‹ Jeunes amours; mémoires d'un adolescentChapitre 13 sur 29 · MON AMI JEAN · texte numérisé non relu

MON AMI JEAN

Je ne saurais tarder davantage à nommer dans ces Mémoires celui qui fut mon premier ami.

Rappelez-vous comme vous avez aimé le vôtre, le confident de votre dix-septième année, le seul être devant qui vous osiez mettre à nu votre âme encore pétrie avec des moitiés d'enfant et des moitiés d'homme ?

« Vis avec tes amis du jour, dit le sage Plutarque, comme s'ils devaient être tes ennemis du lendemain. »

Il y a une époque de la vie où cette fleur

mélancolique d'expérience répugne comme de la ciguë présentée par la main du bourreau.

Cet ami qui, avec nous, pas à pas parcourra les étapes de l'adolescence, nous le choisissons seul; rarement, parmi les camarades du collège ; jamais dans les rangs des compagnons que notre père et notre mère donnèrent de bonne heure à nos jeux. Ce serait pourtant une injustice dénoter ce parti pris des adolescents comme un instinct de fronde : sans doute, un jeune homme de dixsept ans est capable de goûter dans l'opposition systématique un charme de révolte ; mais, je le crois, il ne fait pas effort, et suit seulement sa pente, quand il cède à l'attrait d'une camaraderie que son père eût écartée de lui.

D'une génération à l'autre, les goûts se reposent, les répulsions s'atténuent. Un peu d'irrévérence loge volontiers chez le fils du dévot; le prodigue engendre un avare;

le casanier, un coureur des bois. Ainsi, au profit du Monde, se rétablit cet équilibre que chaque individu rompt un instant pour peu qu'il ait du relief. Et, vers la Vie Meilleure, l'Humanité progresse — comme une frégate qui, en roulant d'une joue sur l'autre, avance vers le port.

Il s'appelait Jean. Tout de suite je l'avais aimé pour ses allures de fierté. Dans le règlement de l'école, il choisissait ce qu'il estimait juste; il négligeait le reste. On avait noté que nous tournions, tout en causant, dans la cour, lui, les mains derrière le dos, moi, exubérant de paroles, heureux de me soulager l'âme. On avait jeté des coups d'oeil obliques à notre « amitié particulière » ; on avait fini par l'interpeller avec un froncement de sourcil.

Il avait répondu non sans hauteur :

— Vous ne prétendez pas que nous jouions aux barres, comme des écoliers?

Il était à la veille de passer l'examen qui

devait lui ouvrir les portes de la Faculté et le faire libre. On ne voulait pas que, dès ce jour, il rompît avec nos Directeurs. On ne nous inquiéta plus.

— Nous reprendrons ces causeries, m'avaitil dit avec un dédain qui sentait sa race, quand je serai installé dans ma chambre, au Quartier Latin. Alors personne ne nous dérangera plus. Tu pourras suspendre ta pipe à mon râtelier et venir la fumer, tous les jeudis, si c'est ton plaisir.

Il nous avait quittés et je n'avais plus reçu de ses nouvelles. Occupé moi-même par ma nouvelle tendresse, je n'avais pas souffert de son oubli. Toute mon amitié pour lui se réveilla à la réception du petit billet qui m'invitait à venir partager un prochain dimanche la « côtelette de la liberté ».

Je n'eus garde de manquer à ce rendez vous.

Mon ami m'attendait dans le salon de l'hôtel. Renversé dans un fauteuil à bascule.

il était tout couvert de journaux rédigés en plusieurs langues, et la politique que nous suivions alors en Extrême-Orient lui barrait le front d'une ride de souci. Il me consulta sur ces maladresses. J'eus honte de m'apercevoir que, tandis que je boitais en vers latins, que je rêvais mélancoliquement à la mère de Ned, d'autres jeunes hommes, à peine plus âgés que moi, portaient déjà, comme un fardeau volontaire, le poids des responsabilités publiques.

A table, entre deux bouteilles de vin dont les toiles d'araignées étaient peut-être bien aussi artificielles que les préoccupations de mon ami Jean, la conversation prit un tour plus enjoué. Elle nous paraissait à l'un comme à l'autre exceptionnellement brillante, et nous étions secrètement au regret qu'elle eût le garçon pour unique témoin. Les personnes, qui en même temps que nous déjeunaient dans la grande salle, servaient de cible à nos lazzis. Elles nous semblaient appartenir

à une humanité inférieure. Elles avaient été créées et mises au monde pour servir de têtes de Turc à des sujets d'intelligence supérieure « affranchis » comme nous croyions l'être.

Quand la stupidité de ces malheureux — qui peut-être n'était que bonhomie — nous arrivait enchâssée dans quelque banalité de causerie, nous étouffions le fou rire en levant nos verres. Notre bonne humeur croissait à chaque épreuve, de sorte que nous montâmes à la chambre de Jean avec des jambes un peu lourdes.

Certes, le soleil et la poussière avaient décoloré les tentures de ce petit réduit jusqu'à des tonalités de vinasse; sous nos talons, le pavé était inégal, et mon ami Jean n'avait pas eu le loisir de répandre de sa main les innombrables encriers qui maculaient les sofas, les rideaux, le tapis... Pourtant, il me sembla que j'entrais dans un paradis défendu. La désinvolture avec

laquelle je me jetai dans un voltaire sauva mon amour-propre, et dissimula fort à propos mon admiration d'écolier qui tirait sa chaîne.

Jean était décidé à me pousser jusqu'au respect. D'un râtelier sculpté, il détacha une pipe en terre, encore neuve, que, tout en paflant, il bourra avec l'habileté distraite d'un fumeur consommé. J'en étais aux cigarettes qui tirent bien et enveloppent de paille de riz quelques cheveux d'or. Cependant je ne laissai paraître aucun étonnement puéril devant cette manifestation de virilité incontestable.

— J'ai mes habitudes, dis-je, en tirant de ma poche un humble paquet du Levant dont, par précaution, je m'étais muni.

Puis, afin de couper court, j'avisai sur la cheminée une photographie de femme que Jean avait installée à la place d'honneur. Et je demandai en la montrant du doigt :

— Tiens... Elle est de tes amies?

Elle, c'était une comédienne, aujourd'hui, un peu fanée, dont tous les collégiens d'alors connaissaient le nom et qui emplissait les vitrines des grands boulevards de ses décolletages hardis.

Comme je retournais ce portrait entre mes doigts, j'aperçus au verso une dédicace. C'était l'écriture déguisée de Jean.

J'interrogeai mon ami du regard.

Il dit avec un sourire forcé :

— Une excellente plaisanterie I C'est moi qui ai griffonné cette dédicace... Il s'agissait d'ébouriffer deux dévots de province, ma sœur et mon beau-frère, qui, la semaine passée, sont venus me faire visite...

J'avais trop de goût pour ne pas me contenter de cette explication. Jean m'en récompensa en ouvrant un cahier où, d'une main enthousiaste, il copiait des extraits de ses poètes favoris.

C'était, pour lors, Musset qui tenait la corde. Non pas le Musset de V Espoir en

Dieu, mais celui des comédies, le magicien de Marianne et du Chancelier, Jean avait choisi ce monologue du troisième acte où Fortunio, assis sur l'herbe, analyse la perfidie de Jacqueline et sa propre candeur :

(( Elle voit que je souffre et elle ne pense qu'à en profiter I Elle me trouve sur ses traces, l'amour dans le cœur, le désir dans les yeux, jeune et ardent prêt à mourir pour elle, et, lorsqu'elle me sourit et me dit qu'elle m'aime, c'est un calcul, rien de plus I Rien, rien de vrai dans ce sourire, dans cette main qui m'effleure la main, dans ce son de voix qui m'enivre I 0 Dieu juste! S'il en est ainsi, à quel monstre ai-je donc affaire et dans quel abîme suis-je tombé! »

Jean s'arrêta sur cette apostrophe pour replacer sa pipe entre ses lèvres. Il lança vers le plafond une spirale épaisse, puis, posant le cahier sous son coude, il me demanda :

— Trouves-tu que je l'imite bien ?

— Qui donc?

— Delaunay...

Et, de nouveau, par son nez, il fit passer la phrase qu'il venait de déclamer :

« — ... Dans cette main qui m'efïïeure la main... »

Je dus confesser que je n'avais pas encore mis les pieds à la Comédie. Jean me considéra avec une commisération sincère.

— C'est vrai ! dit -il. Tu es encore prisonnier !

Puis, se levant, et appuyant son bras pesamment, paternellement, sur mon épaule il ajouta :

— Du moins, es-tu à l'abri de certaines épreuves...

Il ne s'expliqua pas davantage sur ce sujet délicat, mais j'en conclus qu'il faisait une amère allusion à l'indifîérence de cette comédienne dont je voyais là le portrait.

J'étais plus heureux dans mes amours

pourtant, je quittai Jean avec mélancolie sans en aborder la confidence.

Qu'est-ce donc qui me faisait triste?

Le regret de retourner à ma prison après ce coup d'œil jeté sur la vie libre? — ou l'écho de la plainte de Fortunio :

« Elle me sourit et me dit qu'elle m'aime... Si c'était un calcul et rien de plus?... »

Page 1