoisses de l'âme, voit la mort qui étend sur Lui son lugubre linceul. Sa course est terminée et sa vie va prendre fin avec son dernier supplice. Les ténèbres ont déjà envahi son âme avant de se répandre à l'extérieur. Toutes les horreurs de l'agonie qui commence fondent à la fois sur Lui. Le ciel, la terre et l'enfer sont là pour L'accabler et Le broyer. Le ciel Lui paraît plus loin que jamais, la terre refuse de Le supporter davantage et l'enfer ne cesse de Le maudire.
Il est venu pour se révéler aux hommes, et les homiTies ne L'ont pas reçu ; Il s'est approché d'eux pour leur prouver son amour, et ils ont méconnu ses tendresses ; Il les a comblés de bienfaits, et ils n'y ont répondu que par l'ingratitude ; Il s'est fait l'un d'eux pour pouvoir les sauver, et ils refusent le salut ; Il se sacrifie pour les conduire à la vie, et ce sont eux qui Lui donnent la mort.
Mais tout cela avait été décrété. Jésus ne changera pas un iota aux desseins éternels. Verbe divin, Il est venu parler aux hommes, sachant qu'il ne serait pas écouté ; Fils de Dieu, Il s'est fait homme Lui-même pour convertir et diviniser les pécheurs, n'ignorant pas qu'il serait un jour leur Victime ; vie essentielle, Il est de-
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venu mortel pour inoculer aux âmes une vie éternelle, entrevoyant qu'un trop grand nombre ne voudraient pas s'en laisser vivifier.
II a tout dit de ce que les hommes doivent savoir ; Il a tout fait pour éclairer et ramener l'humanité pécheresse ; Il n'a plus qu'un souffle de vie pour redire son amour et l'offrir à ses rachetés. Et II retrouve assez de force pour supplier son Père de ne pas Le ménager et de Lui infliger dans toute sa rigueur le châtiment total qu'a mérité l'humanité ; Il veut souffrir encore et mourir pour elle. Il reste au fond du calice des amertumes auxquelles II ne s'est pas jusque-là abreuvé, les hommes tiennent en réserve d'autres aboiTiinables outrages et l'enfer va déverser sur Lui de nouvelles fureurs. Chacune de ces atrocités contient un germe de mort ; lorsqu'il les aura toutes subies, alors seulement II cessera de vivre.
Haletant et consumé d'amour, Jésus ouvre ses bras tout grands à la mort et s'abandonne à elle. Les bourreaux ont tout disposé et, saisissant leur Victime qui se prête librement à leurs traitements, ils L'étendent sur le bois de la croix et L'y fixent, aux mains et aux pieds, par des clous qu'ils enfoncent à grands coups de marteau '.
* « Et lorsqu'ils furent arrivés au lieu qui est appelé Calvaire, ils le crucifièrent, » Luc, xxiii, 33. — « La mort de ceux qui sont
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Les douleurs sont extrêmes et elles augmentent encore lorsque la croix dressée tombe lourdement dans l'excavation préparée pour la recevoir. Un déchirement général se produit dans le corps de la Victime, les plaies se rouvrent sous le choc et laissent échapper des flots de sang, les derniers qui n'attendaient qu'à s'épancher pour laver l'humanité de ses péchés '.
mis en croix, dit Saint Thomas, est la plus terrible, car les clous sont enfoncés dans les endroits les plus nerveux et les plus sensibles, c'est-à-dire dans les mains et les pieds ; le poids lui-même du corps qui est suspendu augmente continuellement la douleur, et cette douleur se prolonge longtemps, parce que ceux qui sont en croix ne meurent pas immédiatement, comme ceux que l'on fait périr par le glaive. » S. Thom., III p., q. 46, a. 6.
* Le prophète Isaïe, contemplant en esprit la divine Victime, s'était écrié : « Depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, il n'y a rien de sain en lui : ce n'est que blessure, et contusion, et plaie enflammée. » Isaie, i, 6.
A cette vue, le tendre Saint Bernard, cité par Saint Thomas (Op. 62, c. 2), exhale sa pieuse compassion. « Cette tête qui inspire la frayeur aux esprits angéliques, est entourée d'une épaisse couronne d'épines. Cette face, la plus auguste parmi les enfants des hommes, est souillée par les crachats des impies. Ces yeux, plus brillants que le soleil, sont voilés par les ombres de la mort. Cette oreille, accoutumée dans les cieux aux concerts des anges, est fatiguée sur la terre par les vociférations insultantes des pécheurs qui crient de toutes parts : crucifiez-le, crucifiez-le. Cette bouche, qui instruit les anges, est abreuvée de vinaigre et de fiel. Ces mains, qui posèrent la base des cieux, sont étendues sur la croix. Son dos est sillonné par les verges et les fouets. Son côté est percé par la lance d'un soldat. De sorte que dans toute sa personne, malgré son innocence, il n'y a aucune partie qui n'ait souffert un châtiment particulier pour l'expiation de nos fautes. »
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Broyé par la souffrance et gagné par la faiblesse, Jésus ne laissera plus entendre que des paroles entrecoupées. Promenant ses regards sur le monde et considérant une dernière fois les terribles dévastations du péché, son cœur s'émeut divinement à la vue de l'horrible malheur des hommes qui en sont les esclaves et les victimes ; s'adressant à Dieu, qu'il nomme son Père pour mieux le toucher, Il le supplie d'en avoir pitié et, par égard pour son Sacrifice et son sang répandu, de ne pas les châtier, mais de leur pardonner'. C'est la iniséricorde qui se répand sur l'humanité et couvre ses iniquités. Ce pardon divin, puisé dans le sang de l'auguste Victime et promulgué à la face de l'univers, est l'adieu sublime que Jésus mourant adresse à l'humanité, dont II s'est fait le Sauveur miséricordieux.
Et pour montrer que sa miséricorde est universelle et qu'il n'y a aucun cas désespéré, même pour les plus grands pécheurs, Jésus se tourne vers le compagnon de son infortune, le larron pénitent qui vient de jeter sur Lui un regard d'espérance, et II le fait participer le premier aux mérites de sa Passion et de sa mort '^.
* « Père, pardonnez- leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » Luc, xxni, 34.
2 « En vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis. » Luc, xxin, 43.
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Mais à ce moment suprême, Jésus ne peut oublier que le sang rédempteur qui coule de ses veines Lui a été fourni par une créature privilégiée qu'il a faite sa Mère. Sans elle, II ne serait pas Victime ; si elle ne Lui avait donné la vie, Il ne pourrait pas mourir. Comment ne pas l'associer solennellement à son Sacrifice ; comment ne pas la sacrer victime avec Lui pour le salut du monde ; comment ne pas la donner comme Mère aux hommes, lorsque déjà elle L'a fait leur frère ; comment ne pas lui confier cette humanité, pour laquelle II meurt, et qu'elle enfante présentement dans la douleur rédemptrice qu'il partage avec elle ? Et de ses lèvres mourantes tombent les paroles consolatrices qui nous donnent à Marie et la constituent notre Mère K
Jésus a jeté sur sa Mère son dernier regard et ses yeux se ferment sur le monde visible. La douleur devient intolérable, la soif Le tourmente -, les spasmes de la mort se font sentir, la destruction intérieure s'opère rapidement ; les ténèbres de son âme deviennent plus denses, les amertumes Le submergent, une impression formidable de délaissement Le pénètre, le ciel inême semble vouloir Le répudier et Le broyer. Ecra-
^ « Femme, voilà votre fils. — Voilà votre Mère.» Jean, xix, 26, 27. - « J'ai soif. » Jean, xix, 28,
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sèment final qui L'annihile et L'anéantit, et qui Lui fait pousser vers le ciel ce cri déchirant d'une douleur pire que la mort : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné?' »
Il n'existe plus de souffrances en dehors du divin Crucifié ; Il les a toutes éprouvées et absorbées. La coupe de la douleur est vidée, les oracles sont accomplis, le sang de la Victime a coulé, l'excès d'amour a amené l'excès d'immolation, le Sacrifice est fini : consiimmatum est ^.
Jésus termine sa mission dans la souffrance et l'amour. Le grand supplicié redevient le Bienaimé du Père ; le Fils des éternelles complaisances s'en remet à Celui qui L'a envoyé de l'œuvre qu'il a accomplie et des récompenses dues à son immortel triomphe, et II expire dans un dernier acte de confiance filiale et de total abandon : « Père, je remets mon âme entre vos mains ^ ».
Jamais scène plus humaine et plus divine à la fois ne se renouvellera dans l'humanité. Le souvenir en est à jamais gravé sur la terre, au ciel et dans les enfers ; ici-bas pour la consolation des pécheurs, dans la gloire pour la joie éternelle des élus, dans les abîmes pour l'infinie désolation des réprouvés. Jésus demeurera Victime dans les siècles des siècles !
1 Matth., XXVII, 46. — 2 Jean, xix, 3o. — ^ Llc, xxiii, j;6.
A Jésus, Viclimc immol
ee
O Jésus, Victime divine
que le ciel nous a donnée,
Victime innocente
qui Vous êtes chargée de nos péchés,
Victime d'amour
qui n'avez tant soufert
que pour mieux nous aimer,
Victime de miséricorde
qui n'avez cherché qu'à pardonner,
Victime sacrifiée
qui Vous êtes abreuvée au calice
de toutes les douleurs,
Victime crucifiée
qui avez expiré dans les angoisses
de la plus atroce des agonies,
Victime immolée
qui avez donné votre vie pour nous sauver.
A Vous mes adorations profondes
et mon éternelle reconnaissance !
A Vous mon amour et ma tendresse !
A Vous toutes mes peines
pour souf rir comme Vous !
A Vous mes forces et ma vie
pour vivre et mourir pour Vous !