‹ Jeunes amours; mémoires d'un adolescentChapitre 15 sur 29 · UNE SOTTISE · texte numérisé non relu

UNE SOTTISE

Mon amie et moi, nous étions devenus jaloux — tous les deux : elle, de cette jeune fille dont j'ai déjà parlé ; moi, de son mari.

Vous direz :

— Jalouse d'une ombre?... jaloux d'un rival qui jugeait des hommes jaunes au delà des mers ?...

Je n'avais point tort ; car si cet adversaire, coiffé d'une toque de magistrat, ressemblait plus à la Loi du Devoir qu'à l'Idéal Époux, il devait m'écraser^ un jour, du poids de son

droit. Et moi-rnême, si vraiment je n'avais pas une pensée qui ne fût à mon amie, je lui donnai pourtant, par inconséquence juvénile, au moins une occasion de souffrir.

Un beau jeudi de février, vers quatre heures, nous traversions, bras dessus, bras dessous, le jardin des Tuileries. En effet, elle avait pris confiance. Et s'il arrivait que Ned préférât garder la chambre poTir jouer avec ses soldats de plomb, elle disait très bien, la première :

— SoitI tu ne sortiras pas... Mais il faut que mon grand fils prenne l'air... Il passe toute sa semaine penché sur des livres I . . .

Le « grand fils » ne protestait point.

Nous sortions d'ordinaire à la chute du jour et nous avions du goût pour les endroits vides.

Jamais, ni elle ni moi, n'avions pensé tout haut :

— A cette heure-là, on est plus libre. Les gens ne vous reconnaissent point.*.

C'était d'instinct que nous cherchions la sohtude et la pénombre. Le spectacle du monde devient vite blessant à ceux qui découvrent un univers dans leurs cœurs.

Ce jour que j'ai dit, il y avait dans l'air une espérance de printemps, cette douceur qui fait croire que, soudain, la terre va se boursoufler et les feuilles, comme dans une féerie, jaillir au bout des branches. Mais les arbres étaient encore rigides, bien gris, si dénudés, sur le ciel rose, que, de la terrasse, à travers leurs branches sans oiseaux, nous apercevions les maisons de la rue de Rivoli.

— Venez par là, lui dis-je, j'ai quelque chose à vous montrer.

Elle céda, car, bien que toujours mon bras fût placé sous le sien, c'était moi qui la conduisais.

Au troisième étage, au-dessus des arcades, je lui montrai une fenêtre :

— Aux dernières vacances, lui dis-je, j'ai passé par ici avec ma mère. Nous nous

sommes arrêtés devant cette éclaircie d'arbres ; elle m'a désigné la maison que je vous montre; elle m'a dit : « La chambre qui est là, derrière, a été la mienne lorsque j'avais le même âge que toi. Quand tu seras seul, dans ce grand Paris, ne passe jamais sous cette fenêtre par où ta mère a regardé le monde avec les yeux de sa jeunesse, sans que ton cœur se souvienne, et sans que ta pensée la visite. » Le soir de septembre où je recueillis cette parole-là, la sensation de l'abandon s'abattit soudain sur mon cœur, si lourde, que je fus sur le point de répondre : (c Ma chère maman, ne me laisse point à Paris, ramène-moi avec toil... Je renonce à mes rêves... » Jamais, depuis, je n'avais passé sous cette fenêtre sans lever vers elle un regard qui se troublait... D'où vient qu'aujourd'hui je lui souris?... C'est sans doute parce que vous êtes là I . . . Et voici que je n'ai plus froid, que je n'ai plus peur... Je distingue le printemps sous cette terre

encore gelée... Si au temps où, par cette fenêtre de sa jeunesse, ma mère regardait passer les apparences de la vie, elle avait aperçu de là-haut ce couple que nous sommes, croyez-vous qu'elle aurait souri ?

C'était la première fois que j'interrogeais ma (( seconde mère » sur la jalousie que l'autre, la première, la vraie, pouvait bien ressentir, en trouvant si souvent, dans les lettres que lui écrivait son fils, une préoccupation qui le détachait d'elle.

Il y a sans doute une merveilleuse diplomatie dans la spontanéité d'une femme amoureuse. Celle-ci trouva moyen de répondre sans répondre, par un mouvement de grâce qui devait calmer mon scrupule.

— J'ai souvent pensé, dit-elle, que vous devriez porter sur vous les images de votre mère et de votre père. Quelle protection de saints vaut, pour un cœur filial, la présence de ces chers visages toujours à portée du regard? Jamais je ne vous ai donné rien.

i22 JEUNES AMOURS

Je veux que vous teniez de moi ce petit porte-cartes ; il ne vous quittera plus. A travers les tentations de la route, il vous sera un passeport victorieux.

Elle n'était point riche, pourtant elle savait où l'on trouvait toutes les choses rares. Du côté de la place Vendôme, elle me conduisit chez un marchand de maroquineries qui, en ce temps-là, avait les faveurs des élégants.

Elle demanda :

— Je veux un porte-cartes... pour trois photographies...

J'étais debout, devant le comptoir, à côté d'elle, et, sans respect de l'assistance, sur ce mot de (( trois », je saisis sa main et je la serrai.

Quand nous fûmes dans la rue, avec notre emplette soigneusement enveloppée dans un papier de soie, je ne cédai point à l'irrésistible envie d'élever jusqu'à mes lèvres ses doigts que je tenais emprisonnés.

— Ainsi, lui dis-je, je l'aurai cette chère photographie de mon amie que toujours elle

m'a refusée I Sa vue m'aidera à prendre patience pendant les longues heures que je passe loin d'elle I

Elle secoua sa tête charmante.

— Non, dit -elle. La troisième place restera longtemps vide... jusqu'au jour...

— Achevez I . . .

— ... Jusqu'au jour où le destin me séparera de vous I . . .

Mon cœur se serra à crier.

Je dis :

— Pourquoi gâchez- vous mon bonheur?...

Je ne soupçonnais point qu'on eut tant de joie à recevoir un don de la main qu'on aime...

Le plaisir enfantin d'installer dans ce beau porte-cartes en cuir de Russie les très chers portraits de mon père et de ma mère, me fut, dès le soir, une distraction au chagrin que mon amie m'avait causé. Mais, chaque fois que pour satisfaire la dévotion de mon cœur j'étalais ma relique, cette case vide me

blessait davantage. Je soupçonne aujourd'hui que, par cet artifice, elle avait voulu m'imposer cette constante pensée I

— Un jour, elle partira... Je ne la verrai plus...

J'étais trop jeune pour mêler une si mélancolique inquiétude à la joie présente que j'avais de la voir. Peut-être j'étais trop naïvement amoureux pour imaginer qu'une force humaine interviendrait jamais pour nous séparer l'un de l'autre. Très vite, — et je m'en accuse humblement devant le souvenir de la chère disparue, — la case vide de mon porte-cartes ne m'offensa plus que comme un péché contre la symétrie.

Si bien que, un soir, je sortis de ma boîte à secrets la photographie de cette jeune fille inconstante, dont j'avais fait colorier le portrait par un artiste ingénieux. Je le glissai dans la case inoccupée. Je me dis, avec une perversité très inconsciente, mais digne de Valmont :

JEUNES AMOURS 12o

— Elle fera bien là... en attendant...

Plus je réfléchis à cette erreur de délicatesse sentimentale , plus elle m'apparaît comme un symbole très exact du réel état de mon cœur à cette époque de ma vie. Sûrement, les images de mon père et de ma mère y étaient gravées avec tous les souvenirs de l'enfance, qui leur faisaient un cadre, et qui les éclairaient d'une lumière précieuse. Entre eux, il y avait une case à louer où, tour à tour, et presque indifféremment, je pouvais enchâsser le portrait d'une jeune fille et celui d'une « seconde mère » . L'une et l'autre n'en étaient que des locataires de passage. L'heure n'était pas encore venue où le choix conscient de l'amour emplirait définitivement ce vide.

Le mal n'aurait pas été grand, après tout, si la Providence, qui voulait me punir, n'eût fait tomber le porte-cartes précisément entre les mains de mon amie.

Jamais je n'avais aperçu sur son visage un

signe de fâcherie. Il semblait qu'à ma vue elle sourît naturellement, parce que ses yeux me rencontraient. Et sa voix faisait comme son regard : elle s'adoucissait, elle voulait câliner.

La dureté inconnue de ses yeux et de sa bouche me troubla.

Je murmurai :

— C'est un enfantillage... Je ne tiens pas du tout à ce portrait... Voulez-vous que je l'enlève?... que je le déchire?...

Elle dit fièrement :

— Je ne vous demande pas de me le sacrifier I . . .

Puis, avec une nuance de mépris, elle répéta :

— L'enlever... le déchirer... cela vous ressemble bien î

Valmont eût été ravi de la voir si sûrerement atteinte. Moi, j'avais été malicieux sans malice. Je me désespérai de penser que je l'avais blessée jusqu'à la rendre cruelle.

Je crois bien que j'en pleurai sur ses mains. En tout cas, le soir, j'en rougis dans mon lit.

J'avais reçu un coup dont je ne me remettais pas. Elle avait dit :

— (( Cela vous ressemble. . . » comme si elle s'était attendue à cette trahison, comme si d'autres négligences de tendresse l'avaient déjà blessée I

— Hélas I pensais-je, il n'est donc plus intact entre nous, ce trésor d'illusions qui, à ses yeux, m'enrichissait, l'empêchait d'apercevoir les ombres de mon visage ?

Les nervosités, les secrètes délicatesses de la femme s'étaient révélées tout d'un coup. J'étais plongé dans la stupeur d'un cavalier sans expérience qui s'est laissé prendre à l'apparente douceur d'une bête de sang, et qui, au premier changement de pied, roule à terre.

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