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CHAPITRE VIII

Quand je me demande quels furent les bénéfices les plus nets de mon éducation si chrétienne et honnêtement provinciale, je songe :

— J'ai appris de ma mère que toute la vie il me faudrait respecter les femmes que j'aimerais.

C'était, dans le milieu où j'ai grandi, une aventure inconnue qu'un scandale causé par la faute d'une femme. J'ai beau chercher dans ma mémoire, je n'en trouve nulle trace.

Comment, je vous prie, l'amour défendu eût-il glissé dans le cœur de ces honnêtes épouses qui fréquentaient chez nous, qui avaient des maris laborieux, préoccupés de grandes affaires, des enfants blonds et roses, frais comme des bouquets de mai, des jardins aux barrières toujours ouvertes, des maisons transparentes comme du verre et, par -dessus tout cela, de pieuses habitudes d'église ou de temple? Je les apercevais, protégées contre la Tentation, par le triple circuit d'une rivière où se réfléchissaient la paix de leur vie, les paysages de leur tendresse, la noblesse de leurs devoirs, l'éclat d'un ciel qui, sûrement, dans ma jeunesse, était plus éblouissant que le ciel d'aujourd'hui.

Les amantes dont je lisais les aventures tumultueuses ne me paraissaient pas se mouvoir dans la vie réelle ; elles habitaient ces portiques où, entre des larmes et des poignards, errent les touchantes héroïnes de

tragédie. Les romanciers avaient beau dresser autour d'elles des décors de boudoirs, les vêtir à la mode de notre temps, — tout cela, pour moi, se tournait en propylées, en flottantes tuniques. Je tenais l'amour qui fait oublier les devoirs pour un philtre médéen.

Je l'aperçus donc à travers ce nuage qui élève les apparitions au-dessus des atteintes du désir, la créature de grâce par qui devait s'achever l'éducation de mon cœur d'amour, cette œuvre que ma mère avait commencée.

Ce fut dans la chambre de l'infirmerie que je la vis pour la première fois. Elle était venue visiter les religieuses pour leur recommander son fils, — un enfant qui suivait les cours du Petit-Collège.

L'air de Paris m'avait fait mal. Habitué que j'étais, depuis l'enfance, à respirer le grand vent de la mer, j'étouffais de sentir sur ma tète le plafond du ciel si bas. Cela

m'avait jeté dans une délicatesse qui faisait hocher la tête au médecin. Je le crois bien : j'avais surtout le mal du pays, le regret de la liberté et des tendresses lointaines. Et ce sont de ces souffrances qu'une femme lit avec émotion dans un regard triste.

Ce qu'EUe me dit, ce jour-là, sans me connaître, je l'ai oublié. Je me souviens seulement qu'en l'apercevant je sentis :

— Voilà un cœur tendre.

Et, de son côté, elle devina :

— Voici une âme qui souffre...

Dès que je fus rentré dans la vie commune, je demandai que l'on me montrât son fils.

C'était un enfant de huit ou neuf ans. Il avait sur lui la languissance des êtres trop aimés. Ses grands cols étaient surprenants de blancheur, ses vêtements nets, ses souliers brillaient comme des miroirs. Ses camarades l'appelaient « la fillette » . Ils le bousculaient à cause de sa politesse; ils raillaient sa

gaucherie d'enfant trop surveillé qui avait peur de s'échauffer dans les jeux, qui se faisait prendre dans les parties de barre, qui ne s'attirait aucune observation à l'étude, et qui, à la chapelle, priait sans lever les yeux.

Il se plaça tout de suite sous ma protection. C'était chose mal aisée : nos « directeurs » regardaient de travers les intimités qui nous inclinaient du côté du Petit-Collège. On épiait les coups d'œil; on notait une main affectueusement posée sur une épaule. Pour moi, qui avais grandi au milieu de frères plus jeunes, ces défiances étaient incompréhensibles. J'étais bien décidé à les heurter. Et comme mes façons, à tout prendre, n'étaient point suspectes, on se contenta de marquer qu'elles déplaisaient, sans les contrarier davantage.

Il y a, dans ces amitiés protectrices d'un adolescent pour un enfant, un charme inexprimable. Je l'imagine, les chevaliers

qui parcouraient le monde en redressant les torts, ont dû connaître ces délices d'âme que, sûr de sa force, l'on éprouve à protéger une chère faiblesse.

Bien que de grandes précautions fussent prises pour empêcher tout contact entre c< grands » et « petits », je retrouvais mon ami d'adoption tous les jours, à l'heure de la récréation, dans un spacieux vestibule. Un poêle monumental l'emplissait de sa chaleur lourde. Là, il y avait des banquettes où venaient s'asseoir les parents qui profitaient de l'heure des jeux pour visiter leur fils. Quand le froid, au dehors, était trop vif, les éclopés et les tousseurs avaient le privilège de se réfugier sous cette voûle chaude.

Depuis longtemps, mes bronches ne me brûlaient plus, mais je continuais à fréquenter le vestibule. C'était pour le plaisir d'apercevoir parfois cette mère qui venait embrasser son fils. Après qu'elle était partie,

elle laissait sur lui un reflet qui persistait longtemps. A travers l'enfant, j'apercevais son front poli, — si blanc, entre les bandeaux noirs. Et au milieu, au-dessus des sourcils, le baiser brillait comme une étoile.

Un jour, mon petit ami me prit par la main, me conduisit vers elle. Les joues me brûlaient; mon cœur était serré comme si elle avait pu distinguer la cause du trouble qui me faisait balancer entre le respect où la parole même s'étouffe, et ces élans où, soudain, on découvre un secret.

Elle me dit :

— Je sais comme vous êtes bon pour Edouard. De tout mon cœur, je vous en remercie. M. le Supérieur déclare que j'élève ce fils trop doucement... Peut-être il a raison et son père le conduirait autrement que moi... Mais il est bien loin, ce pèrel et je fais de mon mieux...

Elle avait l'air de demander un encouragement, et je m'enivrai de la pensée que.

maintenant comme protecteur de son fils, je jouais un rôle dans sa vie.

Quand elle ajouta :

— Ned m'a dit que vous aviez de jeunes frères.,, des garçons très dégourdis. Il faudra que vous me contiez comment madame votre mère s'y prend avec eux. Vous sortez les dimanches?... Venez nous voir un jour...

Je brûlais de lui répondre :

— Dimanche prochain?...

Je n'osai pas. Si elle avait désiré ma visite si prochaine, elle aurait précisé sa volonté. Le vague de son invitation imposait des délais : je n'avais ni le droit, ni l'audace de les franchir si vite. Ceux qui n'ont point connu ces délicatesses et qui, tout de suite, profitèrent du bonheur qu'on leur offrait, je les plains : ils n'ont pas aimé.

Elle avait prononcé ces paroles de promesse un mercredi, et bien que j'eusse décidé de laisser passer dix jours avant d'aller à elle, je brûlais de le tenir ce premier dimanche,

OÙ, si je l'avais voulu, j'aurais pu user de la permission.

Verrait-elle, dans ce sacrifice, l'hommage que j'y mettais ?

Je n'en doutais point, tandis que mes yeux distraits lisaient un horrible traité de métrique. Elle passait, entre mon livre et mon visage, si soyeuse que j'avais presque une caresse de son effleurement.

Depuis, je me suis demandé quel âge elle pouvait avoir alors, cette gracieuse mère de mon ami Ned?

En vérité, je l'ai ignoré toujours.

Elle avait l'âge où la femme tente l'adolescent comme un fruit, où toute la richesse de sa vie s'épanouit en elle. Rose d'août, merveilleusement formée, chaude des ardeurs de midi, pure des rosées que lui versent les nocturnes.

Aussi bien, ce n'était point « une » femme que j'étais près d'adorer dans mon amie, c'était « la femme », dont j'avais la subite

révélation. Elle paraissait sur ma route à la minute du premier isolement douloureux pour me servir de guide, pour me conduire jusqu'au carrefour où, librement, je choisirais mon destin. Elle portait, dans la mélancolie maternelle de sa tendresse, le pressentiment de mon ingratitude ; elle lui souriait à travers un voile de larmes, comme à une épreuve qui était nécessaire pour que la virilité de l'adolescent s'achevât.

Il y a de précieux flacons où l'on emprisonne, en une seule goutte, le parfum de mille fleurs. Encore aujourd'hui, je conserve le souvenir cristallisé de mon « amie », dans l'émotion d'une chanson recueillie, un jour de rêve, sur une plage déserte d'Andalousie :

Je garde deux baisers dans mon âme Qui ne s'éloignent pas de moi, Le dernier de ma mère, Le premier que je t'ai donné.

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