II. — Les effets de l'imniolation de la divine Victime
Tout a été sagement et divinement coordonné dans la vie du Sauveur. Il n'est mort que pour ce pour quoi II a vécu ; Il n'a vécu qu'en vue de ce qui L'avait fait s'incarner ; et II ne s'est incarné que pour répondre aux décrets éternels qui L'avaient destiné à devenir la Victime du monde pour l'expiation du péché. Cette œuvre une fois accomplie devait infailliblement produire son effet ; le résultat devait en être plénier et immédiat.
La Sagesse divine ayant résolu de suspendre l'application des mérites infinis de l'Homme-Dieu jusqu'à leur parfait achèvement par son Sacrifice sur le Calvaire S au moment même où Jésus
• « Chacune des passions et opérations du Christ nous fut profitable pour le salut, non seulement par manière d'exemple, mais encore par manière de mérite, en tant qu'il a pu nous mériter la grâce, à raison de l'abondance de charité et de grâce qui était en lui, de sorte que les membres ont pu recevoir de la
expirait, sa mission recevait son plein couronnement et les relations entre le ciel et la terre étaient bouleversées de fond en comble. La Justice divine éteignait là-haut les feux de sa vengeance, et ici-bas les cris d'espérance de l'humanité se changeaient en une ferme assurance et en des chants d'une éternelle reconnaissance'.
En même temps que s'ouvraient lumineuses et glorieuses aux enfants d'Adam les portes du Paradis -, celles de l'enfer se refermaient avec fracas sur les démons pour les ensevelir éternelplénitude du chef... Néanmoins la rédemption du genre humain ne fut pas consommée par quelqu'une de ces souffrances, mais par la mort qu'il voulut subir, afin de délivrer le genre humain de ses péchés. » S. Thom., Op, 2, c. 23i.
1 La prophétie de Daniel nous vient ici naturellement à la pensée. « Soixante-dix semaines ont été décrétées, pour que la prévarication soit abolie, que le péché trouve sa fin, que l'iniquité soit effacée, que la justice éternelle soit amenée, que la vision et la prophétie soient accomplies, et que le Saint des saints reçoive l'onction... le Christ sera mis à mort. » Dan., IX, 24, 26.
2 « Quand la porte est fermée, dit Saint Thomas, c'est qu'il y a un obstacle qui empêche l'homme d'entrer. Or, ce qui empêche l'homme d'entrer dans le ciel, c'est le péché, car, comme le dit le prophète (Is., xxxv, 8) : « Cette voie sera appelée sainte et celui qui est souillé ne passera point par elle. » Nous avons été délivrés du péché par la passion du Christ ; c'est pourquoi elle nous a ouvert la porte du royaume céleste. C'est ce qu'exprime l'Apôtre en disant (Hébr., ix, 11, 12) : « Le Christ étant venu comme le pontife des biens futurs, est entré une seule fois dans le sanctuaire avec son propre sang, nous aj-ant acquis une rédemption éternelle. » S. Tko.m., III p., q. 49, a. 5.
lenient dans leur défaite '. Depuis quatre mille ans l'humanité déchue soupirait après sa délivrance et appelait son Rédempteur. Ignorant qu'elle Le possédait dans son sein, elle regardait dans l'avenir et continuait ses supplications, lorsque, tout-à-coup, le souffle imperceptible du dernier soupir du condamné qu'elle a elle-même crucifié la fait tressaillir, et son crime devient son salut. Le pardoiî divin a accompagné le grand cri qui a retenti du haut de la croix, et
^ « A l'égard de la puissance que le diable exerçait sur les hommes avant la passion du Christ, il y a trois choses à considérer. L'une de la part de l'homme qui a mérité par son péché d'être livré à la puissance du démon, dont la tentation l'avait vaincu. L'autre de la part de Dieu que l'homme avait offensé par son péché, et qui par sa justice l'avait abandonné à la puissance du diable. La troisième se rapporte au démon qui par sa volonté perverse empêchait l'homme de faire son salut. Sous le premier rapport, l'homme a été délivré de la puissance du démon par la passion du Christ, selon qu'elle est la cause de la rémission des péchés. Sous le second, on doit dire que la passion du Christ nous a délivrés de la puissance du démon, en tant qu'elle nous a réconciliés avec Dieu. Sous le troisième, elle nous a délivrés du démon en ce sens que dans la passion du Christ il a excédé la mesure de la puissance que Dieu lui a donnée, en travaillant à faire mourir le Christ qui n'avait pas mérité la mort, puisqu'il était sans péché. D'où Saint Augustin dit (De Trinit., L. xni, c. 14): Le diable a été vaincu par la justice du Christ, parce que, quoiqu'il n'ait rien trouvé en lui qui fût digne de mort, il l'a néanmoins fait périr. Aussi est-il juste qu'il quitte ceux qui étaient ses débiteurs et qui croient en Celui qu'il a fait périr sans qu'il lui ait rien dû. » S. Thom., III p., q. 49, a. 2.
l'humanité a senti la miséricorde couler à flots dans ses veines.
Purifiée et renouvelée, elle a retrouvé son innocence première et elle s'en est parée ; éclairée et guidée, elle a repris le chemin du ciel qu'elle avait abandonné ; baignée dans le sang de l'Agneau, elle s'est présentée à son Créateur pour le bénir et l'adorer; appuyée sur les mérites et l'infinie charité de son Sauveur, elle a recommencé à aimer et elle a mis son bonheur à servir Celui qui l'avait rachetée K
Le ciel n'attendait que ce moment pour s'apaiser et se réjouir. Comme las de maudire, il aspi-
1 « Dieu qui est riche en miséricorde, à cause de l'amour extrême dont il nous a aimés, lorsque nous étions morts par nos péchés, nous a rendu la vie dans le Christ, (par la grâce duquel vous avez été sauvés'), et avec lui il nous a ressuscites et nous a fait asseoir dans les cieux, en Jésus-Christ, afin de montrer dans les siècles à venir les richesses abondantes de sa grâce, par sa bonté envers nous, en Jésus-Christ. » Ephés., n, 4-7.
« La passion du Christ, dit Saint Thomas, est la cause de notre réconciliation avec Dieu de deux manières. 1° En ce qu'elle a éloigné le péché qui rend les hommes ennemis de Dieu, d'après ces paroles (Sac, xiv, 9) : « Dieu hait également l'impie et son impiété » ; et (Ps. v, 7) : « Vous haïssez tous ceux qui opèrent l'iniquité ». 2° En ce qu'elle est un sacrifice très agréable à Dieu. Car l'effet propre du sacrifice, c'est d'apaiser Dieu. La passion volontaire du Christ a été un si grand bien, qu'à cause de ce bien qu'il a trouvé dans la nature humaine Dieu a été apaisé à l'égard de toutes les offenses du genre humain. » S. Thom., III p., q. 49, a. 4.
rait à bénir ; obligé de sévir, il était désireux de pardonner ; détenteur de la Justice, il faisait appel à la iMiséricorde. Mais auparavant il fallait une réparation qui s'opérât au sein même de l'humanité. La gloire que Dieu avait prétendu prendre dans ses créatures avait été frustrée ; il était nécessaire qu'elle lui fût rendue. Sachant que l'humanité était impuissante par elle-même à réparer sa faute, il avait envoyé son Fils pour accomplir cette œuvre d'infinie sagesse. Pendant toute sa vie il Le tint dans un état d'esclavage et il fit peser sur Lui les exigences divines de sa Justice. Jésus avait en quelque sorte concentré en Lui l'humanité tout entière, et c'est de son sein que Dieu devait tirer le paiement complet de la dette contractée par le péché.
Chaque humiliation qu'il subit, chaque souffrance qu'il endure, chaque goutte de sang qu'il verse, est un hommage rendu à la Divinité ; mais cela ne suffit pas. Le péché a introduit la mort dans la vie, comme une punition ; il faut maintenant une mort réparatrice pour rendre l'humanité à la vie. La Justice divine s'est attachée à l'humanité, comme une conséquence nécessaire de l'offense ; pour s'en détacher, il faut que l'offense soit effacée, et elle ne peut l'être que par l'immolation totale de la divine Victime. La Miséricorde ne peut prendre la place de la Justice
que si la satisfaction est assez parfaite pour égaler la gloire qu'elle réclame ; et cette gloire doit coûter tout le sang de l'Honime-Dieu.
En mourant, Jésus fait monter de la terre vers le ciel tout ce que l'humanité avait ravi à Dieu au moment de la chute. La somme de gloire que le dernier soupir du divin Crucifié rend à la Divinité égale et dépasse infiniment celle que la fidélité de la créature était appelée à lui procurer K Dieu n'a plus de raison de châtier l'humanité ^ ; au contraire, en la contemplant purifiée par le sang rédempteur, il l'embrasse avec amour ^ et il
* « Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé. » Rom.,
« Il satisfait proprement pour une offense celui qui rend à l'offensé quelque chose qu'il aime autant ou plus qu'il ne hait l'offense elle-même. Or, le Christ, en souffrant par charité et par obéissance, a rendu à Dieu plus qu'il ne fallait pour faire compensation à toutes les offenses du genre humain : 1" à cause de la (jrandeur de la charité qui le faisait souffrir ; 20 à cause de la dignité de la vie qu'il a donnée pour satisfaire, car c'est la vie d'un homme-Dieu ; 3" à cause de la généralité de la passion et de la grandeur de la douleur dont il s'est chargé. C'est pourquoi la passion du Christ n'a pas été seulement une satisfaction suffisante, mais encore surabondante, pour les péchés du genre humain, d'après ces paroles de l'Ecriture (I Jean, n, 2) : « Il s'est fait victime de propitiation non seulement pour nos péchés, mais encore pour ceux du monde entier. » S. Thom., III p., q. 48, a. 2.
2 « Jésus nous a délivrés de la colère à venir. » I Thess., i, 10.
3 « On ne dit pas que la passion du Christ nous a réconciliés avec Dieu, comme s'il eût commencé à nous aimer alors, puisqu'il est écrit (Jér., xxxi, 3) : « Je vous ai aimé d'un amour
abandonne à son Fils bien-aimé, comme prix de sa victoire, la Miséricorde dont II usera désormais à l'égard des pécheurs K
C'est ainsi que Jésus-Victime devient par son Sacrifice le centre de toutes les relations du ciel et de la terre. Il avait été envoyé au monde, c'était le don du ciel ; il meurt pour l'humanité, c'est la rançon du monde. La Justice divine Le fait mourir ; la Miséricorde divine fera vivre ceux pour qui II meurt. Le Dieu vengeur s'en est fait une Victime ; la Victime s'est faite un Dieu Sauveur. Pour s'exercer de nouveau, la Justice devra faire appel à la Miséricorde, afin d'agir de concert avec elle ; et, pour pardonner aux hommes, la Miséricorde devra passer par le Calvaire et puiser dans le sang de la divine Victime les mérites du salut éternel.
perpétuel » ; mais on le dit parce que par la passion du Christ /a cause de la haine a été détruite, soit parce que le péché a été effacé, soit parce qu'elle a offert en retour un bien plus agréable à Dieu. » S. Thom., III p., q. 49, a. 4, ad 2.
^ « Dieu ne nous a pas destinés à la colère, mais à acquérir le salut par notre Seigneur Jésus-Christ, qui est mort pour nous. » I Thess., V, 9, 10.
« Lorsque la bonté de Dieu, notre Sauveur, et son amour pour les hommes ont paru, /'/ nous a sauvés, en vertu de sa miséricorde, par le bain de la régénération et du renouvellement de l'Esprit-Saint, qu'il a répandu sur nous abondamment par Jésus-Christ notre Sauveur, » Tit., m, 4-6.
De même que le Verbe incarné a été dans l'humanité la manifestation vivante de la Divinité, ainsi IHomme-Dieu immolé demeure l'expression permanente des droits sacrés de l'humanité à la commisération et à la miséricorde '. Tout pécheur, pour être exaucé, devra emprunter la voix suppliante de l'auguste Victime ; tout péché, pour être pardonné, devra être baigné dans son sang rédempteur -.
Infinie comme la Justice, la Miséricorde couvre le monde, et toutes les âmes peuvent venir s'y abreuver. La source des mérites et des grâces est intarissable ; tous sont invités à venir y puiser, mais aucun n'est violenté. Chaque pécheur, et malgré la multitude de ses péchés, peut regarder du côté du Calvaire et implorer du secours ^.
1 « Qui accusera les élus de Dieu ? C'est Dieu qui justifie. Qui les condamnera ? C'est le Christ Jésus gui est mort pour eux ; bien plus, qui est ressuscité, qui est à la droite de Dieu, et qui intercède pour nous, » Rom., viii, ZZ, 34.
« Nous avons Vassurance d'entrer dans le sanctuaire par le sang du Christ. » Hébr., x, 19.
2 « C'est en lui que nous avons la rédemption, /a rémission des péchés, par son sang. » Ephés., i, 7.
« Le sang de Jésus-Christ nous purifie de tout péché. » I Jean, i, 7.
3 « Le Christ, par sa passion, nous a délivrés de nos péchés, en établissant la cause de notre délivrance, de manière que par elle tous les péchés, quels qu'ils soient, passés, présents et futurs, pussent être remis ; comme si un médecin préparait une médecine qui pût guérir toutes les maladies, même celles qui seraient à venir. » S. Thom., III p., q. 49, a. 1, ad 3.
FIN DE LA MISSION DE JÉSUS SSg
Il a même le droit de s'emparer de l'adorable Victime qui s'y est immolée et de s'en servir comme d'un talisman contre la Justice qui voudrait le frapper; mais encore faut-il qu'il veuille librement venir se jeter dans les bras du divin Crucifié et se laisser presser sur son sein ^
Pour tous les pécheurs du monde Jésus ne cessera de crier miséricorde '-. Sa croix reste dressée entre le ciel et la terre, comme le divin paratonnerre de l'humanité qui attire les foudres de la Justice afin d'en préserver les pécheurs 3. Allons nous abriter à son ombre ^ et
■* « Mes petits enfants, je vous écris afin que vous ne péchiez point ; mais quand même quelqu'un aurait péché, nous avons un avocat auprès du Père, Jésus-Christ le Juste. C'est lui qui est une propitiation pour nos péchés ; et, non seulement pour les nôtres, mais pour ceux du monde entier. » I Jean, n, i, 2.
2 « Parce qu'il possède un sacerdoce éternel, il peut sauver pour toujours ceux qui s'approchent de Dieu par lui, étant toujours vivant pour intercéder en notre faveur. » Hébr., vu, 24, 25.
3 « Il a plu à Dieu de réconcilier par lui toutes choses avec lui-même, en établissant la paix par le sang de sa croix. » Col., I, 19, 20.
■^ « Pour moi, à Dieu ne plaise que je me glorifie, si ce n'est dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ. » Gal., vi, 14.
L'Eglise chante : « Je vous salue, ô croix ; mon unique espérance, dans ce temps de la passion, augmentez la justice de ceux qui sont déjà justes, et accordez le pardon aux coupables. » Hymne Vexilla régis.
Relativement au culte que nous rendons à la croix. Saint Thomas s'exprime ainsi : « La croix du Christ sur laquelle le Christ a été crucifié, doit être adorée de Yadoration de latrie, soit parce qu'elle représente la figure du Christ qui y est mort,
supplier Celui qui nous a tant aimés de ne pas rendre inutiles pour nous les souffrances qu'il a endurées et le sang qu'il a versé.