‹ Jésus mieux connu et plus aimé dans son sacerdoce (volume 4)Chapitre 7 sur 49 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

Du mode déterminé et de la fii> précise de rincarnatiôi?

c C'est lui que Dieu avait destiné à être une victime de ppopîtiation. ■>

Rom.. III, 25.

Nous venons de considérer le mystère de l'Incarnation du Verbe, dans le décret éternel qui en avait été porté au sein de l'adorable et Très Sainte Trinité. Il était non seulement convenable mais encore utile à notre instruction, de remonter ainsi à l'origine de notre Rédemption et de voir se dérouler, en quelque sorte, en Dieu même, l'histoire de l'humanité dans sa création, dans sa chute et dans sa réhabilitation. Après avoir vu le rôle adorable que Jésus, le Verbe incarné, a joué dans ce grand drame de prévarication et de miséricorde, nous comprenons mieux la place qu'il occupe dans l'humanité et comment II est le centre de l'amour de Dieu et

des hommes '. Jésus est comme un pivot autour duquel tourne le monde et dont aucune créature ne peut s'écarter "-. Personne ne peut se soustraire à son influence^; Il est le principe nécessaire et unique de la vie des âmes'', il n'y a de salut que par Lui \ et dans l'éternité 11 sera le Juge des vivants et des morts, attirant les uns dans son sein et rejetant les autres dans les ténèbres éternelles '\

Nous sommes loin toutefois d'avoir approfondi le sujet; nous n'avons fait plutôt qu'effleurer le mystère, et il nous faut maintenant chercher à pénétrer plus profondément dans la pensée de Dieu, pour mieux comprendre la nature du décret miséricordieux de l'Incarnation. Il ne s'agit pas simplement pour le Verbe de Dieu de se faire

1 « Le Père aime le Fils et a tout mis entre ses mains. » Jean, ni, 35.

« Demeurez dans mon amour. » Jean, xv, 9.

- « Personne ne peut poser d'autre fondement que celui qui a été posé, lequel est le Christ Jésus. » I Cor., ni, 11.

3 « Nous avons tous reçu de sa plénitude. » Jean, i, 16.

•^ « Le Christ Jésus est devenu pour nous sagesse, justice, sanctification et rédemption. » I Cor., i, 3o.

5 « Il n'y a de salut en aucun autre. » Act., iv, 12.

6 « Le Père a remis au Fils tout pouvoir de juger. » Jean, V, 22.

« Le Fils de l'homme doit venir dans la gloire de son Père avec ses anges, et alors // rendra à chacun selon ses œuvres. » Matth., XVI, 27.

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homme ; là n'est pas la raison adéquate et justifiée de sa venue. Le motif qui L'appelle ici-bas, est un motif de réparation et d'expiation. Il ne vient pas seulement se manifester à l'humanité et réclamer son amour et ses adorations ; ces droits divins sont antérieurs à l'Incarnation, les hommes les reconnaissaient et, à distance, ils pouvaient les lui rendre. Il vient parce que l'homme, infidèle à la grâce, est devenu pécheur et a été condamné à un châtiment éternel qu'il devra infailliblement subir, s'il ne donne à la Sainteté divine outragée une satisfaction qui lui agrée. C'est cette satisfaction que son amour Le porte à offrir Lui-même à la Divinité, au nom de l'humanité déchue et impuissante.

Jésus prend donc sur Lui toute la responsabilité de l'offense, et comme l'offense est infinie, la réparation, pour lui être proportionnée, sera terrible. De par la volonté éternelle de Dieu, Jésus sera voué au sacrifice, et c'est pourquoi II sera constitué essentiellement Victime. Il n'apparaîtra pas dans l'humanité pour vivre, comme le reste des hommes qui sont faits pour la vie et qui ne passent qu'accidentellement par la mort ; Lui, Il viendra pour mourir'. La vie qu'il pren-

1 Jésus lui-même nous le dit expressément : « Le Fils de l'homme est venu pour donner sa vie. » Matth., xx, 28. — Aussi, lorsqu'à l'approche de sa mort il entrevoit toutes les horreurs

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dra, Il ne la prendra que pour pouvoir la donner. Le terme entrevu dans son Incarnation, c'est sa mort ; et cela, parce que, étant Victime, II est fait pour le sacrifice et ne peut atteindre la perfection de son état que par l'immolation '.

Tout en Lui appelle le sacrifice dans la mort, parce qu'il a été décrété qu'il sauverait l'huma-

de sa passion, semble-t-il se tloiiiier du courage, en s'ccrîant : « Mais c'est [)our cette heure même que je suis venu. » Jean, xu, 27.

' « Il n'a pas été nécessaire, dit Saint Thomas, d'une nécessité de coaction, que le Christ souffrît, ni de la part de Dieu qui a décrété que le Christ souffrirait, ni de la part du Christ qui a volontairement souffert. Mais ses souffrances ont été nécessaires d'une nécessité finale, ce qui peut se concevoir de trois manières : 1" De la part des hommes qui ont été délivrés par sa passion, d'après ces paroles (Jean, mi, 14, i5) : « Il faut que le Fils de l'homme soit élevé, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle ». 2» De la part du Christ lui-même qui par l'humilité de sa passion a mérité la gloire de son exaltation ; ce que signifie ce passage (Luc, XXIV, 26) : « N'a-t-il pas fallu que le Christ souffrît et qu'il entrât ainsi dans sa gloire ? » 3" De la part de Dieu dont il fallait accomplir, à l'égard de la passion du Christ, les décrets éternels qui ont été promulgués à l'avance dans les saintes Ecritures et figurés par les observances de l'Ancien Testament. C'est ce qu'indiquent ces paroles (Llc, xxii, 22) : « Pour le Fils de l'homme, il s'en va selon ce qui a été arrêté ». Et plus loin le Seigneur dit (Ltc, xxiv, 44, 46) : « Je vous l'ai dit tandis que je demeurais avec vous, qu'/V fallait que s'accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les Prophètes et dans les Psaumes. C'est ainsi qu'il est écrit, et c'est ainsi qu'/7 fallait que le Christ souffrît et qu'il ressuscitât d'entre les morts le troisième jour. » S. Thom., III p., q. 46, a. 1.

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nité par l'effusion de son sang '. L'Incarnation n'est à vrai dire que le moyen indispensable pour Lui d'opérer la Rédemption ; ou, en d'autres termes, Il ne s'incarne que parce qu'il a besoin d'un corps pour le sacrifier. De sorte que ce qui doit nous frapper le plus en Jésus et être l'objet de nos contemplations assidues, c'est son état de Victime qui nous permet de pénétrer dans l'essence même de tous ses mystères.

Tant que nous ne connaîtrons pas Jésus Victime, nous ne pourrons prétendre en avoir une science complète. Tant que nous n'attacherons pas une importance capitale à ce caractère essentiel en Jésus, nous n'aurons pas une véritable intelligence du mystère de l'Incarnation. Nous ne pouvons ni ne devons vouloir y rien changer ; le dessein éternel de Dieu a été de faire du Verbe incarné une Victime. N'ictime adorable et infiniment parfaite, divine dans son essence, infinie en mérites et capable par son immolation de racheter des millions d'humanités.

Notre bonheur doit être de nous livrer à cette sublime étude, sans craindre certaines aridités de considérations, inévitables en un pareil sujet, mais dans lesquelles même l'amour saura mettre

' « Le prix de notre rédemption est le sang du Christ ou sa vie corporelle, qui réside dans le sang et que le Christ a sacrifiée. » S. Thom., III p., q. 48, a. 5.

de la vie, à la pensée de Celui qui est l'objet adorable de nos travaux. Comment, d'ailleurs, n'éprouverions- nous pas un zèle particulier à connaître le Jésus qui s'est fait notre Victime et qui n'a poussé si loin son amour pour nous, que pour nous obliger miséricordieusement à Lui donner le nôtre !

Nous allons entrer dans un sanctuaire tout divin. Jusqu'ici nous sommes restés dans le vestibule, nous contemplions les mystères plutôt à distance ; maintenant nous allons voir ce qu'est Jésus en Lui-même, nous entrons dans le Saint des saints. Purifions nos intentions, détachons notre cœur des créatures, ravivons notre foi, élevons nos âmes, fixons Jésus Victime, supplions-Le humblement de se révéler à nous et ne cessons, dans tout le cours de ce chapitre, de multiplier nos actes d'amour et de reconnaissance.

I. — L'humîliatioi? et l'immolatioi?, caractères essentiels de l'Incarnatiop

Rien n'est beau et rien n'est grand comme le mystère adorable de l'Incarnation, vu de la terre. Nous levons les yeux au ciel et nous apercevons dans le sein de l'Eternel le Verbe incréé qui jette

un regard de compassion et de miséricorde sur la pauvre humanité pécheresse et s'offre à la Majesté et à la Sainteté divines pour la sauver ; puis nous Le contemplons venant dans le monde avec tout le cortège de ses attributs divins, de ses perfections adorables et de ses amabilités infinies, pour les mettre au service de ses créatures, sous l'emprunt de leur propre nature qu'il rehausse ainsi divinement. Vision céleste, qui ne parle que d'adoration, d'action de grâces, d'amour et de miséricorde.

Mais vu du ciel, le mystère change d'aspect. C'est encore le même Dieu qui se donne et pour la même fin, mais c'est en toute vérité une descente qui se produit, et non pas une ascension ; ce n'est plus l'humanité qui contemple les splendeurs du Très Haut, mais c'est Dieu qui s'abaisse et ne voit devant lui que des misères, des humiliations, des souffrances et des sacrifices. Sans doute, toutes ces choses ont été entrevues dès le commencement, elles ont été voulues et désirées ; bien plus, cet état a été librement choisi et mystérieusement aimé ; mais cela n'en a pas changé la nature, et il reste évident que le Verbe, en s'incarnant, se condamnait à rencontrer d'immenses sacrifices et des abaissements sans nom. Ce caractère d'humiliation et de souffrance reste le caractère distinctif de l'Incarnation. Ce

n'est pas pour jouir que le ^'erbe de Dieu s'incarne : Il possède par essence toute joie et toute félicité. Ce n'est pas pour trouver en dehors de Lui-même une gloire dont II aurait besoin : Il trouve éternellement sa gloire à être la gloire propre du Père qui est son principe et qui L'engendre ineftablement. Ce n'est pas pour recevoir de la part des créatures un amour qui puisse ajouter quelque chose à la surabondance de charité divine dont II est l'objet : 11 est souverainement aimé par son divin Père, comme II l'ainie souverainement Lui-même, et cet amour mutuel est infini comme la Divinité elle-même.

Ce que le Verbe éternel vient donc chercher dans l'humanité, c'est quelque chose qu'il ne peut trouver dans le sein de la Divinité : ce sont des amoindrissements à sa Majesté suprême, des humiliations pour sa Grandeur infinie, des dépendances pour sa Puissance illimitée, des rapetissements pour son Immensité, des liens pour sa Souveraineté, des douleurs pour son Impassibilité, des outrages pour ses Amabilités, des opprobres pour sa Sainteté, des ingratitudes pour sa Bonté, des haines pour son Amour, et jusqu'à des malédictions divines afin d'accomplir l'œuvre admirable de sa Miséricorde.

Nous ne pouvons, par nos humbles forces, concevoir toute l'immensité d'abaissement et d'hu-

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iniliation que comporte l'Incarnation. Créatures, nous n'avons que des idées vagues et fort incomplètes de l'infini des perfections divines ; sujets à tant de misères comme nous le sommes, nous ne nous figurons que difficilement un état de félicité suprême ; mortels et périssables, il nous est impossible de mesurer l'étendue de ce qui est éternel ; enclins au péché, faibles et imparfaits par nature, nous ne pouvons suffisamment comprendre une sainteté infinie ; limités et hélas î trop souvent dévoyés dans nos affections, nous ne pouvons éprouver, même imparfaitement, les sentiments d'un amour essentiel et qui se suffit à lui-même.

La foi nous enseigne néanmoins suffisamment ce qu'est Dieu et ce que nous sommes, pour comprendre quel abîme sépare le Créateur de la créature, ce qu'il a fallu d'amour de la part de Dieu pour se faire homme, et à quel état d'infériorité il s'est réduit pour accomplir dans le temps son œuvre d'infinie miséricorde.

Dieu aurait pu sauver l'humanité sans descendre si bas, et il ne l'a pas voulu. Sa dignité semblait réclamer un autre mode de rédemption, et son amour n'a choisi que celui de l'expiation. L'expiation même pouvait avoir d'autres caractères, et il ne lui a conservé que celui de l'humiliation, de la souffrance et de la mort. C'est bien

expressément et avec un dessein arrêté que le Verbe incarné a voulu être Victime, et qu'il a prétendu marquer du sceau de l'humiliation et de l'immolation chacun des actes de son existence mortelle •.

Il nous faut partir de ce point de vue, si nous voulons comprendre les beautés et les sublimités de l'état de Victime embrassé par notre divin Sauveur. Ce ne sont ni des humiliations imprévues ni des sacrifices imposés qu'il a dû subir. C'est Lui qui les a choisis, qui les a voulus, qui leur a donné leur caractère, qui les a accumulés sur son parcours, qui les a rendus intensifs, qui s'en est fait des instruments quasi intelligents de douleur et d'abaissement, et qui s'en est amou-

* Etant donné, en raison de la prescience divine, le décret éternel de la rédemption du genre humain par l'immolation sanglante de la divine Victime, Dieu ne potn'ait plus choisir tin autre mode de salut. C'est ce qu'explique Saint Thomas : « On peut dire qu'une chose est possible ou impossible de deux manières : i" simplement et absolument ; 2" hypothétiquement. Simplement et absolument parlant, il eût été possible à Dieu de délivrer l'homme d'une autre manière que par la passion du Christ ; parce qu' « il n'y a rien d'impossible à Dieu », comme le dit l'Evangile (Li'c, i, 3/). Mais hypothétiquement la chose eût été impossible. Car, comme il est impossible de tromper la prescience de Dieu et de rendre nulles sa volonté ou ses dispositions ; si l'on suppose que Dieu ait su à l'avance la passion du Christ et qu'il l'ait décrétée, il n'était pas possible en ce sens que le Christ ne souffrit pas ou que l'homme fût délivré d'une autre manière que par sa passion. » S. Tho.m., III p., q. 46, a. 2.

reusement servi pour opérer en Lui l'expiation suprême par la destruction de la Victime.

En vérité, tout est divinement adorable dans l'Incarnation du Verbe, et tout y prend des proportions infinies. Là où nous ne voj'ons en apparence que des huiniliations ordinaires et des sacrifices restreints, il y a une profondeur et une immensité dont Dieu seul peut mesurer l'étendue. Là même où nous n'apercevons qu'un état normal à toute existence humaine, il y a des abîmes insoupçonnés où la Justice comme la Charité divines font descendre l'auguste Victime qui s'est vouée à tous les sacrifices et à toutes les immolations. A nous d'adorer en silence et de rendre hommage à tant d'abaissements inouïs qui font l'étonnement des anges et l'admiration même du Père céleste qui nous a donné son Fils.

La constitution même du Verbe incarné le consacre Victime. Il n'en est pas de Lui comme de nous. Nous, nous naissons tous avec la nature qui nous convient et qui est en harmonie avec notre être et nos destinées éternelles ; nous sommes tout naturellement des créatures humaines, et cela ne nous constitue nullement victimes. Nous devrons souflVir parce que, ayant péché, nous sommes obligés de réparer ; mais l'essence de notre nature n'est point la souf-

france, puisque, tout au contraire, nous ne sommes créés que pour jouir de Dieu éternellement et que, à l'origine, cette jouissance divine devait commencer sur la terre dans l'état d'innocence, pour se consommer ensuite dans la gloire.

Mais en s'incarnant le Verbe prend une nature qui n'est pas la sienne ; dont, par conséquent. Il n'a nul besoin pour exister en tant que Verbe. Sa naissance dans le temps n'a donc aucunement le caractère de la nôtre, puisque la nature humaine qu'il s'associe est une nature ajoutée à sa nature divine et qu'il ne la prend que pour une fin déterminée. Cette fin est celle qui correspond à la mission qu'il vient accomplir sur la terre, mission uniquement de glorification de son divin Père par le salut et la régénération de l'humanité.

Il ne se lait homme que pour être Victime. II Lui laut une nature qui Lui permette de s'immoler ; et ne le pouvant avec sa seide nature divine, Il s'unit la nature humaine. D'ailleurs, Il nous le déclare ouvertement Lui-même lorsque, s'adressant à son Père en entrant dans le monde. Il lui dit avec l'accent de la reconnaissance pour L'avoir constitué Victime en remplacement des sacrifices anciens : « Vous m'avez approprié un corps; voici que je viens'. » Les créatures liu-

' Hebk., X, 5, 7.

niaines reçoivent un corps pour vivre, Jésus reçoit un corps pour mourir. 11 vit déjî^ avant de s'incarner, et la vie qu'il possède éternellement Lui est essentielle au point de ne pouvoir ni la perdre ni la diminuer en quoi que ce soit ; Il ne se revêt de notre chair mortelle, qu'en vue de l'immolation qu'il veut en faire. Et c'est pourquoi II proclame que les sacrifices offerts jusquelà à Dieu, ne lui ayant pas été agréables. Il vient pour les remplacer, et que c'est à cette unique fin qu'il reçoit un corps qui puisse être la matière de son Sacrifice.

Pour mieux saisir cette importante vérité, qui est comme la clef du mystère de l'Incarnation, il nous faut bien comprendre la place que le Sacrifice occupe dans la Religion. La Religion, comprenant l'ensemble du culte que les créatures doivent rendre à Dieu, est la reconnaissance des droits souverains de Dieu en même temps que l'expression intérieure des sentiments des créatures à son égard et la manifestation extérieure des devoirs qui lui sont dûs. Dieu étant tout et l'homme n'étant rien ; Dieu ayant tout donné et l'homme ayant tout reçu ; Dieu étant seul à posséder des droits et l'homme n'ayant que des devoirs ; Dieu étant le Maître absolu de toutes choses, le Souverain universel, le Roi immortel

des siècles, et l'hoinme ne pouvant ni naître, ni vivre, ni agir, ni faire quoi que ce soit, sans l'assistance du Créateur qui peut, à son gré, le tirer du néant ou l'y laisser, lui conserver la vie ou la lui enlever, le gratifier de dons ou l'en priver, et cela, à tous les moments de son existence : il s'établit forcément entre Dieu et la créature des relations de souveraine Majesté d'une part et de totale dépendance de l'autre.

C'est pourquoi, pour exprimer son culte envers la Divinité, l'homme a toujours senti le besoin de reconnaître sa totale et absolue dépendance par le sacrifice *. Voulant rendre à Dieu tout ce qu'il en a reçu et protester de son universel domaine sur toutes choses, il cherche à accomplir ce devoir essentiel par la destruction complète des victimes qu'il immole. Ne pouvant s'immoler lui-même, il se substitue les victimes, il emprunte leur vie et l'offre au Seigneur à la place de son immolation personnelle-.

1 « Le mode le plus convenable à l'homme pour exprimer ses pensées, c'est d'avoir recours aux signes sensibles ; il s'ensuit que la raison porte naturellement l'iioinme à faire usage de ces choses sensibles, en les oflVant à Dieu eu signe de la soumission et de l'honneur qui lui sont dus. Et comme c'est là ce qui constitue Xessence du sacrifice, il s'ensuit que son oblation appartient au droit naturel. » S. Thom., II II, q. S5, a. i.

2 « Le sacrifice extérieur que l'on offre est le signe du sacrifice intérieur par lequel on s'offre soi-même à Dieu », dit Saint Thomas, à la suite de Saint Augustin. III p., q. 82, a. 4.

MODE ET FIN DE l'iNCARNATION 95

Le besoin de reconnaître la souveraineté de Dieu par la destruction et la mort de la victime, est un besoin inné dans l'humanité. Toutes les religions, même les plus grossières, ont eu leurs sacrifices ; et toute matérielle que soit cette forme de culte, elle répond parfaitement aux sentiments du cœur de l'homme à l'égard de la Divinité. Nous pouvons donc en conclure que le sacrifice des victimes est la forme extérieure la plus solennelle, en même temps que la plus universelle, de toute religion '.

Le peuple de Dieu a excellé dans les sacrifices de tout genre qu'il offrait nombreux à Jéhovah. Ces sacrifices portaient un cachet de particulière solennité, en ce qu'ils avaient été ordonnés et que leurs rites avaient été établis par Dieu luimême ; ils constituaient la partie la plus importante et la plus généralement observée de la Loi Mosaïque. Jésus, venant remplacer les figures par la réalité et accomplir tout ce que la Loi ancienne avait annoncé de Lui, devait naturellement abolir les sacrifices sanglants des animaux pour leur substituer un sacrifice nouveau en

1 « De tous les sacrifices l'holocauste était le principal, parce qu'on le brûlait tout entier en l'honneur de Dieu... Le sang est surtout nécessaire à la vie (c'est ce qui fait dire que l'âme est dans le sang). C'est pourquoi pour faire voir que c'est de Dieu que nous tenons la vie et tous les biens que nous possédons, on répandait le sang. » S. Thom., I II, q. 102, a. 3.

<)6 DE .IKSrS DANS SON ÉTAT DK VICTIMT

harmonie avec la Loi nouvelle ; et c'est pour se constituer Lui-même Victime de ce Sacrifice qu'il prend un corps capable d'être immolé '.

De plus, en s'unissant la nature humaine, Jésus prend sur Lui non seulement tous les péchés de l'humanité, mais encore tous ses devoirs vis-àvis de Dieu. Il se fait la Religion universelle et Il représente l'humanité tout entière devant son divin Père. C'est en son nom qu'il adore, qu'il rend grâces, qu'il répare, qu'il intercède, qu'il loue, qu'il aime, qu'il rend à Dieu un culte souverain et qu'il le glorifie comme Dieu ne l'avait jamais été. Mais, comme nous venons de le voir, cette Religion du Verbe incarné serait incomplète si elle n'avait un Sacrifice pour s'exprimer.

' Le Docteur angélique dit excellemment à ce sujet : « Quoique la vérité réponde à la figure sous un rapport, elle n'y répond cependant pas sous tous les aspects ; parce qu'il faut que la vérité surpasse la figure. C'est pourquoi il a été convenable que le sacrifice par lequel la chair du Christ est offerte pour nous fût figuré, non par des sacrifices humains, mais par des sacrifices d'animaux qui représentent la chair du Christ, qui est le sacrifice le plus parfait... D'où Saint Augustin dit (De Trin., 1. 4, c. 14) : « Que pouvait-on recevoir des hommes, et que pouvait-on offrir pour eux d'aussi convenable que la chair humaine, et qu'v avait-il aussi apte à ce sacrifice que cette chair mortelle ? Quoi de plus pur pour purifier les vices de tous les mortels que cette chair née dans le sein d'une Vierge sans la contagion de la concupiscence charnelle ? Et que pouvait-on offrir et recevoir d'aussi agréable que la chair de notre sacrifice devenue le corps de votre prêtre? » S, Thom., III p., q. 48, a. 3, ad 1,

Jésus rendra donc nécessairement à Dieu cet hommage suprême, et comme II tire tout de son sein, II sera Lui-même la ^'ictime de son Sacrifice. Et c'est parce que son holocauste sera agréable au Seigneur, à l'encontre de tous les autres sacrifices qui n'avaient de valeur que dans leur signification, sans posséder de mérite intrinsèque, qu'il apaisera la Justice divine et obtiendra le salut du genre humain '.

L'immolation du Verbe incarné fait donc essentiellement partie de la mission qu'il vient accomplir sur la terre ; et nous avons raison de dire qu'avant tout Jésus est N'ictime. Si nous comprenons bien cette vérité fondamentale, nous saisirons mieux tout le reste. Si nous arrêtons nos considérations sur cet aspect du grand niys-

^ « Parmi tous les dons que Dieu a accordés au genre humain depuis qu'il est tombé dans le péché, le premier de tous est le don qu'il lui a fait de son Fils, selon cette parole de Saint Jean (m, 16): « Dieu a tellement aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique, afin que celui qui croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle. » C'est pourquoi le plus grand de tous les sacrifices, c'est celui par lequel « le Christ s'est offert luimême à Dieu en odeur de suavité », selon l'expression de Saint Paul (Ephès., V, 2). C'est pour ce motif que tous les autres sacrifices étaient offerts dans l'ancienne loi f>our figurer ce sacrifice unique et tout particulier, comme on représente ce qui est parfait par des choses imparfaites. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre (Hébr., X, 11, 12) « que les prêtres de l'ancienne loi offraient plusieurs fois les mêmes hosties qui ne pouvaient jamais effacer les péchés, mais que le Christ n'en a offert qu'une seule pour tous les péchés. » S, Tho.m., I II, q. 102, a. 3,

gS DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

tère de l'Incarnation, nous en aurons indubitablement une intelligence plus profonde. Si nous voulons apprécier la Miséricorde infinie du Sauveur à notre égard, en l'éclairant des rayons que projette sur elle son état d'immolation, nous en mesurerons plus complètement l'immensité et la sublimité. Si nous faisons de son Sacrifice permanent, pendant toute sa vie mortelle, l'objectif de nos méditations et de notre amour, nous donnerons un sens iiluminateur à chacune de ses paroles et au moindre de ses actes.

Disons-nous donc désormais que l'Incarnation du Verbe est l'Incarnation d'une Victime, que la vie de Jésus est une vie de Victime, que sa mort est la mort de l'unique Victime, et que tout ce qui se déroule dans cette existence adorable, depuis sa naissance jusqu'à son Sacrifice final, est empreint de cet esprit d'immolation qui L'a fait descendre du ciel et L'a constitué à jamais l'Agneau éternellement immolé, à qui sont dûs tout honneur et toute gloire dans les siècles des siècles.

IL — Jésus, Victime de gloire à l'égard de set} divii^ Père

Jésus, le Verbe éternel de Dieu, est la gloire substantielle du Père. Dans la Trinité Sainte

Il vient en second, d'après notre manière de concevoir successivement les choses qui sont éternelles. C'est en se connaissant, comme nous l'avons dit maintes fois, que Dieu le Père engendre son Fils, qui est l'éclat de sa lumière, l'image fidèle de ses perfections, la splendeur de sa gloire, la reproduction parfaite de son essence.

En se contemplant dans son Verbe, le Père est souverainement et divinement glorifié. Aucune ressemblance de lui-même ne peut être plus grande, aucune perfection ne peut être plus ineffabîement égale à la sienne, aucune connaissance de son essence divine ne peut être plus infiniment parfaite. Le Fils devient ainsi, dans une Personne substantiellement distincte, la gloire infinie du Père : gloire essentielle, gloire nécessaire, gloire éternelle'.

Cette gloire, qui fait ainsi partie de l'essence divine, ne peut donc en aucune manière en être séparée. Partout où est Dieu, partout est son Verbe ; et partout où est le Verbe, partout est

' « Il est la splendeur de sa gloire et l'empreinte de sa substance. » Hébr., I, 3.

Jésus lui-même nous révèle la sublimité de cet insondable mystère, quand il dit, en s'adressant à son divin Père, au moment de retourner à lui : « Père, glorifiez-moi en vous-même, de la gloire que j'ai eue en l'ous avant que le monde fût. » Jean, xvii, 5.

cette gloire intrinsèque, incessante, adorable et infiniment ineffable que le Fils des éternelles complaisances rend au Père son unique et éternel principe. D'où, lorsque le Verbe se fait chair, Il emporte nécessairement avec Lui cette gloire inhérente à son adorable Personne, et II en fait bénéficier l'humanité qu'il s'unit hypostatiquement. De sorte qu'en toute vérité, le Verbe incarné, comme le Verbe éternel, est et demeure la gloire infinie de son divin Père '.

Mais l'Incarnation apporte un élément nouveau à l'essence divine dans la Personne du Verbe. A côté de l'incréé il y a le créé ; quoique unies indissolublement dans une même Personne divine, il y a une nature humaine essentiellement distincte de la nature divine ; la première participant à la perfection de la seconde, sans cependant changer d'essence. La gloire nouvelle que Jésus procurera désormais à son divin Père, devra donc être humaine et divine à la fois, avec les caractères essentiels qui conviennent à ses deux natures. En tant que Verbe incréé. Il continuera d'être la gloire infinie de Dieu ; en tant que Verbe incarné. Il sera cette même gloire, mais dans une condition créée qui

^ « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous ; et nous avons vu sa gloire, gloire comme du Fils unique du Père. » Jean, i, 14.

MODE ET FIN DE L INCARNATION lOl

Le constituera soumis et dépendant, en harmonie avec son état inférieur de créature '.

Par le fait de son union avec l'humanité, Jésus peut même rendre à Dieu une gloire qu'il ne pouvait pas lui donner avant l'Incarnation, puisqu'il lui était égalen toutes choses. Devenu créature. Il a à sa disposition une nature qui par essence est inférieure et qu'il peut humilier et abaisser librement devant l'Etre suprême de qui elle dépend essentiellement. D'une part, il n'y a pas de limites à l'abaissement de la créature devant son Dieu, la distance qui les sépare l'un de l'autre étant infinie ; d'autre part, Jésus possède une puissance illimitée et une sainteté suprême capables de donner à ses abaissements une intensité extrême et une efficacité toute divine.

S'emparant de son humanité, Jésus la fait servir aux hommages, aux louanges, aux adorations, aux actions de grâces qu'il rend à son divin Père, en tant que créature humaine. Ne connaissant ni les impuissances, ni les obstacles, ni les limites, ni les imperfections. Il fait rendre à son humanité tout ce qu'elle peut donner de gloire à Dieu ; Il l'établit dans un état voisin de

* C'est ce que Jésus exprime, lorsqu'il dit à son Père : « Je vous ai glorifié sur la terre, j'ai achevé l'œuvre que vous m'a^ vez donnée à faire. » Jean, xvii, 4.

iÔ2 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME

ranéantissement devant la Majesté divine ; Il l'immole et en fait une véritable victime '.

Reconnaissant en son divin Père l'Etre souverain, le Principe de toutes choses, le Dieu infiniment aimable et infiniment parfait, Il l'adore avec des sentiments inconnus jusque-là sur la terre, Il le loue de ses infinies Grandeurs et de ses adorables Perfections, Il l'exalte dans sa Toute-Puissance et sa Sainteté, Il le proclame le Dieu trois fois saint, Seigneur et Maître souverain, digne des adorations éternelles des anges et des hommes. Il se fait petit devant lui, comme pour l'élever davantage ; Il descend avec amour dans le néant d'où II est sorti, pour proclamer plus éloquemment sa gloire infinie ; 11 se complaît dans l'humilité et la dépendance de sa condition, pour faire ressortir par des contrastes la sublimité de la iMajesté divine; Il se sert même de la déchéance de l'humanité pécheresse à laquelle Il s'est uni, pour s'abîmer dans des adorations plus profondes, en face de la Sainteté infinie de Dieu.

Qui pourra jamais comprendre l'immensité de cette gloire rendue à Dieu par cet anéantissement du Verbe incarné en sa présence ! Qui

1 « // s'est anéanti lui-même en prenant la nature de l'esclave, en devenant semblable aux hommes, en se montrant sous l'apparence d'un homme. » Phil., ii, 7.

MODE ET FIN DE L INCARNATION lOJ

pourra jamais pénétrer assez dans cet abîme d'adoration, de louange et d'amour, pour en mesurer l'insondable profondeur ! Oui pourra jamais atteindre la perfection infinie de cette immolation intime de tout Lui-même, que Jésus ne cesse d'offrir à son divin Père, dont II s'est constitué la Victime de louange et de gloire !

Cet état d'immolation vis-à-vis de son divin Père, est d'autant plus caractéristique en Jésus, qu'ayant pris la nature humaine. Il avait assumé tous les devoirs que l'humanité doit à Dieu. C'est donc pour Lui et pour le genre humain tout entier que Jésus cherche à glorifier son Père et qu'il se plaît à descendre jusque dans les abaissements intérieurs de l'immolation la plus profonde et la plus parfaite. Conscient des obligations essentielles et absolues de l'humanité. Il se fait l'interprète des sentiments de tous les hommes pour accomplir, en leur nom, leurs devoirs d'adoration, de reconnaissance et d'amour, auxquels II donne surtout un cachet de profonde humilité dans une immolation complète de l'être humain à la gloire du Créateur. Jamais Victime plus pure, plus sainte et plus aimante n'avait fait d'elle-même une oblation plus agréable à la Divinité. Jamais Dieu n'avait été plus honoré et plus exalté par une créature. Jamais la terre

i04 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIiME

n'avait tant ressemblé au ciel et jamais le ciel n'avait été plus près de la terre.

Cet état de louange parfaite, en Jésus, pour la gloire de son divin Père, est un état de perfection tellement sublime, qu'à lui seul il suffit à justifier le titre de Victime donné à notre adorable Sauveur.

Il ne faut point perdre de vue que le premier motif de Jésus dans son Incarnation, est de glorifier Dieu sur la terre, comme II le glorifie de toute éternité au ciel. Là-haut, Il lui donne cette gloire essentiellement, parfaitement, au point qu'à aucun moment elle n'est susceptible d'accroissement ; ici -bas, elle est immédiatement parfaite dans l'oblation que Jésus fait de tout Lui-même, et dans l'amour et la sainteté avec lesquels II s'offre, mais elle suppose des développements quant aux actes précis et déterminés qu'il pose successivement pendant sa vie. C'est pourquoi cette première phase de glorification que notre divine Victime de louange procure à Dieu, dans l'acte de l'Incarnation, en appelle d'autres qui toutes convergent vers la glorification finale dans le Sacrifice suprême.

Dévoré du zèle de la gloire de son Père, et sachant qu'il est destiné à le glorifier par ses humiliations et ses souffrances, Jésus s'attache

avec amour à sa condition humiliante de créature ; Il trouve son bonheur dans cette dépendance absolue dans laquelle II est vis-à-vis de Dieu ; Il ne perd point de vue la mission qu'il a reçue de son divin Père et II s'en fait joyeusement l'esclave ; Il vit comme une victime condamnée au sacrifice, et c'est dans la vision perpétuelle du Calvaire qu'il s'achemine vers le terme de son existence terrestre.

La gloire parfaite de son Père L'attire vers l'immolation suprême. Il voudrait à chaque instant devancer l'heure de son Sacrifice, pour glorifier plus parfaitement Celui dont II s'est constitué la Victime. Sa vie s'écoule dans un embrassement constant et une offrande amoureuse de tout ce qu'il rencontre d'humiliant et de crucifiant sur sa route, et II se consume du désir de s'immoler totalement par l'effusion de son sang. Aussi, inaugure-t-Il l'aurore de sa Passion par ce cri de joie et presque de triomphe sorti de son Cœur embrasé d'amour : Mon Père, je vous ai glorifié sur la terre '. Et c'est à ces accents qu'il se charge de sa Croix, qu'il gravit le Calvaire, qu'il livre sa vie et qu'il meurt en prononçant l'immortelle parole de la glorification divine : Consummatum est ^.

1 Jean, xvii, 4.

- Jean, xix, 3o.

La Victime a été immolée, le ciel a été apaisé, Dieu a été glorifié ! Le Verbe incarné a rempli sa mission : Dieu le Père rouvre ses bras au Fils de ses éternelles complaisances, qu'il semble trouver plus beau maintenant qu'il est teint de son sang, et désormais il regardera la terre avec bonté et miséricorde, puisqu'il y a été glorifié comme il l'est au ciel.

IIL — Jésus, Victime de rcparatioi> pour les péchés de rhumanité

Jésus n'est pas seulement Victime de gloire pour son divin Père, Il est encore Victime de réparation pour nos péchés. Son Sacrifice en lui-même, lors même qu'il n'aurait obtenu le salut d'aucune âme, aurait parfaitement glorifié Dieu, et ce motif eût été suffisant à son Incarnation. Mais telle n'était pas toutefois la fin complète de la venue de Jésus sur cette terre. Il était descendu du ciel pour glorifier son Père dans sa propre humanité, ce que nous avons vu, mais aussi dans l'humanité tout entière qui ne lui rendait plus les hommages auxquels il a droit. Pour cela, il fallait décharger l'humanité du fardeau qui l'accablait, la dépouiller du vêtement sordide qui la couvrait, la purifier de la lèpre qui la

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souillait, la régénérer par un sang nouveau qui la rendît à la vie véritable.

Le péché pesait sur l'humanité d'un poids qu'un Dieu seul pouvait soulever. Il avait attiré sur elle des malédictions qui seraient restées éternelles, si un Sauveur aux mérites infinis n'était venu déchirer lui-même le décret de la condamnation, en le clouant à la Croix, pour le changer en celui de la miséricorde et du pardon '. Il avait fermé pour toujours les portes du ciel, et elles ne se seraient jamais rouvertes aux mortels, si le Verbe incarné tout ruisselant du sang de son suprême Sacrifice n'y fût passé le premier pour y introduire tous ses rachetés-.

Quelle mission que celle de se charger de tou^ les péchés des hommes ! Quel amour surhumain

' « Lorsque vous étiez morts par vos offenses, il vous a fait revivre avec lui, vous pardonnant tous vos péchés; il a effacé l'acte qui s'élevait contre nous /^ar ses décrets, qui nous était contraire, et il l'a mis de côté, en le clouant à la croix. » Col., Il, i3, 14.

2 « La nature humaine ne pouvait pas arriver à la béatitude parfaite, sans que la corruption du péché eût disparu ; jiarce que la béatitude étant le bien parfait, ne souffre aucun défaut, et surtout la défectuosité du péché, lequel est en quelque sorte opposé iî la vertu, qui est la voie qui y conduit. Ainsi, l'homme étant fait pour le bonheur, qui est sa fin dernière, il s'ensuivrait que l'œuvre de Dieu serait privée de résultat dans une si noble créature : ce que le Psalmiste juge peu convenable, lorsqu'il dit (Ps. Lx.vxvni, 48) : « Est-ce donc en vain que vous avez créé les enfants des hommes ?» — La restauration de la nature humaine était donc une nécessité. » S. Thom., Op. 2, c. 199.

que celui qui conduira aux sublimes immolations capables de donner pleine satisfaction à la Justice divine ! Quand on réfléchit à la malice du péché, au mépris qu'il fait des droits de Dieu, à l'ingratitude dont il l'abreuve, et h l'inconcevable outrage qu'il inflige à son amour, on comprend que le châtiment même éternel, n'atteint pas à la gravité de l'off^ense '.

Jésus, Lui, connaissait toute l'horreur du péché et l'étendue de l'outrage qu'il fait à Dieu ; et, en se chargeant de le réparer. Il en portait toute la responsabilité, Il en acceptait l'expiation entière et II se vouait avec amour aux excès d'humiliation et de souffrance que nécessiterait une semblable réparation. En face d'un tel mal à réparer, à la vue d'une satisfaction aussi absolue à donner à la Divinité, Jésus pouvait-Il être autre chose qu'une Victime ? Et la gloire de Dieu, et le salut du genre humain, et sa sainteté infinie, et son amour incommensurable pour son divin Père qui L'avait envoyé régénérer l'œuvre de ses mains, et sa charité pour les âmes qu'un

1 « Dieu étant inJiiiiment grand, dit Saint Thomas, le péché commis contre lui est en quelque sorte infini ; ce qui fait qu'il mérite d'une manière quelconque une peine infinie. Or, la peine ne peut pas être intensivement infinie, parce que rien de créé ne peut être infini de cette sorte. Il ne reste donc plus qu'à dire que le péché mortel doit être puni par une peine infinie en durée. » S. Thom., Op. 2, c. i83.

mystère de miséricorde Lui faisait aimer plus que Lui-même, tout poussait Jésvis aux plus sublimes sacrifices.

Voulant atteindre jusqu'aux dernières limites de l'amour, Il embrassa l'extrême immolation qui devait Le conduire par tous les crucifiements à l'ofTrande de sa vie dans les angoisses indicibles et l'infamie de la mort d'un condamné. Tant qu'il aura un souftle de vie, II voudra souffrir; tant qu'il aura une goutte de sang dans les veines, Il voudra la répandre ; tant qu'il sentira son Cœur battre dans sa poitrine. Il voudra alimenter son amour pour son Père et pour les âmes par tous les genres de souffrance qui seront de nature à L'immoler.

Jésus se fait Victime et rien autre. Il vit dans le désir de souffrir, puisque la souffrance est son essence. Il vit dans la pensée de mourir, puisque la mort est la condition de son Sacrifice. Il vit comme un condamné fait plutôt pour mourir que pour vivre, et II aspire après l'immolation suprême qui en fera une Victime parfaite.

Plus II considère la mission qu'il a reçue du ciel, et plus II s'éprend d'amour pour l'accomplir. Plus II lève les yeux vers son Père et consulte sa volonté adorable, et plus II veut hâter le moment où II lui donnera la preuve souveraine de

sa soumission et de son amour. Plus II voit l'humanité de près, et plus II brûle du désir de l'arracher aux peines éternelles que lui ont méritées ses péchés.

Jésus aime cet état de Victime qu'il a embrassé, à l'égal de son amour pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes. Il l'aime d'autant plus qu'il en comprend l'indispensable nécessité. Sans Lui, son Père ne peut être glorifié par l'humanité ; sans Lui, le monde ne peut être sauvé. S'il ne s'était constitué Victime, éternellement la Justice divine aurait maintenu les hommes dans l'irrémédiable malédiction qui les condamnait au châtiment perpétuel K

' Dans l'énuinération que fait Saint Thomas des effets causés par le péché et des remèdes apportés par la passion et la mort de Jésus, il en est deux qui se rapportent plus directement à ce que nous disons plus haut. « Le second effet du péché, dit-il, c'est de nous faire encourir l'offense de Dieu. Lorsque l'âme est souillée par le péché, Dieu est offensé et il hait le pécheur, « L'impie et son impiété sont odieux à Dieu » (Sac, xiv, 9). La passion du Christ fait disparaître cette offense, lui qui a satisfait à Dieu le Père pour le péché, l'homme étant impuissant à le faire par lui-même. « Lorsque nous étions les ennemis de Dieu, nous avons été réconciliés avec lui par la mort de son Fils » (Rom., v, 10).

« Le quatrième, c'est de nous faire encourir la peine du châtiment. La justice divine, en effet, exige que quiconque a péché soit puni ; mais le châtiment se mesure sur la faute, ce qui fait que comme la faute du péché mortel est infinie, étant contre un bien infini, à savoir Dieu, dont le pécheur méprise les commandements, la peine due au péché mortel est infinie. Mais le Christ,

Jésus ne s'étant fait Victime que par amour, plus les motifs qui exigent son Immolation sont nombreux et plus II aime cet état qui Le voue au sacrifice et à la mort. Or, Jésus n'était pas venu pour expier seulement le péché initial du premier homme, mais bien tous les péchés qui découlent de cette source viciée '. Il voyait devant Lui l'accumulation inconcevable de tous les péchés du monde ; Il comptait les uns après les autres les hommes de tous les temps et de tous les lieux, et II voyait les péchés de chacun ; Il énumérait toi ^ les péchés individuels, tous les péchés de famille, tous les péchés de société, tous les péchés de nation ; Il considérait tous les péchés de la jeunesse, tous les péchés de l'âge mûr, tous les péchés de la vieillesse. Ces innombrables péchés formaient des montagnes s'éle-

par sa passion, nous a délivrés de cette peine qu'il a endurée lui-même. « Il a porté dans son corps nos péchés » (1 Pierre, M, 2-j), c'est-à-dire la peine due à nos péchés, m S. Thom., Op. 6, c. 6.

' « Il y a deux sortes de péché qui empêchent d'entrer dans le royaume céleste. L'un est commun à toute la nature humaine : c'est le péché du premier homme. L'autre est celui que fait chaque individu et qui est commis par son acte /tropre. Or, la passion du Christ nous a délivrés non seulement du péché qui est commun à toute la nature humaine quant à la faute et quant à la peine, par le prix qu'il a payé pour nous ; mais il a encore délivré de leurs propres péchés ceux qui participent à sa passion par la foi, la charité et les sacrements. » S. Thom., III p., q. 49, a. 5,

vant jusqu'aux nues, et chacun appelait une réparation et méritait un châtiment. Jésus les connaissait tous en détail, et pour en obtenir le pardon et en donner satisfaction à Dieu, Il comprenait que ce n'était pas trop d'être Victime et de verser tout son sang.

Quand on pense aux calamités terribles qui parfois s'abattent sur les nations, pour les punir de leurs péchés ; aux châtiments non moins cruels qui atteignent souvent des familles entières ; et à tant de souffrances et d'épreuves qui abreuvent les pécheurs de tout calibre pour les ramener au devoir et leur faire expier leurs fautes, on est stupéfait à la vue de l'immensité de douleurs que nécessite l'expiation des péchés de tous les hommes réunis '.

La seule acceptation de cette réparation universelle n'est-elle pas suffisante pour faire une véritable Victime de Celui que son amour a porté

' « On peut considérer la grandeur de la douleur du Christ souffrant, parce qu'il a pris cette passion et cette douleur volontairement dans le but d'affranchir les hommes du péché. C'est pourquoi il a pris une douleur tellement grande qu'elle a été proportionnée à la grandeur de l'effet qui devait en résulter. Cette douleur a surpassé celle de tous ceux qui sont contrits, soit parce qu'elle a eu pour cause une sagesse et une charité plus grande, ce qui augmente la douleur de la contrition ; soit parce (\uelle a embrassé tout à la fois tous les péchés, d'après ces paroles du prophète (Is., lui, 4) : « Il a véritablement porté nos douleurs, » S, Thom., III p., q. 46, a. 6, ad 4.

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à se substituer à l'humanité coupable ? Que dire alors de l'expiation elle-même, de l'étendue des souffrances infligées par la Justice divine ; de l'intensité de chaque douleur, pour les proportionner toutes au nombre et à la gravité des offenses ; de la destruction, pour ne pas dire de l'anéantissement, qu'exige une semblable expiation dans la Victime unique destinée à remplacer par son sacrifice tous les pécheurs de l'univers !

Jésus, à qui rien n'est caché et qui apprécie toute chose à sa juste valeur, pénètre profondément dans cet abîme quasi insondable des péchés de l'humanité, et II mesure la peine infinie qu'ils méritent. Tout terrifiant que soit ce spectacle, Il se livre aux coups terribles de la Justice divine ; Il veut chacune de ses douleurs et II leur donne Lui-même une intensité et une acuité, dont sa puissance a le secret et que son amour active. Pour faire oublier à son divin Père tout ce que le péché lui a infligé d'outrages et pour rendre à l'humanité tout ce que ses offenses lui ont fait perdre, notre adorable Victime voudrait anéantir en elle tout ce qui a été la cause et l'instrument du péché. Les souffrances et les tortures physiques et morales ne Lui suffisent pas, elle s'offre à Dieu pour qu'il opère en elle des destructions intimes qui, par leur perfection divine.

puissent atteindre à la hauteur de sa Majesté outragée. Mystère d'immolation qui échappe à nos faibles conceptions, mais qui nous fait pressentir en Jésus un océan inconnu de souffrances infinies.

Oui donc, après cela, pourrait rester indifférent devant une charité aussi inconcevable qu'elle est infiniment miséricordieuse? Nous sommes tous de la race des pécheurs, c'est donc pour chacun de nous que Jésus s'est fait Victime ' ; ce sont nos propres péchés qu'il a expiés-; il n'y a pas une seule de nos infidélités qui ne L'ait fait souffrir et pour l'expiation de laquelle II n'ait versé tout son sang^. Ne convient- il pas que nous souffrions avec Lui, que nous L'accompagnions sur la route du Calvaire, que nous mêlions notre sang au sien, et que nous réparions à notre tour tous les péchés de lîotre vie, par l'acceptation de tous les sacrifices et l'offrande de tout nousmêmes à Jésus Victime, dans un abandon de reconnaissance et d'amour!

^ « Le Christ est venu dans le monde pour sauver les pécheurs, » I TiM., I, i5.

2 « Il s'est fait victime pour nos péchés ; non seulement pour nos propres péchés, mais encore pour ceux du monde entier. » I Jean, ii, 2.

3 « Le sang de Jésus-Christ nous purifie de tout péché, » I Jean, i, 7.

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