PREMIER RENDEZ-VOUS
Il faut beaucoup de temps aux provinciaux qui ont joui de la maison isolée, pour s'habituer à la tristesse des étages dans l'ancien Paris. Ils reculent devant les escaliers gluants, les murailles écornées, toute cette vieillesse vermoulue qui, souvent, sert de péristyle à des décors de luxe.
Rien qu'au son incertain de la petite cloche qui tintait au bout du fd de fer avec un douloureux grincement, j'eus le pressentiment de ce qui me choquerait chez mon amie. La sonnette avait la même voix fèlée
que ce portier qui, rageusement, m'avait indiqué l'étage. J'aurais voulu arriver jusqu'à Elle par un chemin de sourires ; j'étais blessé que, dans la demeure qui était la sienne, il ne suffît pas de prononcer son nom pour être bien accueilli.
Une femme de campagne, qui avait gardé son bonnet de nourrice, vint m'ouvrir. Souvent Edouard m'avait parlé d'elle : il l'appelait Nanou. Elle ne savait pas lire ; elle ignorait si l'on pouvait se rendre à pied en Algérie, où son fils était soldat; mais elle adorait la maîtresse, autrefois nourrie, d'une tendresse de lait plus jalouse qu'une maternité.
Explique qui pourra les incertitudes d'un cœur amoureux. Depuis huit jours je vivais de cette pensée :
— Elle sera chez elle quand je me présenterai...
Je ne la trouvais pas dans sa maison au bout de cette attente anxieuse et j'étais prêt de m'en réjouir !
Depuis, j'ai pensé qu'il faut des degrés aux initiations. C'était déjà exquis de l'attendre ainsi dans son salon, de respirer, même en son absence, l'air où elle avait l'habitude de vivre.
Je me l'avouai pourtant : cet appartement haut de plafond, ces boiseries d'autrefois, ces meubles aux lignes sévères, ces étoffes fanées, formaient une contradiction presque blessante avec la grâce de vie qui sortait d'elle. Il me sembla qu'elle devait se mouvoir au milieu de cette raideur avec plus de respect que d'affection. Ces meubles semblaient de vieux parents intransigeants dans leurs opinions, un peu avares, durs d'oreille. Ils devaient juger sévèrement la mère de Ned. Par principe, ils résistaient sans doute à ce charme qui, pour moi, se dégageait d'elle.
J'allai vers son piano tout ouvert. L'oreille aux aguets, — comme si j'étais sur le point de commettre une indiscrétion grave, — je
t)0 JEUNES AMOURS
feuilletai la musique. Elle était jetée sur le casier dans une nervosité d'inconstance qui, des sonates de Beethoven, passait aux valses de la Belle Hélène.
Dans ce que j'avais épié, de ses gestes ou de ses paroles, rien ne m'avait révélé ce besoin de gaieté qui se trahissait là. Je ne parvenais point à accorder cette disposition cachée avec l'image que je me formais d'elle. Il me sembla que je venais de découvrir un secret qui n'était pas mien. Je m'efforçai de replacer la musique dans le désordre exact où je l'avais surprise, et je vins m'asseoir près de la fenêtre.
Un panier à ouvrage se trouvait à portée de ma main. J'étais sûr de distinguer à temps l'approche de Nanou, dont le pas de villageoise faisait gémir les vieux planchers. Je mis les doigts dans le fouillis des rubans, des pelotes, des fils de soie et de laine. Il y avait là de larges boutons en corne que je me souvenais d'avoir remarqués sur une veste
d'Edouard. C'était Elle qui les avait cousus. J'en pris un; je le glissai dans ma poche comme un talisman.
Un crochet était encore engagé dans la maille d'une petite bourse. Les premiers rangs, déjà décolorés, indiquaient suffisamment que cet ouvrage gracieux était depuis longtemps en route. Pour qui travaillait-elle ainsi, à ces minutes oisives où une femme qu'un rêve tourmente a besoin d'occuper son inquiétude au profit de quelque absent?
Mes yeux se levèrent vers un portrait d'homme que, jusque-là, j'avais évité de regarder.
Je savais que le père d'Edouard était magistrat. Quelque part, aux colonies, il avait voulu partir en avant-coureur, afin d'étudier les ressources du pays, les traîtrises du climat. J'avais deviné qu'il aurait cette figure énergique. Le petit rabat blanc et la robe noire du juge y ajoutaient une sorte de rigidité janséniste. La résultante de ce visage
avait vraiment le caractère inquiétant de la Loi.
C'était lui, j'en étais sûr, qui, dans la maison, avait apporté ces meubles aux dossiers droits. Les siens, gens de robes, s'y étaient autrefois accoudés dans des attitudes de réflexion. Rigide comme eux, il me regardait avec ses yeux de portrait. Ils n'étaient qu'un reflet déjà ancien de sa pensée ; je le sentis pourtant : si, un jour, cet homme me forçait à l'estimer, jamais je ne l'aimerais sans contrainte. Je devinais nos natures trop différentes pour que, entre nous, toute la vie il ne subsistât pas un mur de mésintelligence.
Ceci m'apparaît comme le sceau des sentiments de complète pureté que j'apportais dans cette maison : je n'éprouvai nul mouvement de jalousie à la première vue de ce mari dont mon amie me parlait avec une humilité d'admiration que, de bonne foi, elle tenait pour de l'amour. Je me contentais
de cette certitude qui m'assignait entre eux une place harmonieuse : elle ne se haussait à la gravité de son mari qu'avec un élan d'effort dont son âme était parfois un peu lasse. Avec moi, elle se détendait. J'avais le côté de son sourire, sa gaieté, ses enfantillages, — cher bouquet dont le parfum m'enivre encore, dans le recueillement du souvenir I
Avait-elle oublié sa première invitation ?
Je ne puis le croire. Même aujourd'hui, que j'ai perdu ma naïveté d'autrefois, je me refuse à l'accuser de coquetterie. Elle me manqua de parole parce qu'elle y fut obligée par quelque devoir. Peut-être n'avait-elle pas cru que je lui sacrifierais une de ces rares « sorties » qui, pour un instant, me rendait l'illusion de la liberté.
Six heures du soir approchaient et j'attendais toujours.
Soudain, sans cause apparente, sans nul autre motif que ce secret avis qui, jamais.
ne m'a manqué dans les angoisses du sentiment, j'eus cette certitude nette :
— Aujourd'hui, je ne la verrai pas...
On s'étonne que, sans se briser, le cœur supporte certains assauts du chagrin. J'en appelle à ceux qui, un jour, se sentirent descendre entre deux vagues de mélancolie, et se dirent dans l'angoisse de la suffocation :
— Tout à l'heure, quand je serai au fond, je ne donnerai pas ce coup de talon qui fait remonter à la surface.
L'entrée de Nanou portant la lampe apaisa cette tempête où je m'en allais en perdition.
— Elle ne saurait beaucoup tarder à présent, dit la vieille nourrice; le dîner est commandé pour sept heures... C'est vous, monsieur, qui êtes bon ami pour Edouard I .. . Il ne tarit pas sur votre compte, vous savez bien ?. . . Et madame aussi m'a parlé de vous. . . C'est un gentil enfant, Edouard?... Tout à sa mèrel... L'autre côté de la famille, c'est des gens d'orgueil I
Je ne pris pas garde à ce qu'il y avait de malveillant dans cette critique pour des inconnus que je me sentais disposé à juger témérairement. Je retins seulement cette assurance que me donnait la bonne Nanou : on avait parlé de moi dans la maison de mon amie, la mère, le fils, la nourrice, tous trois ensemble, leurs têtes rapprochées comme sous les ruches d'un seul bonnet.
Ah ! comme je comprends ces solitaires des Thébaïdes, dont l'amour se nourrissait de quelques grains de mil apportés par les oiseaux du ciell Cette parole de la bonne Nanou me rendit les forces dont j'avais besoin pour prendre une décision virile. Je décidai que je n'attendrais pas le retour de mon amie. Je pouvais la gêner, si près de son repas du soir; mon obstination aurait l'air d'un reproche. Qui sait? peut-être elle penserait:
— Il a compté que je l'inviterais à s'asseoir avec nous à notre table...
Les amoureux sont diplomates par droit
divin. Je pris congé de Nanou avec les paroles qui pouvaient me concilier sa bonne grâce. Je descendis l'escalier quatre à quatre. . . J'avais si peur maintenant de rencontrer mon amie et Ned I
. . . Gomme je franchissais le seuil de l'école, le garde -porte me tendit deux lettres : l'une de ma mère, l'autre de mon amie.
La mère d'Edouard m'avait écrit le matin même. Elle m'avertissait qu'à son regret il lui faudrait sortir ce jour-là. Elle m'invitait, au premier congé, à venir dîner chez elle.
Vingt fois je relus ce billet; j'en baisai l'écriture. Le lendemain, comme je le tirais de ma poche pour m'en réjouir encore, la lettre de ma mère tomba. Je la relevai avec une rougeur de honte.
J'avais oublié de l'ouvrir I...