‹ Jésus mieux connu et plus aimé dans son sacerdoce (volume 4)Chapitre 4 sur 49 · I. — Pourquoi les décrets ep Dieu sont éternels · texte numérisé non relu

I. — Pourquoi les décrets ep Dieu sont éternels

Il n'y a pas en Dieu de succession de temps, de progression de connaissance, d'intermittence de volonté. Tout ce qu'il est, il l'est par nécessité,

et tout ce qui est en lui est aussi nécessaire que son essence même. 11 connaît toutes choses, et rien de ce qui existe ou peut exister n'est inconnu de lui. Sa science ne dépend point de l'existence des êtres, mais ce sont les êtres qui dépendent essentiellement de lui, de sa puissance et de la connaissance qu'il en a '. Tout ce qui est créé est un effet de sa volonté, il est lui seul le principe de toutes choses ; et avant que les êtres existent dans le temps, leur existence a été décrétée de toute éternité en lui'^.

Ce qui fait que tout le créé est éternel dans la pensée de Dieu. Et cela, parce que pour Dieu il n'y a ni passé ni avenir, mais seulement le présent. La notion du passé suppose une chose qui après avoir existé n'existe plus, comme celle de l'avenir comporte l'idée de quelque chose qui existera mais qui n'existe pas encore. Ces notions ne peuvent se rencontrer en Dieu, car comme l'existence d'une chose est plus parfaite

1 « Les choses sont en Dieu comme un objet connu peut être dans le sujet qui le connaît. Dans ce sens elles sont en Dieu par leurs raisons propres, qui ne sont d'ailleurs rien autre que l'essence divine elle-même. » S. Thom., I p., q. 18, a. 4, ad 1.

2 « Par cela que Dieu donne l'être aux choses par un acte de sa volonté, il est évident qu'il peut, sans éprouver de changement, appeler de nouveaux êtres à l'existence... et, quoique éternel, ne pas produire les choses de toute éternité. » S. Thom., Op. 2, c. 97.

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que sa non existence, il y aurait en Dieu des imperfections. C'est pourquoi Dieu ne connaît que le présent ; tout en lui est éternel et immuable'. En dehors de lui, les êtres et les événements se succèdent, parce qu'ils sont limités par le temps et par l'espace ; mais Dieu assiste comme d'une hauteur sublime - au mouvement du monde et à la succession des siècles, et ce que nous, nous voyons se dérouler successivement devant nos yeux, lui le voit dans tout son ensemble et d'un seul coup d'oeil'.

De même que, lorsque nous montons sur une montagne, l'horizon s'agrandit devant notre rayon visuel et nous apercevons, en un instant, dans le lointain, des choses que ceux qui sont dans la plaine ne voient nullement et qu'ils ne pourront apercevoir que lorsqu'ils se seront transportés sur les lieux ; de même encore, lorsque, par la pensée, nous jetons un regard sur l'espace que nous avons parcouru, ou sur les

1 « Connaître pour Dieu est son être même. Or, il n'y a dans l'être divin ni priorité ni postériorité ; mais il est tout en même temps. Donc Dieu ne connaît ni avant ni après ; mais il connaît tout ensemble. » S. Thom., Contr. Gent., L. i, c. 55.

■- « Le Seigneur a regardé du haut de son sanctuaire. » Ps. CI, 20.

3 « Dieu, du haut de l'éternité, voit d'une manière certaine, et comme si elles lui étaient présentes, toutes les choses qui doivent s'accomplir dans le cours du temps. » S. Thom., Op. 3, c. 10.

années que nous avons vécues, nous revoyons en une vision unique tout ce que nous avons considéré antérieurement dans la succession des événements et des choses ; ainsi Dieu voit dans un seul regard l'existence entière de tous les mondes et de toutes les créatures angéliques et humaines, depuis leur création jusqu'à leur fin ou leur éternelle destinée. Il n'a pas à regarder en dehors de lui pour connaître l'œuvre de ses mains, mais il voit toutes choses dans sa pensée, et sa pensée étant éternelle tous les êtres le sont dans leur principe '.

C'est pourquoi Dieu ne peut rien apprendre et n'ignore absolument rien des pensées les plus cachées comme des choses qui n'arriveront qu'après des siècles et des siècles. De sorte que, avant que le monde fût, et de toute éternité, il savait, il voulait l'œuvre de la création ; il en décrétait le moment, il en posait les principes, il en établissait les lois, il en réglait les moindres particularités. Etant l'origine unique de tout, il donnait à chaque être sa nature et lui traçait sa voie ; puis il assistait à tous les événements

* « Dieu est supérieur au cours du temps ; il est de sa nature d'être éternel. C'est pour cela que sa connaissance est éternelle et non temporaire... Dès l'éternité il contemple toutes choses et voit toute l'étendue du temps ; tout ce qui se fait dans le temps lui est comme présent, » S. Thom., Op. 3, c. 10.

qui devaient se succéder sur la terre jusqu'à la fin des temps, il en voyait les causes et en pesait les conséquences ; rien ne lui échappait, pas plus le léger frissonnement du brin d'herbe sous la brise que la chute des empires '.

Mais ce qui attirait surtout les regards de Dieu sur la terre, c'était la créature humaine qu'il avait résolu de faire à sa ressemblance. Créée pour le connaître, pour l'aimer et pour le posséder éternellement, il lui imposait des préceptes dont il tirerait sa gloire; la dotant de la liberté, il connaissait déjà l'usage coupable qu'elle en ferait ; mais ne voulant point la perdre irrévocablement, à côté de la prévarication il mettait le remède et la réhabilitation. C'est alors qu'apparaissait le salut après la chute, le Libérateur après la condamnation.

Tous les siècles écoulés depuis le commencement du monde et tous ceux qui doivent encore exister, avec leurs détails les plus minimes, ont

1 « Tout ce que Dieu connaît, il le connaît parfaitement ; car il possède toute perfection, puisqu'il est l'être absolument parfait. Or, un objet connu d'une manière générale seulement ne l'est pas parfaitement, puisqu'on ignore ce qui importe le plus en lui, savoir les perfections dernières qui complètent son être propre. Si donc, par cela même qu'il connaît son essence. Dieu connaît tout d'une manière générale, il doit connaître aussi chaque chose en particulier. « S. Tho.m., Contr. Gent., L. i, c. 5o,

été entrevus par Dieu en moins de temps que nous n'en prenons pour le dire. Cet éternel présent, qui est un des attributs de la Divinité, constitue un point fixe qui ne connaît ni succession, ni ombre, ni imperfection, ni ignorance, ni susceptibilité aucune d'un accroissement quelconque.

Ce que Dieu connaît, il le connaît parfaitement et d'une connaissance invariable et éternelle; ce qu'il veut, il le veut librement et nécessairement à la fois, en ce sens que ce qu'il veut est éternellement voulu, mais voulu uniquement par un effet de sa volonté. De sorte que tout ce qui se produit dans le temps est beau et grand, adorable et divin, envisagé au point de vue du cachet que lui imprime la volonté éternelle de Dieu '. Le péché uniquement échappe à cette divine influence, parce que le péché est un mal et une négation du bien ; Dieu le connaît éternellement, mais pour le maudire et le châtier.

Les événements terrestres, vus dans cette lumière de vérité, prennent une teinte d'éternité. Rien ne peut être l'effet du hasard, mais tout a été prévu de Dieu, permis ou voulu par lui.

• « AJessence divine renferme en elle-même tout ce qui peut se trouver de noblesse dans tous les êtres ; elle est la raison propre de chacun d'eux. » S. Thom., Contr. Cent., L. i, c. 54.

Comine cette pensée est de nature à élever notre âme, à surnaturaliser nos pensées, à diriger nos vues, à apaiser nos désirs, à tempérer nos joies et nos peines, à maîtriser nos passions, à nous affermir dans le bien et à nous exciter à une confiance illimitée envers ce Dieu qui ne reste étranger à rien de ce qui nous regarde, qui connaît tous nos maux et possède tous les remèdes, qui ne laisse tomber aucun cheveu de notre tête sans sa permission, qui n'ignore rien de ce que nous avons été dans le passé et de ce que nous serons dans l'avenir, qui nous appelle à une sublime destinée mais qui a prévu tous les secours et toutes les grâces qui nous seraient nécessaires, et dont l'amour, qui l'a porté éternellement à nous créer, ne cessera de nous assister pour ensuite nous récompenser et nous couronner.

« O altitudo divitiarium sapientix et scientix Dei ; ô hauteur sublime des richesses de la sagesse et de la science de Dieu î ' » pouvons-nous nous écrier avec saint Paul. Tout petits et vils que nous sommes, nous atteignons à la hauteur de l'Eternel. Nous avons existé éternellement dans sa pensée ; nous avons été aimés en lui dès l'origine de toutes choses ; nous avons été l'objet de sa Sagesse infinie, l'effet de sa Toute-

1 Rom., XI, 33,

Puissance, le terme de son adorable Volonté ! A chaque être, il a donné sa nature propre; nous, il nous a faits pour lui et il nous a destinés à le connaître, à l'aimer et à le posséder éternellement. Cela seul nous fait entrevoir déjà les sublimes réalités de l'Incarnation du Verbe. Entrons avec amour et allégresse dans les considérations toutes divines de cet adorable Mystère.

H. — Eternité du décret de l'Incarnatioi? et de la Rédempticp

Tous les êtres existant de toute éternité dans la pensée de Dieu, chacun y occupe une place proportionnée à sa nature et à sa perfection. Toutes les œuvres de Dieu sont belles et parfaites en elles-mêmes, parce qu'elles sont telles que Dieu les a conçues et voulues ; c'est pourquoi après chacune de ses créations, la Genèse nous dit que Dieu vit qu'elle était bonne. Toutefois, lorsque le Créateur se prépara à créer l'homme, il sembla se recueillir en lui-même, avant de produire un être fait à son image et à sa ressemblance. Nul doute que, dès le principe, la pensée de Dieu ne s'arrêtât avec une complaisance spéciale sur la nature humaifte, dans la-

DÉCRET lÎTEKNEr, DE LA RÉDEMPTION ^7

quelle il voyait comme un reflet de ses divines perfections.

Mais ce qui attirait plus particulièrement son attention et ce qui le captivait, s'il nous est permis de parler ainsi, c'était le couronnement sublime et divin qu'il se proposait d'ajouter à son œuvre, en unissant indissolublement un jour la nature humaine à sa nature divine.

Il avait élevé l'homme au-dessus de tous les autres êtres de la création ; il lui avait donné une intelligence capable de le contempler et ayant la puissance de le connaître, quoique imparfaitement, à l'exemple de la connaissance parfaite que, comme Dieu, il a de lui-même ; il l'avait doué d'un cœur dont il avait fait le réservoir de l'amour divin, pour compléter dans la charité la connaissance que l'intelligence avait de lui ; il avait couronné son œuvre, en mettant dans la volonté la faculté de se déterminer ellemêiTie et le pouvoir d'apporter à la grâce divine un concours raisonné et méritoire.

Dieu se mirait en quelque sorte dans la beauté de l'âme humaine, à laquelle il avait résolu de se communiquer et qu'il avait destinée à son éternelle compagnie dans la Béatitude ; jusqu'à ce que la désunion, sous la forme du péché, vînt briser l'harmonie de son œuvre. Les ombres de la mort se répandirent alors sur cette image de

Dieu, laquelle risquait d'en être éternellement défigurée, lorsque, poussé par une miséricorde infinie qui restera toujours pour nous le plus touchant des mystères, le Créateur se chargea luimême de donner à l'humanité un Sauveur dont la réparation, égale à l'oftense, lui obtiendrait le pardon et le salut '.

Pour rétablir l'humanité dans son innocence primitive et lui permettre de reconquérir ses droits au bonheur éternel, tout autant que pour apaiser la Justice divine et rendre à Dieu !a gloire que le péché lui avait enlevée, ce Sauveur ne pouvait être pris parmi les hommes, — tous les enfants d'Adam ayant été entachés de la faute de leur premier père et ne pouvant, dès lors, être agréables à l'offensé ni satisfaire pleinement à la

' Saint Thomas, considérant que l'homme prévaricaceiir n'est cependant pas obstiné par nature dans le mal, mais qu'il a nécessairement besoin d'un secours supérieur pour s'en affranchir, ose en conclure que Dieu, dans sa bonté, était presque tenu de le lui fournir. « La bonté divine, dit-il, surpasse la puissance de la créature pour le bien. Or, il est établi que la condition de l'homme, tant qu'il est dans ce bas monde, est telle que, de même qu'il n'est pas confirmé dans le bien d'une manière permanente, il n'est pas non plus obstiné dans le mal sans pouvoir en sortir. Il est donc essentiel à la condition de la nature humaine de pouvoir s'affranchir de cette corruption du péché. Il n'eût donc pas été convenable que la bonté de Dieu laissât cette puissance sans effet ; ce qui aurait eu lieu, s'il ne lui eût pas procuré un moyen de réhabilitation. » S. Thom., Op. 2, c. 199.

DÉCRET ÉTERNEL DE LA RÉDEMPTION Sg

peine encourue'. Ou il fallait abandonner l'humanité à son triste sort, ou il fallait que Dieu prît sur lui la satisfaction de l'oftense '^. Non

' << Un l)ur homme, quel qu'il fût, était inca[)able de satisfaire pour le péché de tout le genre humain. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 54.

- « Il fallait donc, continue le Docteur angélique, pour délivrer le genre humain du péché commun, que quelqu'un satisfît qui fût homme, capable de satisfaire, et qui eût quelque chose de plus que l'homme, afin que son mérite suffît à satisfaire pour le péché de tout le genre humain. Or, Dieu seul est supérieur à l'homme. Il était donc nécessaire que Dieu se fît homme, afin d'effacer le péché du genre humain. C'est ce que Saint Jean-Baptiste dit de Jésus-Christ : « Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui efface le péché du monde » (Jean, i, 29). Et l'Apôtre s'exprime ainsi (Rom., v, 18) : « De même que par le péché d'un seul, la condamnation atteint tous les hommes, de même par la justice d'un seul, la justification qui donne la vie s'étend à tous les hommes. » Ibid.

Dans le livre des Sentences, il écrit encore : « U était aécessaire que la satisfaction de l'offense commise par la nature humaine fût une satisfaction complète, adéquate à l'offense. Or, pour être complète et adéquate, elle devait revêtir une valeur infinie, et cela parce que le péché pour lequel cette satisfaction était donnée à Dieu, présentait lui-même en quelque manière, le caractère d'infini, sous les trois rapports suivants : parce que l'insulte de la désobéissance s'adressait à une majesté infinie, et que l'offense croît en raison directe du rang de l'offensé ; parce que le bien dont le péché privait l'homme coupable est un bien infini, puisque c'est Dieu même, béatitude dernière et fin suprême de l'homme ; parce qu'enfin la chute même de la nature tombée, pouvant s'aggraver sans cesse et les effets s'en multiplier sans limite, cette chute participait ainsi, en quelque manière, à une malice infinie. Or, l'acte d'une pure créature ne peut avoir ^efficacité infinie ; ainsi, jamais aucune créature, qui n'est que créature, n'aurait pu donner la satisfaction exigée. » S. Thom., Sentent., L. 3, dist. 20, q. 1, a. l.

seulement il avait résolu de ne point pardonner sans satisfaction, mais encore cette satisfaction devait pouvoir agréer entièrement à sa Justice au même degré que la faute avait oflensé sa Sainteté et sa Majesté ^

C'est alors que Dieu, dont la Puissance est sans limites et la Miséricorde infinie, résolut de se substituer à l'humanité et de puiser dans son sein la satisfaction suprême à laquelle il avait droit. Dieu le Père ne pouvant aller personnellement au secours de l'humanité, pas plus que le Saint-Esprit, comme nous le verrons plus tard lorsque nous traiterons du Sacerdoce, jeta naturellement les yeux sur son Verbe éternellement engendré, image parfaite de sa gloire, copie fidèle de ses infinies perfections, par qui tout a été fait et par qui il convenait que tout fût restauré, et il en fit comme une nouvelle humanité réhabi-

1 « L'ordre de la justice exige qu'//// châtiment soit infligé au péché. La punition du péché contribue à manifester la bonté divine et la gloire de Dieu. Après avoir obtenu la rémission de son péché par la grâce, et lorsqu'il est rétabli dans l'état de grâce, l'homme reste tenu, en vertu de la justice de Dieu, de subir une peine pour le péché qu'il a commis. » S. Thom., Contr. Gent., L. 3, c. i58.

Et, dans le livre suivant, complétant cette pensée, il ajoute : « C'est une satisfaction pour celui qu'il a offensé. Et parce que les autres hommes étaient incapables de satisfaire pour euxmêmes, Jésus-Christ l'a fait pour tous, en souffrant par charité une mort volontaire. » Ibid., L. 4, c. 55.

litée. Il décréta dans son éternelle Sagesse et dans sa Charité incoinmensurable, que le Fils de ses éternelles complaisances descendrait dans le monde, prendrait les livrées de l'humanité déchue, s'associerait substantiellement la nature humaine qu'il élèverait ainsi à la dignité divine '. Mais devant s'incarner pour réparer l'outrage fait à Dieu et pour sauver les hommes, le Verbe y serait non seulement dans la qualité d'esclave, mais encore dans la condition de Victime'-. C'est sur lui que pèserait toute la malédiction divine encourue par l'humanité -^ ; il serait chargé des

' « Il faut observer, dit encore Saint Thomas, que la valeur de la satisfaction se tire de la dignité de celui qui satisfait, mais la dignité du pur homme, pour être la compensation de l'injure faite à Dieu, n'était pas infinie. Il a donc fallu un homme d'une dignité infinie pour que, souffrant un châtiment pour tous, /'/ satisfît convenablement pour les péchés du monde entier. C'est pour cela que le Verbe de Dieu, vrai Dieu et fils de Dieu, prit la nature humaine, afin de purifier le genre humain tout entier, en satisfaisant pour ses péchés. » S. Thom., Op. 3, c. 7.

2 « Dieu a fait le Christ péché, non pour qu'il eût le péché en lui, mais parce qu'il l'a fait victime pour le péché. » S. Thom., III p., q. i5, a. 1, ad 4.

•' Saint Thomas s'exprime ainsi : « Le péché est maudit, comme le dit Saint Augustin, et par conséquent la mort et la mortalité qui en proviennent. La chair du Christ ayant été mortelle et ayant eu la ressemblance d'une chair de péché, Moïse l'appelle pour ce motif une chose maudite : « Celui qui est pendu au bois est maudit de Dieu » (Deut., xxi, 23), comme Saint Paul lui donne le nom de péché en disant (II Cor., v, 21) : « que celui qui ne connaissait pas le péché s'est fait péché pour

péchés du monde et il devrait les expier ' ; l'excès d'ingratitude de la part de l'homme appellerait l'excès d'amour et de réparation de la part du Rédempteur-, et c'est jusqu'à l'effusion complète de son Sang que la divine Victime devrait accomplir sa mission '•.

Dieu le Père qui voulait à tout prix sauver l'humanité de la perte éternelle ne recula pas devant cet immense sacrifice, et c'est d'accord avec les deux autres Personnes de la Trinité Sainte, dont les conseils sont toujours à l'unisson ', qu'il fut décrété solennelleinent que dans

nous », c'est-à-dire qu'il a pris la peine du péché. On ne doit donc pas s'étonner qu'il soit dit « qu'il a été maudit de Dieu » ; car si Dieu n'eût pas haï le péché et notre mort, il n'aurait pas envoyé son Fils pour se soumettre à la mort et la détruire. Confessez donc qu'/7 a été maudit pour nous, celui qui d'après votre aveu est mort pour nous. D'où le même Apôtre dit (Gal., III, i3) : « Jésus-Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi, en se faisant lui-même un objet de malédiction pour nous. » S. Thom., III p., q. 46, a. 4, ad 3.

* « Il a porté lui-même nos péchés, lui par les meurtrissures duquel vous avez été guéris. » I Pierre, n, 24.

2 « Dieu qui est riche en miséricorde, à cause de l'amour extrême dont il nous a aimés, lorsque nous étions morts par nos péchés, nous a rendu la vie dans le Christ, par la grâce duquel vous avez été sauvés. » Eph., ii, 4, 5.

>> « Sans effusion de sang il n'y a pas de pardon. » Hebr., IX, 22.

* Saint Paul nous dit la part que les trois Personnes divines ont eu dans le mystère de la régénération : « Lorsque la bonté de Dieu, notre Sauveur, et son amour pour les hommes ont paru, il nous a sauvés, en vertu de sa miséricorde, par le bain

DKCKKT ETKKNEL DE LA REDEMPIION 4^

la suite des temps, à l'heure de la création du monde, sur l'humanité coupable se lèverait le Soleil de Justice ' qui la sortirait des ténèbres, et que le genre humain tout entier serait régénéré dans le Sang de l'Agneau -.

Mais d'après ce que nous avons dit, dans le paragraphe précédent, ce décret en Dieu est éternel. Il existe en lui avant toute création, comme la pensée existe dans notre esprit et la détermination dans notre volonté, avant toute action extérieure. Dieu n'a pas attendu l'expérience de la liberté humaine pour en connaître les actes ; ce n'est pas davantage hypothétiquement qu'il a décrété l'Incarnation. iMais tout en

de la régénération et du renouvellement de Y Esprit-Saint, qu'il a répandu sur nous abondamment par Jésus-Christ notre Sauveur. » TiT., ni, 4-6.

Tous les jours, à la sainte Messe, le Prêtre rappelle ce touchant mystère dans l'une des trois prières qu'il dit avant la Communion : « Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, qui, par la volonté du Père et la coopération du Saint-Esprit, avez donné par votre mort la vie au monde, délivrez-moi, par votre saint Corps et votre précieux Sang ici présents, de tous mes péchés et de tous les autres maux. » Canon de la Messe.

* « Le soleil de justice se lèvera pour vous qui avez craint mon nom, et le salut sera sous ses ailes. » Mal., iv, 2.

2 « Tous ont péché et sont justifiés gratuitement par la rédemption qui est dans le Christ Jésus, que Dieu a destiné pour être la victime de propitiation par la foi qu'on aurait en son sang. » Rom., ui, 23-25.

lui a été simultané, et la pensée de la création, et la vue de la prévarication et la volonté de la Rédemption. Eternellement il a été décidé que le Verbe divin prendrait la nature humaine et qu'il se constituerait ici-bas Hostie et Victime pour le péché. Décret absolu qui n'a pas rendu le péché nécessaire, mais qui n'en est que la conséquence ou mieux, dont le péché a été l'occasion miséricordieuse. Une fois formulé dans la Sagesse éternelle, ce décret prenait le caractère d'une volonté divine et il devait nécessairement s'accomplir dans le temps.

De sorte qu'il est doublement vrai de dire que nous avons été miséricordieusement aimés de toute éternité ', et que l'amour que Dieu nous a porté, avant même toute création, nous valait l'Incarnation future de son Verbe, sa vie, son sang et sa mort. Quels ne doivent pas être, dès lors, notre admiration, notre respect, notre amour et notre reconnaissance pour ce Mystère incomparable qui met, pour ainsi dire, le ciel tout entier au service de notre pauvre humanité ^ ! Si nous ne savions que tout est divinement sage en Dieu et infiniment parfait, nous pourrions

' « Je t'ai aimé d'un amour éternel ; c'est pourquoi je t'ai attiré par compassion. » Jer., xxxi, 3.

2 « Grâces soient rendues à Dieu pour son don ineffable. » II Cor., IX, i5.

être tentés de voir un manque de pondération dans une aussi incompréhensible miséricorde.

En eflFet, de tous les décrets de la Divinité il n'en est point de comparable à celui-là ni en puissance ni en amour. Dans la pensée de Dieu, il n'en est point non plus de plus important et qui reflète davantage les perfections divines. Outre les raisons intrinsèques qui établissent avec évidence cette adorable vérité, le témoignage en est dans le fait de l'épreuve des Anges au ciel.

Quand les temps de la création furent accomplis et que la nature angélique sortit toute brillante des mains de son Créateur, Dieu apparut aux Anges dans l'éclat de ses perfections infinies et réclama leurs adorations. Il leur révéla en même temps son dessein d'une autre création, inférieure à la leur, mais destinée néanmoins à une dignité plus grande par le fait de l'Union hypostatique de la nature humaine avec la nature divine dans la Personne du Verbe incarné ; et, leur présentant par anticipation le Fils de Dieu devenu le Fils de l'homme, il exigea qu'ils Lui rendissent les mêmes honneurs qu'à la Divinité. C'est ce qui détermina la révolte des anges orgueilleux ; ils se crurent humiliés de devoir adorer dans une nature humaine le Dieu

qui avait en quelque sorte dédaigné de s'unir à la nature angélique. Rien ne fait mieux ressortir et la sublimité du Mystère de l'Incarnation du Verbe et la place qu'il occupe dans le plan général de l'économie divine.

Mais le Mystère de la Rédemption est inséparable de celui de l'Incarnation. En offrant le Verbe incarné à l'adoration des Anges, Dieu le leur présenta comme Victime. Il fit passer sous leurs yeux ses humiliations, ses souffrances, les horreurs de sa Passion et les ignominies de sa mort ; ce qui ajouta à leur suprême répugnance de devoir adorer un Dieu dans un tel état d'abaissement et presque d'anéantissement, et leur fit pousser le cri de la révolte qui les perdit à jamais '.

' Tout accessoire que soit cette question relativement à l'étendue du sujet traité dans ce volume, nous croyons devoir apporter quelques arguments à l'appui de nos dires. Tout d'abord, le mystère de l'Incarnation est uni si étroitement à celui de la Très Sainte Trinité, qu'il paraît tout naturel qu'il n'ait point été ignoré des anges. — En second lieu, ce mystère étant le mystère de foi par excellence, et les anges, avant leur chute, possédant la vertu de foi, comme s'exprime Saint Thomas : « Puisque l'ange avant sa confirmation dans la gloire n'a pas eu cette béatitude par laquelle on voit Dieu dans son essence, il a été nécessaire, puisqu'il était dans la grâce de Dieu, qu'il eût la foi ■>■> (S. Thom., II II, q. 5, a. 1) ; il leur a été proposé comme l'objet suprême de leur foi.

En troisième lieu, si les anges ont eu une connaissance naturelle du Verbe dès leur création, comme le dit le même saint Docteur : « L'ange, par la connaissance naturelle, voit le Verbe

Que de mystères en un seul ! Ce qui est l'instrument du salut pour l'humanité, devient l'occasion de la perte éternelle pour une grande partie des phalanges angéliques ! Ce qui fait l'admiration et l'adoration des uns, détermine le mépris et la révolte des autres ! Ce dont Dieu

au moyen de l'espèce ou image qui éclaire sa propre nature, et il a possédé cette connaissance aussitôt qu'il a été créé » (S. Tho.m,, I p., q. 62, a. 1, ad 3) ; cette connaissance eût été par trop incomplète, s'ils n'eussent point connu le mystère futur de l'union hypostatique par laquelle, dans la suite des temps, le Verbe incréé devait devenir et demeurer à jamais le Verbe incarné. Il n'est point osé d'inteipréter dans ce sens certains passages des Epîtres de Saint Paul, par exemple : « Il est grand le mystère de la piété, qui a été manifesté dans la chair, et qui a été vu des anges. » (I Tim., m, 16) ; « Que tous les anges de Dieu l'adorent. » (Hebr., i, 6).

La raison donnée par Saint Thomas pour affirmer que les anges ont connu le mystère de l'Incarnation dès le commencement de leur béatitude, à savoir que « ce mystère est le principe général auquel se rapportent toutes les charges que les anges remplissent », n'exclut pas qu'ils ne l'aient pas connu auparavant ; d'autant plus que le texte de Saint Paul allégué conserve toute sa valeur dans un cas comme dans l'autre : « Tous les anges ne sont-ils pas les serviteurs du Christ, étant envoyés pour exercer leur ministère en faveur de ceux qui doivent être les héritiers du salut. » (Hebr., i, 14). Ajoutons que c'est en tant que Preniier-né de toute créature, angélique et humaine, que « Dieu s'est proposé de réunir toutes choses dans le Christ, soit celles qui sont dans le ciel soit celles qui sont sur la terre » (Eph., i, 9, 10) ; — et que les anges, comme les hommes, sont soumis à l'empire du Verbe incarné en qui toutes choses subsistent, suivant ces paroles du grand Apôtre : « Rendons grâces à Dieu le Père qui nous a assujettis à l'empire de son Fils bien-aimé, image du Dieu invisible. Premier-né de toute créature, car c'est en lui que tous les êtres ont été créés,

se sert pour nous prouver son infini et éternel amour, se tourne dans ses mains, pour d'autres, en un objet d'éternelle réprobation !

Comment ne pas éclater en actions de grâces, en louanges et en protestations d'amour, en considérant combien Dieu a toujours aimé les

soit les célestes, soit les terrestres, soit les visibles, soit les invisibles, les Trônes, les Principautés, les Dominations, les Puissances. Toutes choses subsistent en lui. Il est le /trincipe et en toutes choses il tient la primauté. » (Col., i, 12-18).

Tout ce que nous avons dit jusqu'ici serait incomplet, si à la notion de l'Incarnation nous n'ajoutions celle de la Rédemption. Le Verbe incarné, c'est le Verbe rédempteur ; le Christ sauveur, c'est le Christ victime. Les anges n'eussent point eu une connaissance exacte de l'Incarnation, s'ils n'eussent connu en même temps le caractère essentiel de ce mystère qui est l'immolation sanglante de la Victime pour le salut du monde. A tous les anges sans exception, les mérites du sang rédempteur ont été offerts pour les conduire à la victoire ; et c'est en vue des grâces futures, fruit du Sacrifice du Calvaire, que les anges fidèles ont été confirmés dans la béatitude, suivant ces paroles de Saint Paul : « 11 lui a plu de réconcilier par lui toutes choses avec lai-même : soit celles qui sont sur la terre, soit celles qui sont dans le ciel, en établissant la paix par le sang de sa croix. » (Col., I, 20).

Un dernier argument, de raison plus encore que de convenance, en faveur de notre opinion : c'est la place qu'occupe dans la céleste Jérusalem le Verbe incarné, le Christ vainqueur, le Rédempteur glorieux, la Victime sans tache, l'Agneau toujours immolé, devenu à jamais le centre et la raison des louanges éternelles et des adorations sans fin des anges et des saints. Comment admettre que les esprits célestes demeurés fidèles eussent ignoré, au moment de la grande épreuve qui devait décider de leur sort éternel, le mystère auquel ils devraient leur béatitude et le Christ rédempteur dont ils étaient destinés à entourer le trône dans les siècles des siècles ?

hommes, surtout lorsqu'il savait que les hommes ne cesseraient jamais de l'offenser ?

Unissons nos voix à celles des anges fidèles et acclamons avec amour le Dieu trois fois saint qui nous a aimés jusqu'à nous donner son Fils unique.

III. — Miséricorde de Dieu dans le décret de rincarnatiot^ et de la Rédeinptict>

Dieu est essentiellement charité ', et tout ce qu'il crée il le crée par pure bonté et pour communiquer quelque chose de lui-même aux êtres auxquels il donne l'existence-. Il se comnmnique dans la mesure de la perfection des êtres et des rapports qu'il établit avec eux. Quoique tout soit admirable dans les œuvres de Dieu, considérées chacune dans leur essence propre, il faut admettre néanmoins que leur perfection est relative et qu'il y en a qui reflètent davantage que d'autres les perfections et les attributs de Dieu.

' « Dieu est charité. » I Jean, iv, i6.

- « La bonté divine doit être la fin de tout. En effet, la dernière fin des choses faites par la volonté d'un agent est ce que cet agent a voulu d'abord et par soi et en vertu de quoi il fait tout ce qu'il fait. Or, le premier objet de volition de la volonté divine est la bonté même. Il faut donc que la dernière fin des choses créées soit la bonté divine. » S. Thom., Op. 2, c. lot.

Les cieux racontent la gloire de Dieu ' et la terre est pleine de sa magnificence ' ; chaque être chante à sa manière la gloire et la louange du Créateur et, à ce point de vue, le brin d'herbe et le grain de sable magnifient autant le Seigneur que les cèdres du Liban et les astres du firmament.

Mais dans ce concert universel de la création, il est une voix plus écoutée que les autres, il est une louange plus noble et plus agréable à Dieu : c'est celle qui monte du cœur de l'homme. Au milieu de cette multitude de merveilles créées qui toutes parlent de la puissance, de la perfection et de la bonté de Dieu, l'homme apparaît comme une beauté sans égale, comme un rayon éclatant émanant plus directement de l'éternelle lumière, comme un chef-d'œuvre dans lequel le Créateur a réuni les perfections de tous les autres êtres et auquel il a imprimé plus visiblement le cachet de la Divinité.

Si toutes les autres créations sont surtout l'effet de la puissance de Dieu, la création de l'homme est particulièrement l'effet de son amour. Lorsque le Créateur l'appela à la vie, non seulement il en fit le roi de la création et le représentant officiel de son autorité, mais il le marqua du sceau de sa

1 Ps. XVIII, 2. — * Is., VI, 3.

prédilection et de son amour, et il porta la bienveillance et la bonté jusqu'à reproduire en lui une image sensible de ses perfections divines et une similitude de son essence incréée. Fait pour connaître Dieu, pour l'aimer et pour le servir, l'homme fut ainsi chargé de rendre au Créateur, au nom de la création tout entière, des hommages et des devoirs que les êtres sans raison ne peuvent lui oflrir. Il devint par là comme le centre de la création, et toutes les autres voix se seraient tues, que celle de l'homme honorant et adorant son Dieu eût suffi à glorifier le Seigneur.

Dieu ne se contenta pas de favoriser l'homme de ses dons, il voulut avoir avec lui des rapports intimes. Il lui révéla ses perfections et lui découvrit son éternelle charité; il lui dicta des lois et lui fit goûter la joie immense qu'il y a à les observer ; il le rendit participant des flots de lumière, de vérité, de paix et de félicité qui inondent la Divinité. Bien plus, il établit sa demeure dans son âme et il en fit comme son royaume terrestre d'innocence et de sainteté.

L'homme trouva son bonheur essentiel dans l'amour de son Créateur et dans la fidélité à ses commandements, jusqu'au jour où l'effroyable effondrement de la désobéissance vint renverser toute l'œuvre divine. Quelle déception pour Dieu, s'il nous est permis de parler ainsi, et

quelle amertume après tant de bontés ! La création entière fut comme bouleversée par la faute d'Adam, l'oeuvre du Créateur parut manquer de fondement et s'écrouler, l'idéal que Dieu s'était formé sembla s'évanouir et disparaître à jamais. Un voile de tristesse couvrit le monde et d'épaisses ténèbres obscurcirent le ciel vers lequel l'homme n'osait plus lever les yeux. Les rapports d'amitié entre Dieu et l'homme étaient rompus et le tonnerre de la colère divine grondait dans les nues.

Ou'allait-il se passer ? Dieu anéantirait-il son œuvre et briserait-il l'homme coupable comme un vase de terre ? Lui refuserait-il son pardon et l'abandonnerait-il à son triste sort, le chassant pour toujours de devant sa face et le condamnant à une expiation éternelle?

La Majesté divine semblait réclamer une pareille punition. L'outrage était si direct et si réfléchi ! L'homme connaissait la grandeur et la souveraineté de Dieu ; il savait qu'il est le principe absolu de toutes choses, que ses droits sont éternels et imprescriptibles, que tout honneur, toute louange, toute adoration et toute gloire lui sont dûs au ciel et sur la terre, et qu'on ne peut impunément manquer aux devoirs essentiels que toute créature est tenue de lui rendre. Après

un semblable outrage, ne convenait-il pas à la dignité de Dieu de châtier irrévocablement le coupable ?

La Puissance divine, de son côté, voyait son œuvre la plus belle détruite par l'inlidélité de l'homme. Elle avait rassemblé dans cet être privilégié les beautés disséminées dans le reste de la création et elle y avait déposé des dons qui étaient comme un rayonnement des perfections de Dieu. Son œuvre, tout à coup défigurée par le péché, faisait de l'homme un être méprisant tous les dons qu'il avait reçus, méconnaissant sa propre grandeur et détruisant pour jamais sa beauté primitive. La Puissance divine ne devaitelle pas, dès lors, s'exercer de nouveau sur l'œuvre de ses mains pour, cette fois, la réduire en une perpétuelle et douloureuse servitude?

La Sainteté divine, à son tour, profondément humiliée par une aussi grande infidélité, exigeait une terrible condamnation. L'homme était le seul être de la création dans lequel elle avait établi sa demeure ; seul à n'être pas inconscient, il connaissait la Sainteté infinie de Celui qui lui avait donné l'existence, il portait en lui son image, il participait, par son innocence, aux vertus du Très-Haut, et sa pureté en faisait un temple où le Seigneur aimait à demeurer. Pouvait-on méconnaître tant de bienfaits et abu-

J4 Oli JlisUS DANS SON KTAT DE VICTIME

ser de tant de grâces, sans en être puni pour toujours?

Mais ce qui, en Dieu, réclamait plus impérieusement le châtiment, c'était la Justice qui se dressait avec indignation devant l'ottense inconcevable de l'homme prévaricateur. Il avait été prévenu, il connaissait le précepte formel et il en avait mesuré toute la gravité, il savait quelles seraient les conséquences de son obéissance ou de sa désobéissance. Si, après cela, il péchait, il assumait toute la responsabilité de sa faute et il se condamnait lui-même au châtiment. La Justice divine ne se devait-elle pas à elle-même de ne point se laisser toucher par aucune considération et d'exiger une condamnation sans rémission ?

A ces revendications justifiées de la Justice, la Sagesse divine apportait son trop éloquent appui. Il y avait eu un antécédent : les anges, au ciel, avaient aussi, un jour, transgressé les ordres de Dieu et ils avaient été punis inexorablement ; des hauteurs de l'Eden et sur le point de jouir de la vision béatifique, ils avaient été plongés dans les abîmes de l'enfer. Pourquoi traiter l'homme autrement que l'ange, et ne pas l'associer à la damnation éternelle de ce dernier, puisque l'un comme l'autre ils ont refusé d'obéir et ont mérité le même châtiment ?

DKCRET KTERNEL DE LA RÉDEMPTION 55

Quelle coalition terrible et puissante contre l'homme pécheur ! Comment vraiment pourrat-il échapper à la condamnation qu'il a si justement méritée et que tout en Dieu semble devoir lui infliger ? Il ne restait plus qu'une espérance, et cette espérance sortira victorieuse du conflit.

La Miséricorde intervint alors et, sans porter préjudice aux droits des autres perfections divines, s'interposa entre elles et le coupable. Faisant appel à tout ce qu'il y a de bonté, de charité et de tendresse en Dieu, elle plaida la commisération et le pardon.

La Majesté outragée pourrait recevoir une juste réparation* ; la Puissance humiliée pourrait voir son oeuvre réhabilitée - ; la Sainteté souillée serait rétablie^ ; la Justice off^ensée serait apaisée * ;

- « Autant sa majesté est élevée, autant est grande sa miséricorde. » EccLi., n, 23.

2 « La toute-puissance de Dieu se manifeste surtout en pardonnant et en exerçant sa miséricorde, parce que Dieu montre par là sa souveraine puissance en remettant librement les péchés. Par sa miséricorde et son pardon, Dieu met les hommes en participation du bien infini, qui est \effet le plus élevé de sa puissance. » S. Thom., I p., q. 25, a. 3, ad 3.

3 « Toute la plénitude de la divinité habite corporellement en lui... Il a plu à Dieu de réconcilier par lui toutes choses avec lui-même. » Col., n, 9 ; i, 20.

■^ « Toute œuvre de justice divine, selon Saint Thomas, présuppose toujours une œuvre de miséricorde et se fonde sur elle » (I p., q. 21, a. 4). 11 montre ailleurs que la miséricorde l'emporte sur la justice, lorsqu'il dit : « En vertu de sa bonté

et la Sagesse elle-même trouverait dans son sein une satisfaction due à la Divinité '.

Continuant son plaidoyer, la Miséricorde se demandait qu'est-ce qui pourrait bien empêcher Dieu d'aiiuer les hommes plus que les anges. N'était-il pas libre de prodiguer ses dons à qui il lui plaît ^ ? Il n'avait agi par aucune influence, autre que son cœur, pour créer l'homme ; pourquoi tiendrait-il compte d'une considération quelconque pour lui pardonner et le sauver ? L'offense était grande sans doute, mais la Miséricorde n'en serait que plus éclatante ; il y aurait plus de condescendance et plus d'amour à pardonner un coupable qui ne le méritait à aucun titre; la bonté, la magnanimité et la sublimité des perfections divines apparaîtraient toutes lumineuses dans cette réhabilitation de l'humanité qui pourrait ainsi rendre à Dieu la gloire pour laquelle elle avait été créée ^.

infinie, la miséricorde et le pardon sont plus propres à Dieu que le châtiment ; car la miséricorde et le pardon lui conviennent en eux-mêmes, tandis qu'il ne nous punit qu'en raison de nos péchés. » S. Thom., II II, q. 21, a. 2.

* « C'est dans le Christ que nous avons la rédemption par son sang, la rémission des péchés, selon les richesses de sa grâce, qui a surabondé en nous, en toute sagesse. » Eph., i, 7, 8.

- « Il fait miséricorde à qui il veut. » Rom., ix, 18.

3 Quoiqu'il ne faille pas trop scruter les secrets de la Sagesse et de la Miséricorde de Dieu — lequel est libre en toutes ses actions d'une liberté essentielle et éternelle, dont la conception

DÉCRET ÉTERNEL DE LA REDEMPTIOiN 5"/

Admirable harmonie des perfections infinies en Dieu, elles vont toutes concourir à l'emploi du moyen suggéré par la Miséricorde pour sauver les hommes. Comme tout doit être infini et parfait dans la satisfaction à oflFrir à Dieu pour en obtenir son pardon plénier, c'est la Divinité elle-même qui devra faire tous les frais de la rédemption du genre humain. Le Sauveur sera une des t»-^is Personnes de la Très Sainte Trinité '.

échappe à nos investigations — il n'est pas sans intérêt de noter ici l'explication que donne l'Ange de l'Ecole de la perte irrémédiable des mauvais anges aussitôt après leur chute. « Le péché, dit-il, étant pour l'ange ce que la mort est pour les hommes, les bons anges ont été confirmés dans le bien aussitôt qu'ils ont adhéré à la justice divine, et les mauvais anges sont restés obstinément fixés dans le mal. La perception de l'ange diffère de la perception de l'homme, en ce que l'ange perçoit sans se mouvoir par le moyen de son entendement, comme nous percevons les premiers principes qui sont dans notre esprit ; tandis que dans l'homme c'est la raison qui perçoit discursivement en allant d'une chose à une autre. C'est ce qui fait que sa volonté est mobile, tandis que la volonté de l'ange est fixe et immobile dans sa détermination. Une fois sa résolution arrêtée, // devient immuable. Pour cette raison on a coutume de dire que l'homme peut faire usage de son libre arbitre pour le bien ou pour le mal, avant qu'il ait fait son choix comme après ; mais que le libre arbitre de l'ange n'a cette flexibilité qu'avant sa détermination, et qu'il ne l'a plus ensuite. H'oii, les mauvais anges, en péchant, sont tombés pour jamais dans le mai. » S. Thom., I p., q. 64, a. 2.

' Dans le deuxième volume de cet ouvrage nous avons indiqué quelques-uns des motifs pour lesquels c'est la deuxième Personne de la Très Sainte Trinité qui s'est incarnée. — Voir Chapitre I, art. 6, p. 102 et io3.

Il quittera le sein de Dieu et s'unira à la nature humaine ' ; mais portant en lui-même le caractère des pécheurs qu'il aura mission de sauver, il apparaîtra comme une véritable victime et il sera voué à l'immolation -.

Œuvre de majesté divine, de puissance suprême, de sainteté infinie, de justice adorable et de sagesse éternelle, l'Incarnation du Verbe et la Rédemption sont le triomphe sublime de la Miséricorde influençant, en quelque sorte, l'Etre divin tout entier, afin de l'incliner au pardon de l'humanité et d'associer toutes ses perfections infinies dans l'accomplissement du grand et ineffable Mvstère de l'éternelle Charité ^.

* « En toutes choses il a dû être rendu semblable à ses frères, pour devenir auprès de Dieu pontife miséricordieux et fidèle, pour expier les péchés du peuple. » Hebr., ii, 17.

^ « Il a efifacé l'acte qui s'élevait contre nous par ses décrets, qui nous était contraire, et il l'a mis de côté, en le clouant à la croix. » Col., n, 14.

3 Saint Thomas, à la suite de Saint Jean Damascène, dit : « Le mystère de l'Incarnation montre tout à la fois la bonté, la sagesse, la justice ou la vertu de Dieu. Sa bonté, parce qu'il n'a pas dédaigné la faiblesse de sa propre créature ; sa justice, parce qu'après la défaite de l'homme, il n'a pas voulu laisser vaincre le tyran par un autre que par l'homme lui-même, et qu'il ne l'a pas délivré de la mort par la violence ; sa sagesse, parce qu'il a trouvé le moyen le plus convenable d'acquitter une dette du plus grand prix ; sa puissance ou sa vertu infinie, parce qu'il n'y a rien de plus grand qu'un Dieu fait homme. » S. Thom., III p., q. 1, a. 1.

DÉCRET lÎTEKNEI, DE LA REDEMITION ^9

Nous verrons plus loin tout ce qu'il y a d'amour dans ce don incomparable du Fils de Dieu tait à la terre, mais nous en savons déjà assez pour confesser que nous avons été aimés d'une manière mystérieuse et unique par ce Dieu si bon et si miséricordieux', que nous avons pourtant si mal servi et tant de fois ofténsé. En toute vérité, il nous est impossible de comprendre pourquoi Dieu s'est montré si condescendant et si libéral à notre égard. Nous n'avons eu d'autre droit à sortir du néant que sa volonté adorable ; après l'avoir offensé, nous méritions un sévère et éternel châtiment ; rien ne l'obligeait à nous pardonner, pas même une simple raison de convenance ; mais surtout, voulant user envers nous de miséricorde, il le pouvait faire de mille autres manières, sans aller jusqu'à ces excès divins d'amour et de bonté, qui le poussèrent à nous livrer son propre Fils et à en faire la Victime pour nos péchés ^.

' « Dieu a tant aimé le inonde qu'il a donné son Fils unique, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. » Jean, ni, 16.

« Dieu qui est riche eu miséricorde à cause de Yamour extrême dont il nous a aimés, lorsque nous étions morts par nos péchés, nous a rendu la vie dans le Christ. » Eph., 11, 4, 5.

- Quand l'Apôtre dit : « Dieu n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour nous tous » (Rom., vni, 32), il ne fait que compléter la pensée de la note précédente. En effet, c'est

6o DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

Ici, nous perdons le sens des choses, nous nous trouvons en face d'un mystère impénétrable ', nous sommes forcés de nous écrier combien le Seigneur est grand *^, que lui seul fait de grandes choses \ que la terre est pleine de sa Miséricorde ' et qu'éternellement nous en chanterons les grandeurs et les gloires : rr Misericordias Domini in asternum cantabo •. »

Xantour qui a inspiré le Père de nous donner son Fils et il ne nous l'a donné que pour le sacrifier et permettre en même temps au Fils de pousser la charité jusqu'à s'immoler luimême. Saint Thomas développe cette pensée, quand il dit que « Dieu le Père a livré le Christ à la passion sous trois rapports : jo Selon que par sa volonté éternelle il a ^réordonné la passion du Christ pour la délivrance du genre humain, d'après ces paroles du prophète (Is., Liir, 6) : « Dieu a placé sur lui l'iniquité de nous tous ». 2» Selon qu'il lui a inspiré la volonté de souffrir pour nous, en mettant en lui la charité ; c'est pourquoi le prophète ajoute : « Il a été offert, parce qu'il l'a voulu ». 3" En ne le protégeant pas contre les souffrances, mais en l'exposant à ses persécuteurs. D'où il est dit (Matth., xxvii, 46) que le Christ étant en croix s'écria : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avezvous abandonné ? » ce qui signifie qu'il l'avait exposé à la puissance de ses persécuteurs. » S. Thom., III p., q. 47, a. 3.

* « O profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables ! » Rom., xi, i?t.

- « Le Seigneur est grand et sa sagesse n'a point de bornes. »

Ps. CXLVI, 5.

3 « Lui seul fait de grands prodiges, car sa miséricorde est éternelle. » Ps. cxxxv, 4.

^ Ps. XXXII, 5 ; cxviii, 64.

s Ps. LXXXVIII, 2.

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