II. — Accomplir les volontés de Jésus
Jésus n'est pas seulement adorable, mais II veut encore être adoré. Il n'a pas simplement des droits à être connu, honoré et aimé, mais Il prétend les exercer et, par cela même. Il crée des obligations sacrées à ses créatures, puisque à chaque droit de sa part correspond nécessairement un devoir de la nôtre.
Jésus ne s'en est pas tenu là cependant, Il a manifestement imposé ses volontés. Connaissant notre misère naturelle et notre faiblesse native. Il n'a pas voulu nous laisser à nous-mêmes la liberté de juger de la nécessité et de l'étendue de nos devoirs. Surtout, lorsqu'il s'agit de sa Personne adorable, dont II a fait la récompense de nos mérites comme elle est déjà le centre et la perfection de notre vie, Il a voulu que notre service soit réglé avec précision ; et c'est pourquoi Il nous a fait un commandement formel de Le connaître, de Le servir, de L'aimer et de L'adorer.
Déjà, par la nature même de l'âme humaine, qu'il a faite intelligente, Jésus nous fait entendre qu'il est avant tout l'objet de ses connaissances, puisqu'il est la raison essentielle de toute science. Du moment que notre esprit est
fait pour comprendre, il doit nécessairement s'appliquer à connaître le divin exemplaire d'après lequel il a été créé '.
De plus, par cela seul qu'il existe en dehors de Dieu des êtres doués d'intelligence, Jésus ne peut pas ne pas vouloir devenir l'objet de leurs connaissances. Sa science est indispensable à tout esprit créé, et II aurait violenté l'âme humaine s'il ne l'avait pas mise forcément en contact avec Lui par l'esprit comme par le cœur -.
A ces volontés essentielles pourtant manifestes, Jésus en a ajouté de formelles qui sont devenues pour nous des devoirs impérieux. Par ses enseignements comme par tous les actes de sa vie, 11 n'a cessé de nous redire qu'il était la voie, la vérité et la vie , l'image fidèle du Père ^ la science par excellence ', le commencement et la fin de toutes choses ", la sainteté par-
1 « Revêtez-vous de l'homme nouveau qui, par la connaissance de la vérité, se renouvelle et se conforme à l'image de celui qui l'a créé. » Col., ni, lO.
2 « Dans ce séjour de misère, nous participons d'une certaine manière au bien divin par la connaissance et par l'amour. » S. Thom., II, II, q. 28, a. 2, ad. 3.
3 Jean, xiv, 6.
^ « Qui me voit, voit aussi le Père. » Jean, xiv, 9.
^ « Tout ce que /'ai appris de mon Père,}e vous l'ai lait connaître. » Jean, xv, i5.
•^ « Les Juifs lui dirent : Qui es-tu ? Jésus leur répondit : Je suis le Principe, moi qui vous parle. » Jean, vui, 25.
l68 CONNAISSANCE DE JÉSUS LE VERBE INCARNÉ
faite ', le bonheur du temps - et la vie éternelle * ; Il s'est présenté comme un modèle à copier, et par conséquent qu'il faut connaître et étudier': Il s'est déclaré la source d'eau vive* à laquelle il faut aller puiser, le pain de vie dont il faut se nourrir, le gage d'immortalité dont il faut s'assurer la précieuse possession **.
Il est venu pour enseigner et être écouté, pour se révéler et être compris, pour attirer tous les hommes et leur communiquer la vie", pour donner l'exemple et être imité, pour ravir les cœurs et s'en emparer, pour élever les âmes et les inviter à croire en Lui ^ à mettre en Lui leur
* « (Je suis) Celui que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde. » Jean, x, 36.
^ « Je vous ai dit ces choses afin que ma joie soit en vous, et que votre joie soit pleine. » Jean, xv, 1 1 .
^ « Celui qui croit au Fils a la vie éternelle. » Jean, ni, 36. — « Comme le Père a la vie en lui-même, ainsi il a donné pareillement au Fils d'avoir la vie en lui-métne. » Jean, v, 26.
'' « Je vous ai donné l'exemple. » Jean, xni, i5. » — « Tout disciple sera parfait s'il est comme son Maître. » Luc, vi, 40.
s « Celui qui boira de l'eau que je lui donnerai, n'aura jamais soif ; mais l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d'eau jaillissante pour la vie éternelle. » Jean, iv, i3, 14.
•^ « Je suis le pain vii'ant, qui suis descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, // vivra éternellement. » Jean, vi, 5i , 52.
' « Je suis venu pour qu'ils aient la vie, et qu'ils l'aient en surabondance. » Jean, x, 10.
» « Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. » Jean, xiv, 1.
confiance ' et à demeurer dans son amour -. Bien plus, mettant le comble à ses prodigalités divines, Il se livre tellement à nous qu'il ne veut plus faire qu'un avec nous^, afin que son divin Père ait pour nous la même dilection qu'il a pour Lui *.
Se peut-il manifestation plus sublime de perfection, de sainteté et d'amour, unie à des prescriptions plus précises et à des devoirs plus sacrés ! Comment pourrions-nous, après cela, ne pas nous donner tout entiers à l'étude de Jésus? Comment pourrions-nous prétendre répondre à ses divines avances et suivre ses enseignements, si nous n'avions à cœur de croître dans sa connaissance et si nous ne faisions de cette science divine le but principal de notre vie ?
Nous disons fréquemment, en récitant le Pater, « Que votre volonté soit faite » : or, la volonté principale de Jésus c'est que nous Le connaissions, et pour cela que nous en fassions le sujet habituel de nos méditations, de nos recherches, de nos lectures, afin d'arriver à avoir de Lui, de
' « Ayez confiance, j'ai vaincu le monde. » Jean, xvi, 33.
^ « Demeurez dans mon amour. » Jean, xv, 9.
3 « Père, comme vous êtes en moi et moi eu vous, qu'eux aussi soient un en nous... Je suis en eux et vous eu moi, afin qu'ils soient consommés dans l'unité. » Jean, xvii, 21, 23.
•* « Que l'amour dont vous m'avez aimé soit en eux, et moi aussi en eux. » Jean, xvii, 26.
ses perfections, de ses mystères et de ses enseignements, des notions claires, exactes, raisonnées, qui nous Le révèlent dans ses infinies perfections et nous gagnent à son ineftable amour.
Sa volonté est que nous allions au ciel; or, la vie éternelle consiste à Le connaître ; donc sa volonté formelle à notre égard, volonté qui fait le fond de notre sanctification et la vie de notre âme, c'est que nous n'ayons rien de plus à cœur que de préparer ici-bas notre éternité par une étude soutenue et toute d'amour de Celui qui fera l'objet de nos contemplations éternelles.
in. — Procurer la gloire de Jésus
Il est manifeste que Jésus étant Dieu ne peut rien ajouter à sa gloire essentielle» Dans son essence divine. Il ne peut pas être plus ou moins glorifié, mais II l'est parfaitement, puisqu'il l'est nécessairement, toujours au même degré et éternellement.
Cela n'empêche pas Jésus de recevoir une gloire extérieure et accidentelle qu'il tire de la création, et qu'il trouve avant tout dans la nature angélique et dans la nature humaine. La plus excellente de toutes et qui prend le caractère
d'une gloire toute divine est celle qu'il se donne à Lui-même, en sa qualité d'Homme-Dieu. Son intelligence humaine, ayant une connaissance parfaite des perfections et des droits de Dieu, l'honore souverainement ' ; son cœur de chair,
* En mentionnant la perfection de la connaissance de Dieu en Jésus, nous n'entendons point parler seulement de sa science bienheureuse ou divine, qu'il possédait en tant que Verbe éternel, mais encore et surtout de sa science créée. Jésus fait Luimême allusion à la première, en Saint Jean (vi, 46) : « Personne n'a vu le Père, si ce n'est celui qui est de Dieu ; celui-là a vu le Père »; et (viii, 38) : « Pour moi, ce que j'ai vu en mon Père, je le dis ». Ce qui, d'après Saint Thomas, << convenait à Jésus comme homme et de la manière la plus excellente, puisque les hommes sont conduits par l'humanité du Christ à la fin de la béatitude et que la connaissance des bienheureux consiste dans la vision de Dieu. » S. Thom., III p., q. 9, a. 3. — Et il ajoute : « L'âme du Christ, qui est une partie de la nature humaine, recevait pleinement, par une lumière anticipée de la nature divine, la science des bienheureux par laquelle on voit Dieu dans son essence. » Ibid., ad 1.
La science créée en Jésus est cette science qui est le propre de l'opération de l'âme raisonnable. Et c'est en cela qu'il faut admirer la gloire incomparable rendue à Dieu par l'humanité, dans la Personne du Verbe incamé. Nous citons de nouveau le Docteur angélique, dont la concision unie à la clarté sont remarquables. Sans nous étendre davantage sur la science humanodi^ine de notre adorable Maître, nous en aurons ainsi une vue d'ensemble suffisante qui nous servira admirablement de sujet de méditation :
« Le Fils de Dieu a pris la nature humaine entière, c'est-à-dire non seulement le corps mais encore l'âme ; non seulement l'âme sensitive, mais encore l'âme raisonnable. C'est pourquoi il a fallu qu'il ait la science créée, pour trois motifs :
« 1" A cause de la perfection de son âme. L'âme considérée en elle-même est en puissance à l'égard de la connaissance des
s'embrasant au contact immédiat de la charité divine, aime Dieu autant qu'une créature peut L'aimer ' ; sa volonté humaine, étant en accord parfait avec sa volonté divine, Lui devient un
choses intelligibles. Or, ce qui est en puissance est imparfait, si on ne le fait pas passer à l'acte. C'est pourquoi il a fallu que l'âme du Christ fût parfaite au moyen d'une science qui fût sa propre perfection.
« 2" Parce que toute chose existant à cause de son opération, le Christ aurait eu en vain une âme intelligente, s'il n'avait rien compris par elle : ce qui appartient à la science créée.
« 3" Parce qu'il y a une science créée qui appartient à la nature de l'âme humaine : c'est celle par laquelle nous connaissons naturellement les premiers principes. » S. Thom., III p., q. g, a. i.
Dans la réponse qu'il fait au premier argument, dans le même article, il dit encore excellemment :
« Au moyen de la science divine le Christ a tout connu par une opération incréée qui est l'essence même de Dieu ; car l'intelligence de Dieu est son essence. Cet acte n'a donc pas pu appartenir à l'âme humaine du Christ, puisqu'il est d'une autre nature. Si donc il n'y avait pas eu dans l'âme du Christ une autre science divine, elle n'aurait rien connu, et par conséquent il l'aurait prise en vain, puisque toute chose existe à cause de son opération. » Ibid., ad i.
1 « Je ne vis que pour mon Père. » Jean, vi, 58.
Saint Thomas parlant de la Passion, dit : « L'acte par lequel le Christ a volontairement supporté ses souffrances a été très agréable à Dieu, parce qu'il provenait de la charité la plus grande. » (S. Thom., III p., q. 48, a. 1). Ce qui peut s'entendre tant de l'amour de Jésus pour son divin Père, dont II réparait l'honneur, que de son amour pour les hommes qu'il arrachait à l'enfer et qu'il rendait au ciel. Jésus Lui-même semble avoir voulu nous enseigner que c'est avant tout l'amour de son Père qui L'a conduit au sacrifice, lorsqu'il dit dans l'Evangile, à l'heure où la Passion allait commencer (Jean, xiv, 3i) : « Afin que le monde connaisse que j'aime le Père et que je fais selon ce que le Père m'a commandé, levez-vous, sortons d'ici. »
FIN A SE PROPOSER DANS LA SCIENCE DE JÉSUS l~S
secours précieux pour l'accomplissement de ses adorables desseins '.
Jésus se complaît dans ces hommages incessants que son Humanité sainte rend à sa Divinité ; et ce doit être là pour nous aussi le sujet d'une grande joie. Mais Jésus ne serait pas suffisamment glorifié, selon l'économie du plan divin, s'il était seul à rendre à Dieu, au nom de l'humanité,
' « Celui qui m'a envoyé est avec moi... Je fais toujours ce qui lui plaît. » Jean, vin, 29. — « Ma nouiTÎture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé. » Jean, iv, 34.
Saint Thomas nous explique clairement l'accord qui existait, en Jésus, entre sa volonté humaine et sa volonté divine : « Il y a dans la volonté humaine du Christ deux sortes de volonté : la volonté sensitive, qu'on appelle volonté par participation ; et la volonté raisonnable, soit qu'on désigne la volonté comme nature, soit qu'on entende la volonté comme raison. Or, il est évident que la volonté sensitive fuit naturellement les douleurs sensibles ; de même la volonté naturelle rejette ce qui est contraire à la nature et ce qui est mauvais en soi, comme la mort et les autres peines sensibles. .Mais cependant la volonté rationnelle peut quelquefois choisir ces maux par rapport à une fin. D'où le Christ voulait selon la raison que la volonté divine s'accomplit, quoiqu'il dise qu'il veuille autre chose selon son autre volonté : « Non mea voluntas, sed tua fiât. » S. Tho.m., III p., q. 18, a. 5.
En apphquant ces principes à la Passion de Jésus, il ajoute dans l'article suivant : « Ni la volonté naturelle ni la volonté sensitive ne repoussaient le motif pour lequel la volonté divine et la volonté de la raison humaine voulaient la Passion dans le Christ. » — Citons encore ces autres paroles du saint Docteur : « Selon la volonté de raison le Christ n'a rien voulu autre chose que ce qu'il a su que Dieu voulait. C'est pourquoi toute volonté absolue du Christ, même humaine, a été accomplie, parce qu'elle a été conforme à Dieu. <> S. Tho.m.. III p., q. 21, a. 4.
les hommages qui lui sont dûs. Tous les hommes ont à son égard des devoirs individuels, dont ils ne peuvent aucunement se départir. Il entre dans les desseins de Jésus que chaque âme en particulier Lui procure une gloire spéciale et personnelle ; et, cette gloire, Il la trouve tout d'abord dans la connaissance que l'âme a de Lui.
Le concert de louange et d'amour qui doit s'élever du sein de l'humanité à la gloire de Jésus, repose essentiellement sur l'intelligence que nous avons de Lui et, par conséquent, sur la connaissance que nous avons de ses perfections comme de ses droits, de ses mystères comme de ses enseignements, de ses volontés manifestes d'être connu, aimé et glorifié des hommes.
La gloire qu'il attend de nous serait une gloire vaine et illusoire, si nous n'honorions en Lui ce qui mérite avant tout d'être honoré; si nous ne L'aimions à cause de ses infinies amabilités et si nous n'adhérions à Lui, de toutes les forces de notre être, par le motif des droits divins qu'il a à nos hommages et à notre soumission absolue. Toutes choses qui supposent une connaissance développée de Jésus, de ses perfections, de ses attributs, de ses mystères et de sa sainteté.
Quand Jésus se révèle â notre âme, II nous fournit des moyens de Le glorifier ; quand nous
nous appliquons à avoir de Jésus une connaissance plus grande et plus profonde, nous faisons fructifier ces mêmes moyens. Néanmoins, en y ajoutant nos efforts personnels, nous procurons à Jésus une gloire spéciale qui est le fruit de notre coopération à la grâce. Chaque fois donc que nous considérons Jésus, que nous L'adorons dans une de ses perfections, que nous méditons sur un de ses mystères, que nous étudions le sens de ses paroles, que nous cherchons à connaître ses propres sentiments, que nous contemplons en Lui les vertus que nous voulons pratiquer, les devoirs que nous devons Lui rendre, l'amour auquel nous désirons correspondre, et les volontés dont nous aspirons à faire la règle de notre vie : nous pouvons dire, en toute vérité, que nous L'honorons et Le glorifions. Cette seule pensée doit raviver notre amour et nous exciter à L'étudier avec plus d'ardeur et de constance ^