‹ Jeunes amours; mémoires d'un adolescentChapitre 14 sur 29 · LES SECONDES MERES · texte numérisé non relu

LES SECONDES MERES

« ... Je serai pour vous une seconde mère... »

Je viens de relire cette promesse au bas d'une des lettres que mon amie m'envoya, un matin, par les mains de son fils. J'ai gardé pieusement ce petit trésor d'innocents billets, car il fait partie de l'histoire de mon âme. Beaucoup de pensées qui, à cette heure, me sont habituelles, ont leur origine, pure ou troublée, dans ces émotions de jeunesse.

Pourtant, il m'est difficile de ressusciter

les impressions que provoquèrent en moi ces mots surprenants :

« ... Je serai pour vous une seconde mère... »

Avais-je donc jamais laissé voir à mon amie que ma vraie mère ne me suffisait plus? Lui avais-je indiqué qu'à des états d'esprit et de cœur tout nouveaux, il me fallait une confidente nouvelle ?

Jamais je n'avais abordé, avec la mère de Ned, ce chapitre délicat. Bien au contraire, si elle m'avait permis de nommer l'objet de mes tremblantes aspirations j'aurais affirmé:

— Ce n'est pas une seconde mère, que je veux...

Par contre. Elle avait besoin d'un « second fils » ; et avec cette ténacité qui est au fond des femmes, qui (dans le dévouement, d'apparence le plus complet,) les porte à nous faire le bien qu'elles rêvent, au lieu de nous secourir comme nous aimerions à être assistés, mon amie me proposait d'être

pour moi une autre mère, parce qu'il lui était doux de trouver en moi un autre enfant.

J'entends bien que des femmes, qui se croient à l'abri de toutes les surprises du cœur, jugeront cette entreprise avec sévérité.

Elles diront :

— Un second fds? Pourquoi faire? Estce qu'elle n'en avait pas un ?... Ce petit Ned que vous nous avez peint comme une créature charmante? Cet enfant lui mettait les bras au cou, pour elle il représentait l'image du mari absent ; il était le gage d'un amour honnête. La nature sait ce qu'elle fait quand elle n'a pas permis qu'une femme de trente ans eût un fils de dix-huit ! L'amour maternel est un sentiment, l'amour en est un autre. Entre les deux, il y a un fossé : le bon sens, la pudeur défendent que ces rives de tendresse soient reliées l'une avec l'autre.

no JEUNES AMOURS

Celles qui pensent ainsi n'ont pas été des jeunes filles romanesques. 11 ne faut pas dire : « Tant mieux ! » En ce monde, où l'estime des réalités les plus basses finit par s'imposer à tant de cœurs, que deviendrionsnous, si le beau feu du rêve n'était pas entretenu par ces mystérieuses vestales qui vivent du culte de la lumière, qui aperçoivent des formes divines dans les contours de la fumée, qui, au cœur des ténèbres, à la minute où la cendre envahit le foyer, s'agenouillent, fraîches et blanches, pour relever la flamme avec leurs souffles chastes ?

Bien des fois, dans ces galeries d'exposition où les femmes et les jeunes filles d'aujourd'hui envoient si volontiers des portraits et des bustes d'hommes, je me suis arrêté devant ces figures, modelées dans la terre ou dans la cire, par des femmes artistes qui livrent leur rêve. Toujours j'ai été frappé de l'impuissance où est la femme à saisir le caractère individuel d'un homme. A propos

du modèle qui est sous ses yeux, elle se forge un songe : c'est une créature chimérique qu'elle sculpte ou qu'elle peint. Et ceci est instructif : tous ces rêves de femmes portraitistes se ressemblent. Tous ces hommes peints par des femmes et des filles ont, entre soi, un air de consanguinité ; ils ne sont que les reflets d'un idéal commun à toutes les femmes, à toutes les jeunes filles qui rêvent. C'est un divin héros qui unit en sa personne la grâce avec la force. En lui, il y a de la langueur du ténor et de l'énergie musclée du torero. Il ressemble à don Juan et à l'archange Gabriel ; il réconcilie le ciel avec l'enfer; il est tendre et il est fort; il est doux et il est cruel ; il est sultan et il est esclave, — surtout il est irréel. Il assemble en lui des disparates, il est un effort de l'âme féminine vers l'Absolu.

Qu'arrive-t-il de ces jeunes filles (artistes ou non, elles se forment les mêmes songes), quand le mariage vient à les faire compagnes

des hommes qu'elles avaient idéalisés, parés de toutes les richesses de leurs imaginations? Quelle chute le jour où elle les voient réduits à leur taille réelle, où il leur faut s'avouer que devant soi elles n'ont ni Gabriel, ni don Juan, mais des hommes de chair et d'os, qui sont bons et qui sont méchants, tour à tour, avec médiocrité", selon leurs forces humaines et les provocations du destin.

Ohl comme les femmes devraient nous faire pitié à cette minute I La meilleure bat de l'aile et, aux barreaux de la cage, se froisse comme un oiseau blessé. Traitez -la doucement dans cette épreuve. C'est du regret du ciel qu'elle souffre. Son bonheur et le vôtre dépendent de la tendresse avec laquelle vous lui faciliterez ce passage du plein vol à la captivité de volière, du songe à vous.

Avait-il jamais compris ces délicatesses, ce père de Ned dont j'avais vu le portrait

dans la maisorx de mon amie et qui, du haut de son petit rabat blanc, dans les plis de sa robe de magistrat, semblait juger les hommes et les choses avec une rigidité janséniste ?

Il y avait de la crainte dans le regard d'admiration voulue que, parfois, mon amie élevait vers ses yeux sévères. Tendre et romanesque comme je l'ai connue, je me demande quel rêve elle avait bien pu former, au temps de ses fiançailles, à propos de cet homme austère qui, sur toute sa personne, portait le sceau de la Loi.

Sans doute, — les jeunes filles ont tant d'imagination, — il lui était apparu sous les traits d'un moderne chevalier qui avait voué sa vie bienfaisante au triomphe de la Justice. Elle se l'était représenté défenseur des pauvres, des orphelins, des veuves, attaquant le mensonge en face... Quelle déception, quand elle avait vu que c'était le oc Droit », et non la Justice, qui était l'idéal

de son mari I II avait dû la bannir en souriant de son arsenal de procédure.

Un jour, dans le bois de Meudon, je vis avec la mère de Ned un liseron qui avait essayé de grimper autour d'un hêtre. Mais le soutien était trop fort, trop haut pour son enveloppement. Au premier tour d'écorce, la plante s'était découragée. Devant sa déception , mon amie eut une de ces secondes d'émotion qui découvrent la détresse d'une âme. Et, à voix basse, elle murmura :

— J'ai connu une personne qui a eu le destin de ce petit liseron...

A la minute où je la rencontrai, elle avait renoncé à s'appuyer sur cette force qui se dressait à côté d'elle, sans crainte des orages. Incapable d'atteindre ces hauteurs, elle ne voulait pas non plus ramper sur la terre. Pour rendre de l'essor à son rêve, elle imagina de découvrir, à côté d'elle, une créature humaine à qui, — faible comme elle était, — elle pût cependant servir de support.

Ned, qu'elle couvait, ne lui fournissait pas l'occasion de s'attrister à deux sur les déceptions du sentiment. Il n'avait encore que des joies, des désirs, des inquiétudes d'enfant, — rien d'illimité.

Moi, je naissais à la vie d'amour et, quand il est pur, un cœur d'adolescent ressemble au cœur d'une jeune femme. Déjà, peut-être, elle prévoyait que mon destin serait pareil au sien, car tous ceux qui sont tendres connaîtront la même aventure. Du moins, elle serait là, pour me faciliter ce passage du songe à la réalité que personne n'avait adouci pour ellel

Vous étiez de bonne foi, chère amie, quand, au bas de la petite lettre qui m'arriva, toute froissée, dans la poche de votre fils, vous écriviez :

« Je serai pour vous une seconde mère... »

Il vous semblait que, par un miracle, nous nous étions rencontrés, vous et moi, deux créatures d'exception, dans un de ces carre-

fours de vie où des millions d'indifférents se bousculent. Et vous imaginiez une intervention divine dans ce fait que nous nous étions reconnus. Gomme vous auriez été révoltée, à cette minute, si quelque philosophe des choses du cœur vous était venu dire avec ce sourire d'ironie qu'ils ont tous:

— Votre vertige ne fut pas un miracle, mais une loi.

— Eh quoi donc I auriez- vous répondu.

Une loi î . . . Une loi encore î . . .

Une loi. Et pourtant celle-là, mon amie, vous auriez eu tort de la maudire. Car de toutes les fatalités dont la femme porte le fardeau dans l'amour, celle-ci peut-être est la plus divine qui fait sa souffrance féconde. Vous vouliez ressusciter vos rêves agonisants au profit de celui que vous commenciez d'aimer afin de lui épargner de la douleur.

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