‹ Jeunes amours; mémoires d'un adolescentChapitre 12 sur 29 · LE CHEMIN D UN COEUR · texte numérisé non relu

LE CHEMIN D UN COEUR

Ce fut dans le grand jardin du Luxembourg — toute la vie, je l'aimerai pour la magie de verdures et de marbres dont il encadre ces chers souvenirs — que mon amie et moi nous causâmes une heure, en liberté, la première fois.

Bien sûr, nous n'étions pas venus là en tête à tête furtif. Elle m'avait invité à me joindre à la promenade de son fils, en ce jeudi de février, qui réchauffait la pépinière d'un rayon prématuré de printemps.

Enivrés par cette tiédeur d'haleine, les

enfants blonds et roses que des nourrices portent comme des bouquets, essayaient, sur le sol brusquement séché, leurs souliers blancs. Edouard était tout occupé des évolutions d'une flottille en miniature dont le courant d'air inclinait les voiles, du côté où un frisson de moire rompait la glace du bassin. Inquiète comme une poule couveuse de canards, Nanou avait quitté sa chaise pour surveiller « son fils ». Nul ne nous épiait. Et, autour de ma joie tremblante, entre les silences de notre innocente causerie, j'entendais chanter la joie complice des choses : le jet d'eau, qu'irrisait la lumière, la sève, qui montait aux branches des marronniers.

Elle me parlait comme si elle eût été l'être de faiblesse, et moi, l'être de raison dont elle attendait un conseil.

— Une mère, disait-elle, est bien inhabile à former le cœur d'un fils I . . . Elle ne résiste pas au désir de lui faire une ame

sensible, sonore, pour vibrer à l'unisson de tout ce qui tressaille en elle... Pauvres femmes que nous sommes I Inconsciemment, nous travaillons à façonner un être, tout pareil à nous, alors que justement ce qui nous charme dans l'homme, c'est cette force intérieure qui subordonne la tendresse au vouloir.

Puis, s'interrompant, avec un sourire, — il m'enchante encore quand je l'évoque — elle demanda :

— Au moins, je ne vous ennuie pas trop avec mes bavardages de femme? Les hommes, je le sais, préfèrent les causeries autour des idées ; ils nous abandonnent les radotages sur le sentiment. Nous leur donnons à railler avec nos appréhensions, nos pressentiments, tout ce que nous prétendons deviner au delà du cercle où les yeux de la raison distinguent... Et pourtant, ne riez pas de moil Je vais risquer une prédiction...

Elle me regarda en face, avec une espèce

d'ardeur qui me fit monter la rougeur aux joues :

— Vous serez, dit-elle, un de ces hommes de volonté... Vous trouverez votre pente comme l'eau, sans violence, mais avec une persistance infatigable... Bien des gens s'y tromperont. Car, chez vous, cette force sera enveloppée de beaucoup de politesse. Sans rien céder, vous voulez plaire... On vous aimera et l'on vous détestera... A la fin, vous vous imposerez. En tout cas, vous serez un homme.

De sa prophétie, je ne retenais que ce mot-là. Il m'enivrait comme un vin très fort : j'étais un homme pour Elle I

Jouait-elle avec moi le jeu de coquetterie où la femme la plus innocente naît experte ? Après ces audaces où elle me prenait le cœur aussi facilement que Don Juan conquérait ses paysannes, il parut que, tout de suite, elle s'effrayait de m'avoir donné une importance si virile. Pour sa propre sécurité, elle

me rabaissa à un enfantillage qui n'était plus de mon âge :

— Parfois, dit-elle, quand je venais voir Ned, pendant la récréation, j'ai lu de la mélancolie sur votre figure... Savez-vous ce qui vous manque?... Votre mère... Je n'ai point l'espoir de la remplacer près de vous., mais, si vous voulez, je deviendrai votre confidente... Nous mettrons nos chagrins en commun, les petits sur les gros... Je connais la douleur de l'absence, l'inquiétude que cause la froideur de ceux qui vivent autour de nous ! . . . Chaque être a besoin qu'on le gâte... Vous avez été choyé, autrefois?... Cela vous manque. Avez- vous chaud, seulement, dans votre lit?... Vous laisse-t-on changer vos bottines, quand vous rentrez du collège, en hiver, tout humide d'avoir foulé les feuilles mortes?... Je parlerai de cela aux religieuses de l'infirmerie... Elles vous ont bien soigné, quand vous aviez votre bronchite?...

Je l'écoutais dire avec une volupté désolée. Il m'était doux — dans les moelles, — qu'elle s'intéressât à toutes les misères de mon dépaysement, qu'elle lût dans mon âme, qu'elle tâtât mon pouls, qu'elle eût froid à mes pieds, brûlure à ma gorge. Mais cette suavité avait un envers d'amertume. Évidemment, pour mon « amie », je n'étais qu'un Edouard grandi. C'était le fantôme de ce que son fds serait demain, qu'elle considérait en moi, qu'elle câlinait avec des paroles maternelles, voilées d'une intangible coquetterie? Mon chagrin était si fort que j'avais envie de sangloter à l'unisson du jet d'eau, dont les gouttes éparpillées faisait chavirer les voiles.

Nous quittâmes nos sièges pour circuler un peu sous les marronniers de la terrasse.

Insensiblement, nos pas nous avaient conduits vers cette Allée Médicis où, à la sortie des cours, les « Petites Veuves » venaient s'empiler sur les bancs, comme des oiseaux

des Iles. J'étais bizarrement fier de passer sous les yeux des « Petites Veuves » en conversation sentimentale avec mon « amie ».

Je pensais :

— Elles verront du reste que celle-ci n'est ni ma mère, ni ma sœur; elles comprendront que, si je détourne les yeux d'elles, chaque jour, quand je les frôle, ce n'est point par niaise pudibonderie de séminariste, mais parce que je ne puis aimer des femmes qui sont à tous, et parce que je mets du prix à l'offrande de mon cœur.

Sans doute, nous avions excité la curiosité de quelques-unes des « Petites Veuves », car mon « amie » qui marchait les yeux attachés à la terre, s'avisa soudain que nous étions cernés par d'effrontés regards.

— Où m'avez-vous conduite ? fit-elle d'un ton de reproche.

Puis tout de suite, se reprenant, pour prier avec une inquiétude qui n'était point jouée, elle murmura presque tendre :

— Dites-moi?... Vous ne passez pas souvent par là ?... Jamais vous ne vous asseyez sur ces bancs?...

— Elle est jalouse I pensai-je un peu bien vite. Jalouse de moi I... On n'est pas jalouse d'un enfant?...

Et, du haut des piédestaux, les Reines de France, raides dans leurs collerettes de pierre, me parurent répondre, avec leur expérience souveraine :

— Jalousie est levain d'amour...

Depuis, j'ai souvent pensé que l'intolérance des femmes régulières pour les Mimi Pinson leur enlève à mes yeux un charme. A travers leur sévérité je crois flairer un peu d'envie pour cette folle liberté qui est le seul privilège des « Petites Veuves »... Mais, ce soir-là, l'indignation de mon amie me fit boire une coupe d'hydromel :

Entre son fils, qui babillait comme un bouvreuil, et la vieille Nanou, qui, sans

lassitude, ressassait son chapelet de nourrice, parfois mon amie souffrait de ne pas sentir à côté de sa pensée le contrepoids d'une volonté virile.

Ce rêve que toutes les femmes ont caressé : vivre une vie d'homme, se décider, sans limites de pudeur ou de foi, elle le voyait sur le point de se faire vivant pour moi . Elle se penchait sur mon existence comme sur un livre dont le premier chapitre intéresse; plus clairement que moi-même elle percevait cette énergie qui émergeait des brumes de l'enfance et qui, demain, serait l'armature de l'homme.

Mais déjà, elle touchait à l'âge où, après avoir souhaité la domination virile, rêvé à ce héros qui vient du fond des songes, rayonnant comme le Chevalier du Cygne, fougueux comme le Maure de Venise, la femme se décide à trouver en soi-même un idéal qui n'est pas de la terre. J'entrais dans sa vie à

la seconde où il faut qu'après avoir demandé la femme donne; — à la minute où celle qui voulut être protégée, aspire à défendre; — à l'heure où la maternité et l'amour se fondent pour former cet amalgame unique dont nous faisons des coupes à boire des larmes.

Si j'étais venu à elle avec l'assurance de l'homme conscient de sa domination, préoccupé d'obtenir comme un gage cette preuve qui, dans les plus pures tendresses, est la finale rançon du désir, elle se serait effrayée à mon approche. Jamais mes mains ne l'auraient touchée, jamais ses lèvres n'auraient prononcé mon nom avec la divine douceur.

Mais j'apparaissais comme un enfant dont on n'avait pas de défiance, comme un grand fils dont la mère était loin, comme une âme en détresse que l'on pouvait secourir.

Devant elle, je n'étais que respect et ignorance, tendresse sans calcul, pureté sans

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ombre, amour sans désir. Et cette parfaite vertueuse me laissa entrer en son cœur, — à voix basse, mes yeux baissés, — ainsi que dans une chapelle.

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