VIII. — Etude méthodique
Il est une condition, sinon essentielle du moins fort importante, pour conduire à bonne fin l'étude que nous voulons faire de Jésus. Faute de méthode dans le travail, les plus généreux efforts aboutissent souvent à l'insuccès. Ce n'est pas tout d'avoir conçu un beau plan, il faut aussi prendre les moyens de le réaliser. Le chef d'armée qui court à la victoire ne la remporterait jamais, s'il ne coordonnait avec sagesse et harmonie les mouvements et les tactiques militaires qui mettront plus en valeur la vaillance et la
' « Dieu est fidèle, et il vous affermira, et vous préservera du mal. Nous avons à votre égard cette confiance dans le Seigneur que vous faites et que vous ferez ce que nous vous presciivons. Que le Seigneur dirige vos cœurs dans l'amour de Dieu et dans la patience du Christ. » II Tuess., m, 3-3.
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bravoure de ses soldats. Quand il s'agit de manier les idées et de guider l'esprit dans ses investigations, il ne faut pas moins de tact, d'entente et de savoir-faire.
Surtout quand on traite un sujet aussi vaste et aussi multiple que celui de Jésus, quand on a devant soi un horizon qui atteint les profondeurs de l'infini, quand on se livre à une étude qui doit durer toute la vie pour acquérir, et encore d'une façon très incomplète, une science que l'éternité ne suffira pas à épuiser : l'ordre s'impose, la classification des diverses parties de son travail devient une condition de succès. L'esprit a besoin d'être aidé par une sage distribution des sujets à traiter, pour ne point se perdre dans ce labyrinthe de grandeurs, de beautés, de perfections, de vertus, de vérités et d'amour.
Jésus ne peut être envisagé d'un seul coup d'œil ; chacun des aspects sous lesquels II se présente à nous est infini comme Lui, il nous faut de la méthode pour Le considérer et du temps pour Le comprendre. Sans méthode, nous nous exposerions à perdre une grande partie du fruit de nos efforts, nous enlèverions de la clarté à nos études et nous rendrions nos connaissances beaucoup moins précises.
Il n'est nullement nécessaire pour cela de compliquer notre travail ; ce qu'il importe, c'est de
bien distinguer en Jésus ce qu'il est en Luimême et ce qu'il est dans ses œuvres, ses relations avec les deux autres Personnes de la Très Sainte Trinité et ses rapports avec les créatures, ses mystères du temps et ses mystères de l'éternité, ses perfections comme Dieu et ses vertus comme Homme, sa mission divine et ses caractères essentiels, ses enseignements et ses actes, sa vie et sa mort.
Il y a là tout un monde de considérations, que notre trop courte vie ne peut qu'effleurer. Encore est-il nécessaire de revenir souvent sur les mêmes sujets, de chercher à les approfondir les uns après les autres, en y mettant un certain ordre et en éclairant toujours les raisonnements de l'esprit par les lumières de la foi.
Après avoir considéré Jésus dans le sein du Père et dans sa vie mortelle, il faut nous élever à la contemplation de sa gloire éternelle dans le ciel, puis redescendre sur la terre et L'adorer dans les ineffables abaissements de l'Eucharistie où II s'est fait pour nous l'exemple permanent de toutes les vertus.
L'ordre à suivre dans ses considérations diverses nous est d'abord indiqué par les fêtes du cycle liturgique qui, dans le cours de l'année, font passer devant nos yeux ou les mystères, ou
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les enseignements, ou les actes les plus importants de la vie de Jésus.
Nos différents états d'âme sont aussi une indication dont il faut tenir compte, pour considérer en Jésus ce qui est le plus de nature à nous éclairer et à nous faire du bien.
Nos besoins spirituels dans les épreuves que nous traversons, dans les luttes que nous soutenons, dans l'accomplissement de nos devoirs d'état, dans la correction de nos défauts, dans l'expiation de nos fautes, dans le travail de notre sanctification, nous mettent tour à tour devant les yeux les vertus correspondantes que Jésus a pratiquées, la conduite qu'il a tenue dans des circonstances analogues, les enseignements précis qu'il nous a laissés, les mérites qu'il a acquis et les secours qu'il nous offre.
Nous ne devons pas non plus négliger les attraits particuliers que Jésus nous donne pour un mystère, ou un état, ou une vertu, ou un enseignement, ou un fait quelconque de sa vie, etc. L'attrait de plusieurs âmes pour la vie d'enfance du Sauveur, sa vie cachée, sa Passion, son Eucharistie, son Sacerdoce, est une grâce qu'il faut cultiver avec soin.
Quand une fois le sujet a été choisi et adapté soit aux époques liturgiques, soit aux besoins
personnels, soit aux attraits du moment, il faut y appliquer soigneusement son esprit et son cœur. On contemple Jésus et, suivant qu'il s'agit de ses perfections, de ses vertus, de ses mystères, de ses enseignements ou de ses actes, on étudie les raisons fondamentales, les intentions, les sentiments, les circonstances, le sens et l'esprit, le mobile et la fin qui L'ont fait penser, parler et agir. On cherche à s'en bien pénétrer, afin de fournir au cœur et à la volonté une lumière plus vive et une vérité plus complète ; puis on laisse agir le cœur qui adhère pleinement aux conceptions de l'esprit, qui fait siens tous ces sentiments de Jésus, qui se laisse aller à l'admiration devant ces sublimes vérités, qui s'éprend d'amour pour tout ce qu'est Jésus, pour tout ce qu'il a dit et tout ce qu'il a fait, et qui se laisse compénétrer par l'action divine de Jésus lequel, en passant par l'esprit, vient le ravir à son amour.
La volonté vient enfin mettre le sceau aux opérations de l'esprit et du cœur ; c'est elle qui détermine l'adhésion complète de l'âme à Jésus et qui traduit par des effets pratiques et méritoires l'admiration de l'esprit et l'amour du cœur. La connaissante alors est parfaite et vraiment fructueuse ; des résolutions pratiques, couronnées par des efforts constants et généreux font pour ainsi dire entrer Jésus dans l'intimité de l'âme
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et Le mêlent aux mille détails et circonstances de la vie quotidienne. C'est étudier Jésus pour L'aimer, et c'est L'aimer pour L'imiter et ne vouloir que Lui.
Toute autre manière d'étudier Jésus, qui ne laisserait agir que l'une ou l'autre des facultés de l'âme sans mettre ces facultés maîtresses en action, serait une méthode défectueuse qui pourrait bien conduire à certains résultats relatifs, mais ne laisserait pas dans la vie une impression profonde et ne produirait pas entre Jésus et l'âme cette harmonie de sentiments et cette fusion complète dans l'union d'amour.
On ne peut trop condamner ceux qui se contentent de considérer Jésus, sans se mettre en peine de rendre leur science affectueuse, qui fatiguent leur esprit pour acquérir des connaissances toujours nouvelles et ne trouvent qu'une toute petite place dans leur cœur pour y loger Celui qui pourtant ne veut être inieux connu qu'afin d'être plus aimé. De ces prétendus savants il en faut le moins possible, car ils dénaturent Jésus plutôt qu'ils ne Le comprennent ; ils en donnent une idée tronquée, parce qu'ils laissent son Cœur dans l'ombre et ne peuvent ainsi gagner les âmes à son amour. Cette méthode déplorable peut être celle des impies qui étudient Jésus pour Le combattre, elle ne peut
être celle des chrétiens qui ont le devoir de L'étudier tel qu'il a daigné se manifester dans son amour et qui n'ont intérêt à Le connaître que pour Lui ressembler et L'aimer sans partage.
Faisons-nous donc une loi de ne point étudier Jésus sans L'aimer, et de ne point L'aimer sans nous consacrer avec une ardeur toujours croissante à cette science méthodique qui nous Le révèle et n'en fait l'aliment de notre esprit que pour en nourrir en même temps notre coeur *.
^ La supériorité de la science affective sur la science purement intellectuelle et spéculative se tire et de l'essence même de l'âme humaine, et du rôle que joue la charité dans les sciences surnaturelles comme dans la pratique des vertus. Nous n'avons cessé de répéter, dans le cours de cet ouvrage, que toute connaissance qui s'arrête à l'esprit et ne va pas jusqu'au cœur est une science incomplète, ce qui est surtout vrai dans l'ordre surnaturel. Notre âme étant faite à l'image de Dieu, lequel s'aime aussi nécessairement qu'il se comprend, ne peut ariiver à la perfection de ses opérations que par l'exercice de ces facultés qui, dans les processions des Personnes divines, constituent en Dieu la perfection de son Etre. Pas plus sur la terre qu'au ciel, nous ne pouvons posséder Dieu qu'à la condition de le connaître et de l'aimer à la fois. « Dans les opérations de l'âme, dit Saint Thomas dans un passage déjà cité, l'objet connu est dans le sujet qui le connaît, et l'objet désiré dans le sujet qui le désire. C'est ainsi que Dieu existe spécialement dans la créature raisonnable qui le connaît et Vaime actuellement et habituellement (S. Thom., I p., q. 8, a. 3). »
La charité, en outre, occupe une telle place dans l'âme humaine, qu'elle exerce comme un empire souverain sur tout l'ensemble de ses facultés. 11 est dans l'ordre que tout aboutisse à la charité, et c'est elle qui a fonction de donner leur forme aux vertus et leur perfection aux connaissances. « Puisque l'homme, dit encore Saint Thomas, est dirigé par la charité vers sa fin
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Nous ne pouvons omettre d'indiquer ici un moyen pratique, et habituellement très fructueux, de profiter de ses lectures et de ses études : celui de prendre des notes. Il s'agit d'une science à acquérir, et d'une science dont les horizons s'agrandiront à mesure que nous progresserons ; il y a en Jésus mille aperçus divers, des cimes sublimes à gravir comme des abîmes insondables à approfondir. Pour aider la mémoire tout autant que pour coordonner les idées, pour raviver les
dernière, aucune vertu véritable ne peut exister absolument sans elle (S. Thom., II, II, q. 23, a. 7). » C'est ce qui fait que le mérite dans une âme est proportionné à son degré de charité : « La force de mériter se trouve dans toutes les vertus par la charité... En conséquence, la diversité dans le mérite repose tout entière sur la diversité de la charité. Voilà pourquoi c'est la charité de la voie (c'est-à-dire de la vie présente) qui distingue les demeures (du ciel) par manière de mérite (S. Thom., In 4 Sent. Dist. 49, q. 1, a. 4. Quaestiuncula 4). »
On peut raisonner de la même manière quand il s'agit des connaissances de l'esprit. Quoique la connaissance soit la cause de l'amour, elle n'obtient sa perfection dernière, quand il s'agit de Dieu, que lorsqu'elle détermine l'âme à aimer en Dieu ce que déjà celle-ci admire en lui. L'amour de Dieu est une obligation essentielle, mais l'amour est fondé sur la connaissance, il l'appelle et s'en nourrit ; c'est ainsi que la connaissance participe à la perfection de l'amour, et que la science de Jésus n'est parfaite que quand elle est couronnée par la charité. C'est ce qui fait dire au Docteur angélique : « Le Fils est le Verbe qui produit l'amour », et à Saint Augustin : « Le Verbe que nous nous efforçons de faire comprendre est une connaissance unie à l'amour. » D'où conclut Saint Thomas : « Le Fils n'est donc pas envoyé dans le but de perfectionner l'intelligence de toutes les manières, mais dans le dessein de la préparer à produire des sentiments d'amour (S. Thom., I p., q. 43, a. 5). »
sentiments et aussi pour conserver aux connaissances leur attrait et leur beauté, il est fort utile de confier au papier les réflexions plus profondes que nous avons faites, les passages qui nous ont frappés, les lumières que Jésus nous a données, l'intelligence plus grande que nous avons eue de certains mystères ou de certaines vérités, les impressions de foi ou d'amour que nous avons ressenties, les raisonnements plus probants pour appuyer notre foi, les motifs plus fondamentaux de pratiquer la vertu, les moyens plus pratiques et plus efficaces de nous sanctifier, etc.
Ces lumières plus vives et ces sentiments plus intenses sont des grâces du moment, qu'il est sage de ne pas laisser perdre. Pour leur conserver leur éclat, il n'est rien de mieux que de les écrire, afin de pouvoir les relire et ainsi s'en pénétrer toujours plus. En classant, en outre, ses pensées, ses réflexions et ses connaissances, on arrive à donner à ses études un intérêt plus grand et une utilité plus immédiate.
Quelqu'un qui noterait, pendant un an seulement, tout ce qui le frappe sur le sujet dont nous parlons, aurait à la fin tout un livre de précieuses réflexions adaptées aux attraits et aux besoins de son Ame, qui lui remettrait aisément en mémoire les lectures et les méditations faites pendant l'année. Que serait-ce si ce travail
se poursuivait régulièrement toute une vie ? Faisons-en l'expérience et nous bénirons Jésus de nous l'avoir inspiré.