FANTOME DE VIERGE
Ce ne fut pas seulement de la pensée de ma mère que mon esprit se détourna au profit de la tendresse nouvelle : mon « amie » couvrit tout d'un coup de son ombre une jeune et gracieuse image que, jusqu'à elle, j'avais portée dans mon cœur. En vile prose, cela signifie qu'à l'abri des curiosités de mes maîtres, de mes camarades, des valets du collège, je cachais sur moi un portefeuille où une photographie de jeune fille était enchâssée. Cette petite image m'a suivi à travers les aventures de ma vie comme une
de ces reliques qui, d'elles-mêmes, semblent s'attacher à nous. Parfois, quand dans un déménagement, le hasard d'une recherche fait remonter à la surface de mon existence actuelle les cendres du passé, je le retrouve, ce pur portrait de jeune fille qui, pour l'écolier que je fus autrefois, enferma, dans des jours défunts, tout l'espoir et toute la beauté du monde.
Est-ce que mes yeux auraient perdu le don divin de distinguer l'invisible à travers les apparences, toujours incomplètes, de réalité?
J'ai beau fixer ce portrait de jeune fille jusqu'à l'éblouissement, je ne perçois plus le charme unique que mes regards y découvrirent jadis. Ceci n'est que le visage d'une enfant qui avait de la grâce. Le mystère qu'elle enfermait n'était que le secret de sa destinée. Les perfections que nous espérions pour elle, jamais, étant humaine, elle n'a pu les conquérir. L'énergie, qu'il lui aurait fallu
pour franchir les obstacles qui me séparaient d'elle, n'habita jamais son âme, doucement résignée au destin. Se reconnaîtra-t-elle seulement dans ces lignes, si ses yeux les lisent? Aura-t-elle un soupir de regret vers ces possibilités que nous conçûmes, à côté l'un de l'autre, autrefois, sans oser les définir, et qui restèrent imprécises et vaines, comme ces combinaisons de nuages où, sur la fin d'un jour d'été, on s'efforce de distinguer le plan d'une architecture?
Elle me plaît mieux ainsi, flottante dans le recul du souvenir. Car, si vague et générale, elle n'est plus que l'image même de ma jeunesse. Telles ces petites figures de terre que, sans autre souci que l'indication de l'âge et de la beauté de la race, les potiers de Tanagre modelèrent en séries anonymes. Auprès de l'urne funéraire, ils plaçaient ces statuettes délicieuses et fragiles; ils voulaient que le rêve subsistât à l'effacement de la forme qui en avait été le soutien. Dans cette pieuse pen-
sée d'artistes peut-être, ils ont formulé le symbole même de Tamour : le songe d'une beauté qui n'exista jamais, à propos d'un petit tas de cendres.
Et aussi bien se précisa-t-il, même une heure, entre la jeune fdle et moi-même, ce vertige mystérieux qui oblige deux âmes à chercher l'une dans l'autre la paix d'un complément?
En y réfléchissant, je crois bien que nous fûmes seulement deux jeunesses qui se regardèrent et sourirent. Si, un instant, nous reflétâmes deux aspects de la même pensée, ce fut à la façon dont l'image, apparue dans l'eau, correspond au visage qui se penche sur le cristal liquide. Entre nous, il n'y avait pas de duperie, il y avait mirage, illusion ; j'étais peu de chose, elle n'était point.
Je me trompe. Déjà elle existait par un instinct de coquetterie dont, au moins une fois, j'avais souffert.
C'était à l'occasion d'un de ces bals qui, dans les villes de province, imposent une courte trêve aux méfiances de quartiers et de caste. Elle eut l'occasion de rencontrer là un jeune homme, mon aîné, qui ne l'approchait guère et qui s'était contenté, jusqu'à ce jour, de la saluer d'un peu loin dans les occasions indispensables. Ce fat était beau danseur et trop sûr de l'éclat de ses dents. Ses mérites s'arrêtaient là... En vérité, il me semble, que, aujourd'hui encore, je parle de lui avec une nuance de jalousie ! Il s'arrangea pour accaparer celle que je croyais « mienne » . Elle eut la faiblesse ou l'astuce de ne point lui marquer, par quelques nuances de sévérité, que cette audace était déplaisante.
Moi, qui n'étais pas un bon danseur, je regardais tourner le couple avec une douleur froide. Dieu m'est témoin qu'entre cette jeune fille et moi, jamais ne s'était glissée cette sournoiserie dont les lecteurs de Daph-
nis et Ghloé se régalent sous couleur d'innocence rustique. Mais à cette minute, je m'avisai que, seule entre les jeunes filles qui dansaient là, la « mienne » portait déjà dans les courbes de sa taille cette grâce de gorge qui est fleur de fémininité. Et du coup une souffrance aiguë me perça à la vue de mon rival qui, dans ses mains, tenait cette coupe de jeunesse où j'avais décidé qu'un jour je rafraîchirais ma soif.
Le matin de mon départ pour Paris, comme j'arrivais tout chargé de reproches, l'infidèle valseuse avait cru se racheter de sa félonie en me remettant son portrait. Mille fois je l'avais sollicité sans l'obtenir.
— Plus tard, disait-elle. Vous n'avez point besoin d'une image de moi puisque vous pouvez me voir quand cela vous plaît. Il vous faut réserver une consolation pour l'absence...
J'ai pensé depuis que son indulgence avait été, cette fois encore — ô femme ! —
moins profonde que sa coquetterie. Au moment où je partais pour ce lointain Paris qu'elle pressentait pavé d'occasions séduisantes, à son tour elle se prenait à trembler. Qui sait?... Elle m'aima peut-être à cette suprême minute où son instinct l'avertit que je lui échapperais ?
Le petit portrait que je regarde conserve les traces d'une longue sincérité de dévotion. J'avais lu dans quelque journal qu'un habile homme avait trouvé une méthode pour colorier les photographies. On en disait merveille. Je me laissai prendre à cette séduction. J'apportai au barioleur ma chère image ; je demeurai bouche bée quand il me posa des questions de garde champêtre sur les couleurs respectives des yeux et des cheveux de ma bien-aimée. Je dus m'avouer que chez elle tout cela était imprécis. De ce doute sortirent trois strophes, les seules que j'aie rimées en ma vie. — Les dieux ne m'ont pas fait poète ! — Je les donne ici comme
un modèle d'une candeur qui risque de durer autant que moi :
Ni bleus, ni noirs, ni bruns, ni gris : De tous les tons de sa palette, L'Amour, un jour qu'il était gris, Fit les yeux de cette coquette.
Ni blonds, ni bruns, ni roux, ni noirs, Ne sont ses cheveux de déesse. Et, lorsque devant ses miroirs La belle enfant peigne sa tresse.
Un rire ni gai, ni moqueur De sa lèvre s'envole et passe...
— Dis-nous, Ninon, quel est ton cœur ?.
— Ni vrai, ni faux... ni feu, ni glace...
Je ne suis pas sûr que j'aie jamais osé adresser cette belle poésie à la personne qui me l'avait inspirée. Mais, par une délicatesse d'amoureux, j'en avais enveloppé son portrait.
La main me trembla au moment d'enfermer dans le même portefeuille mes vers d'amour, le portrait de ma jeune coquette et le doux billet de ma nouvelle amie.
Je rouvris brusquement le petit carnet de maroquin pour regarder ma photographie peinte. Je pensai tout bas :
— Nous verrons bien si elle proteste î Toute ma vie j'ai espéré le miracle comme
le jeu d'un ressort naturel. J'aurais été si peu surpris de voir remuer les lèvres peintes sur la feuille glacée du portrait, qu'à cette minute décisive je fus froissé de leur immobilité.
Je me dis, avec une conviction bourrue, loyale suffisamment :
— Cela lui est bien égal I
Et je fus tout de bon choqué qu'elle ne s'insurgeât point contre la rivale que je lui présentais.
Elle pouvait supporter mon courroux après mon infidélité : elle était une jeune fille, et je n'étais, moi, qu'un adolescent.
Le jour où, craignant encore de la faire souffrir, j'étendis le bras pour l'écarter de moi, elle rit sans doute, la Vierge, de l'éclat
ironique des Génies, avec ces paroles de défi évaporées dans l'air :
— INe t'acharne pas davantage... J'étais, sur ta route, une ombre vaine I...